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Europe un mouvement pour isoler l'Allemagne et regrette que « nous seuls persévérions jusqu'à la fin comme caudataire de «'l'Allemagne ».

Sans doute sa motion de défiance n'a recueilli que 6 voix, dont celle de M. Stephan Rakovszky. Sans doute aussi la motion plus modeste, mais de même portée, de ce dernier, vice-président du Parlement hongrois, a été rejetée : elle visait simplement la non-acceptation du fond des dispositions. Mais de ces faits, il ne faut pas tirer d'autres conclusions que celleci : la coalition a été docile au mot d'ordre donné par ses chefs au pouvoir. C'est en effet en vertu du pacte conclu entre les chefs de la coalition et la Couronne que le budget des affaires étrangères a été voté et tout vote exprès de défiance évité : M. Okolicsany, dans son discours, expliqua avec netteté la raison pour laquelle la Délégation devait accepter le budget et rejeter toute motion de blâme : elle'y était obligée par le pacte aux termes duquel « pour deux périodes de délégation » elle devait accorder tous les moyens de gouvernement et ne devait y apporter aucune exception d'aucune sorte. Ainsi c'est seulement à la fin de 1907 que la coalition retrouvera sa liberté d'action pour ses exigences et ses votes. Aujourd'hui, elle ne peut se permettre que des attaques.

Mais le ministre commun y résiste sans peine, appuyé sur la confiance impériale : l'empereur-roi l'a pris comme ministre il y a dix ans et sa volonté présente est de le conserver. Comme le ministre n'est responsable que devant lui et que la seule manière de l'atteindre (et encore !), le refus de budget, a été exclue, il demeure à son poste. François-Joseph a même tenu à lui marquer son amitié par un incident, dont on peut discuter l'opportunité et qui rappelle celui dont fut l'objet jadis à un bal de la cour le comte Albert Apponyi, alors président de la Chambre hongroise. Après le dîner des Délégations, le délégué Stephan Rakovszky avait été placé par son ami, le ministre a latere comte Aladar Zichy, en première ligne au cercle tenu après diner. L'empereur-roi affecta de l'ignorer complètement.

chasser. C'est à cette occasion que se passa l'incident suivant : le Figaro raconta (c'était au moment où le prince Henri de Prusse partait pour la Chine) que l'empereur aurait dit au comte Zichy, qui s'apprêtait à continuer en Sibérie ses explorations et à gagner Pékin par la voie la plus longue : « Mon frère sera empereur de « Chine avant que vous ne soyez à Pékin! » Aussitôt la publication intervenue, le ministère hongrois et, sur la demande de celui-ci, le comte Zichy, démentirent le propos. Le renseignement aurait été donné, parait-il, par un domestique du château.

• Il ajoute dans son discours : « L'Allemagne s'est jeté (à Algésiras) la tête contre a les murs et nous avons été le moyen par lequel elle est sortie de sa fausse "" position.

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C'est que dest lui qui avait le plus ardemment mené l'assaut contre le ministre des Affaires étrangères, en virtuose de ces sortes d'affaires, pendant un long discours, d'où tombaient dru comme grêle les attaques sur la tête du ministre.

Aussi longtemps donc que sa politique sera approuvée par l'empereur, le comte Goluchowski restera à l'abri des tumultes qui, ailleurs, menacent l'existence des ministres et il peut répondre, comme il l'a fait à la commission, au comte Zichy : « Mit seinem Politik steht und fällt ein Minister » (Avec sa politique demeure ou tombe un ministre), il n'en change pas, il attend qu'on le change.

Toutefois, si la politique étrangère en Autriche-Hongrie est avant tout matière réservée à l'empereur, quant à sa direction, il n'en demeure pas moins qu'elle ne peut pas ne pas être influencée par les manifestations de l'opinion publique. Soit dans le présent, soit dans l'avenir, ces manifestations ont leurs conséquences. S'il ne faut pas exagérer leur portée, croire à leur traduction immédiate dans les faits, elles ont leur valeur. Aussi est-il intéressant de noter les opinions émises à la Délégation hongroise sur les principales questions de politique étrangère.

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Les Hongrois, en bons politiques, ne pouvant renverser le ministre, ont voulu du moins retirer quelques avantages particuliers de leur vote approuvant le budget du ministère. Aussi, comme si l'entente s'était faite à l'avance, M. Saghy déposa à la commission du budget des affaires étrangères un projet de résolution formulant certaines exigences et le ministre y fit une réponse presque entièrement favorable.

Le nationalisme magyar, après avoir tiré ou voulu tirer de l'égalité entre les deux Etats, Autriche et Hongrie, les conséquences quiluisemblaientlogiques dans l'organisation de l'armée, veut accomplir une cuvre analogue dans les services diplomatiques. Il ne s'agit pas, bien entendu, de créer deux représentations diplomatiques, quoique, comme nous le verrons, certaines menaces aient déjà retenti : on a parlé d'une double représentation consulaire. Mais ce que l'on veut, c'est assurer à la Hongrie dans le service commun des avantages « correspondant à la parité des deux Etats ».

La résolution Saghy a été votée à l'unanimité par la Délégation, après que son auteur en eût exclu toute expression de défiance et toute exigence de réalisation à une date déterminée. Il l'avait présentée comme une mise en demeure : après le dis

cours plein d'assurances favorables du comte Goluchowski, et celui, plein de paroles pacifiques, du ministre-président docteur Weckerlé, M. Saghy remplaça la mise en demeure par une simple demande et supprima l'exigence d'accomplissement immédiat.

Les quatre points de sa résolution sont les suivants : 1° Les emblèmes et les drapeaux hongrois seront placés sur tous les bâtiments des ambassades et des consulats. Le chef de section von Müller répondit sur l'ordre du ministre que la question des drapeaux était déjà réglée dans les consulats, où l'on se sert des drapeaux de commerce communs introduits par l'article 16 de la loi de 1867, dont une moitié figure le drapeau et les emblèmes hongrois; quant aux ambassades et légations, on arborera désormais deux drapeaux, dont l'un sera hongrois. 2° Les lois hongroises seront envoyées à tous les consulats et à toutes les ambassades. — Le ministre promet d'accomplir ce veu. 3° On devra employer dans le service du ministère des fonctionnaires de nationalité hongroise en nombre correspondant à l'égalité des deux Etats et en Orient se servir comme interprètes de Croates; le ministre reconnaît que les Hongrois sont relativement peu nombreux dans ces services : 49 sur 153 dans le service diplomatique, à peu près la même proportion dans les consulats et une proportion moindre à la direction centrale ; il promet donc de donner aux Hongrois toute facilité pour entrer dans ces services, de faire ses efforts pour réaliser la parité, sans que naturellement il puisse faire une promesse plus précise; enfin d'employer des Croates, là où il sera le plus nécessaire.

Enfin 4o Entre les fonctionnaires des Affaires étrangères et les autorités hongroises, la correspondance devra se faire en hongrois. Le comte Goluchowski ne discute pas le principe, et promet même de s'occuper de sa réalisation, mais il ajoute que des difficultés de fait la rendent presque impossible en ce moment.

Cette victoire de principe du nationalisme hongrois est encore accusée par le vote unanime de la résolution Szivak et les considérations dont l'a fait précéder cet orateur. M. Emmerich Szivak représente l'élément le plus modéré du Parlement hongrois : il fait partie du parti constitutionnel du comte Andrassy et la Neue Freie Presse parle de sa « manière très distinguée et sympathique » et lui réserve, ainsi qu'à M. Franz Nagy, ses éloges pour « sa valeur spéciale » et ses paroles blàmant le double mouvement contraire : Los von Ungarn, Los von Esterreich : « Si la Délégation et le Parlement hongrois

« possédaient une majorité composée de politiques du genre « de M. Szivak, jamais ces tendances contraires également « subversives ne se seraient produites'. » Ecoutons donc cet orateur, ses paroles n'en sont que plus symptomatiques :

Nous devons exiger que tous les membres du corps diplomatique puissent, avec le temps, parler la langue hongroise. Les partisans de l'ausgleich ne peuvent s'en tenir à lui que s'il est exécuté pleinement. Tous les membres du corps diplomatique doivent être informés sur le droit public hongrois. Comme ce n'est pas le cas aujourd'hui, je présente une motion d'après laquelle le règlement sur la préparation à la diplomatie commune sera soumise à une revision et le droit public hongrois deviendra dans les examens de la carrière une matière obligatoire. Selon ce règlement, on exige des futurs diplomates qu'ils fassent preuve d'un revenu personnel de 12.000 k. Cette fixation ne peut être maintenue, parce qu'on ne peut concéder un privilège à aucune classe. On doit démocratiser les services de politique étrangère et donner un traitement aux élèves diplomates et aux élèves consuls... Si les Autrichiens nous forcent à affirmer que notre indépendance économique rend nécessaire la revision totale de l'ausgleich, nous sommes prêts à user de notre droit de traiter et nous nous efforcerons de faire valoir nos droits à une organisation économique complète, par exemple dans la représentation consulaire 2.

En conséquence, son projet de résolution comporte l'introduction du droit hongrois dans les examens de la carrière diplomatique et consulaire et en second lieu la suppression de la nécessité d'une rente de 12.000 k. et l'établissement d'un traitement de « pratikant ». Le ministre fit répondre le lendemain qu'il regrettait de ne pouvoir accepter cette suppression, mais qu'il prendrait en considération le premier veu dans l'élaboration du nouveau règlement. Sur cette déclaration, la Délégation, à l'unanimité, adopta ce premier væu.

Ainsi de toutes manières le ministre commun a sacrifié sur l'autel du nationalisme magyar et il a poussé l'attention jusqu'à demander à son collègue, le ministre des Finances commun, baron de Burian, de parler en son nom à la Délégation hongroise ; l'impression, en effet, n'avait pas été très favorable chez les délégués de ne voir que le chef de section, M. de Müller, prendre la parole au nom du ministre ; aussi, par un acte de courtoisie, c'est un membre du gouvernement commun, qui, au nom de son collègue, répondit en fin de discussion. Il s'acquitta du reste de ce devoir avec une assez singulière impersonnalité : dans son discours très rempli et fort long, il dit et répéta que lui, cependant membre du gouvernement commun, n'émettait à aucun moment une opinion personnelle ; chaque

i Neue Freie Presse, 27 juin 1906, Morgenblatt. 2 Séance de la Délégation hongroise du 26 juin 1906.

fois qu'il niait ou affirmait quelque chose, il n'oubliait pas d'ajouter aussitôt que cette idée provenait du ministre des Affaires étrangères et qu'il n'était qu'un porte-parole pour traduire en hongrois la pensée du ministre. On comprendra que, comme le dit la Neue Freie Presse, « cette manifestation de « réserve se soit transformée pour son auditoire en une froi« deur glaciale ».

La politique orientale du ministre n'a pas rencontré à la Délégation hongroise un seul approbateur : certains ont préconisé une conduite plus amicale et ont critiqué comme expansive ou comme froissante la politique gouvernementale ; d'autres n'ont rien critiqué, et se sont contentés de formuler des principes qui leur paraissaient devoir guider l'action diplomatique dans les Balkans. Mais ces derniers se sont gardés de formuler une approbation expresse, même quand leurs paroles ne différaient pas de celles du ministre. Pourquoi cette attitude ? Les uns soupçonnent la diplomatie de Vienne de desseins ténébreux et ont la même persuasion que beaucoup d'hommes politiques des Balkans, avec qui je m'entretenais il y a huit mois ?: pour eux, l'Autriche-Hongrie ne voit dans la Bosnie qu'une marche d'où elle pourra se glisser par le sandjak de Novi-Pazar jusqu'à Salonique et à la mer Egée. C'était du reste l'espérance de l'ancien ministre des finances Benjamin de Kallay qui en tirait cette conclusion pour l'administration intérieure de la Bosnie : s'appuyer surtout sur les Serbes orthodoxes pour les gagner à la cause autrichienne ; ceite politique a été depuis modifiée, car les résultats étaient fort peu encourageants. Mais, à tort ou à raison, on est persuadé aux Balkans que la pensée qui la commandait demeure. C'est ce qu'affirme M. François Busath, membre du parti du peuple : « Le ministre paraît poursuivre le but caché, de mêmė « que le comte Andrassy a occupé la Bosnie, de nous glisser « aux Balkans jusqu'à Salonique. » Et M. Louis Hollo précise : « Nous éveillons les soupçons que nous voulons nous « conduire en Orient comme des conquérants ; nous n'avons « pas assez de l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine, « mais par la voie de la gendarmerie, du contrôle des finances « et de l'administration de la justice, nous voulons pousser « plus loin notre expansion, et si l'action des baudes l'exigeait,

? Cf. nos articles : Chez les Serbes (Quest. Diplom. et Col., 1er janvier et 1 or juin 1906).

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