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tion composée de catholiques, que dirigeait autrefois M. Gabriel Ugron. M. Louis Hollo, en prenant la parole aux Délégations, ne faisait donc que rester fidèle à lui-même et à ses amis et qu'accentuer le ton en exposant ses idées : quand on fit, dit-il, l'alliance avec l'Allemagne, sa situation était tout autre qu'aujourd'hui; depuis lors elle fait de la politique mondiale, donc elle court des risques, « on peut se demander si nous devons nous exposer à de semblables périls », nous qui sommes attachés au continent; nous sacrifions nos forces en vue de la constitution d'une armée puissante, qui sert des intérêts allemands, alors que nous devrions les réserver pour la création d'une industrie nationale hongroise. De plus, l'Allemagne, en concluant les traités de commerce, n'a pas respecté les droits d'Etat hongrois. Enfin il est inadmissible que dans la monarchie une minorité d'un cinquième d'Allemands vienne imposer sa politique aux autres nationalités, et quelle politique! « Nous ne « sommes pas seulement menacés des dangers qui proviennent « de la politique d'expansion de l'Allemagne, mais aussi de « celui qui naît du désir de créer de ce côté-ci, à côté de la cul« ture et de l'armée allemandes, une autre culture et une autre « armée allemandes. »

Le parti du peuple, parti catholique, a de même toujours renfermé des éléments hostiles à la Triple Alliance : aussi ne doit-on pas être surpris de voir un de ses chefs, M. Etienne Rakovszky, dire dans le même discours déjà cité qu'il regrette « de ne trouver aucune sympathie en Allemagne, pendant « qu'on exige de nous que nous aidions la Triplice sans réserve. « L'enthousiasme pour la grande cuvre d’Andrassy a dimi« nué parce que l'idée conçue par lui a été mal exécutée. Si « Bismarck a dit : nous ne courons après personne, la politi« que du ministre des Affaires étrangères consiste en ceci que « nous courons après tout le monde. L'Italie procède autre« ment ; ainsi, dans la question d'Algésiras, elle s'est détournée « de nous, pour se placer à côté de la France, de l'Espagne et « de l'Angleterre. »

Dans le parti de l'indépendance lui-même, des hommes, — tel le comte Eugène Zichy, - laissent paraître le même senti ment; mais c'est en général une autre note qui retentit. La Triple Alliance est regardée comme ayant des avantages au point de vue de la paix extérieure ; mais on exige que l'Allemagne ne s'immisce en rien dans les affaires intérieures de la monarchie, ni pour méconnaître le droit public hongrois en concluant des traités de commerce que le Parlement de Budapest n'a pas approuvés, ni pour engager la cour de Vienne à nepas satisfaire les demandes nationales de la Hongrie, ni pour encourager les tentatives de germanisation en Hongrie. Sur tous ces points on élève des reproches ou des craintes ; on constate de même que l'Allemagne supplante l'Autriche dans les Balkans et on fait remonter à elle la responsabilité et l'accroissement des charges militaires qui pèsent lourdes sur la Hongrie. En résumé, l'alliance n'est maintenue qu’à contrecaur et par nécessité de moment : l'impérialisme allemand fait naître de la méfiance ; seules la situation de l'Europe, la tradition, l'absence d'entente avec d'autres éléments et la crainte des Slaves retiennent la majorité du parti dans une alliance de raison.

A la commission, c'est le comte Alexandre Benyovszky qui formula cette opinion : « La Triplice forme la base de notre « politique extérieure ; elle a ses bons et ses mauvais côtés ; relle est bonne en ce qu'elle nous assure la paix ; mais elle est « cause qu'elle nous oblige à de grandes dépenses militaires. « Sans doute elle n'est pas agressive; mais sa pointe est cepen« dant dirigée contre la France et contre la Russie » ; or, comme la puissance russe ne sera pas à craindre avant au moins dix ans, « nous nous trouvons donc seulement vis-à-vis de la « France, avec laquelle nous entretenons de bonnes relations « et de qui nous ne pouvons craindre aucune attaque ; « pourquoi donc devons-nous augmenter la force de notre « armée ? »

M. Jules Laszkary approuve de même l'alliance, mais constate que l'industrie allemande supplante l’iudustrie austrohongroise dans les Balkans et que l'autre allié devance l'Autriche en Albanie, la force à se fortifier sur la côte dalmate et arme de canons le Montenegro.

A la Délégation, trois discours sont surtout à retenir, par la personnalité de leurs auteurs : ce sont ceux de M. Saghy, de M. Paul Hoitsy et du comte Batthyany. M. Saghy a été le porte-parole du parti de l'indépendance, comme nous l'avons vu : il a insisté sur le déplorable effet produit par la pression de l'Allemagne pour conclure le traité de commerce, sans attendre le vote régulier du Parlement hongrois. Cette pression ne peut être niée, car M. de Burian, au nom du comte Goluchowski, l'a expressément signalée, pour se décharger d'une responsabilité : après avoir rappelé que « personne n'a blåmé « le contenu du traité » et que le ministre s'en tenait à sa conception qu'il n'avait pas à reviser l'initiative du gouvernement hongrois, M. de Burian ajoutait : « Maintenant on dit qu'il « était au pouvoir du ministre de faire prolonger l'état anté

Quest. DIPL. ET Col. – T. XXII.

« rieur ou de faire un règlement provisoire ou quelque con« vention avec l'Allemagne. Cela, le ministre des Affaires « étrangères ne le tenait d'après ses informations ni pour vrai, « ni pour juste, Car le traité entre l'empire allemand et la « monarchie n'est pas une chose isolée, mais fait partie « de l'ensemble des traités de commerce et l'Allemagne n'a a montré aucun penchant à séparer de cet ensemble le traité à a conclure avec nous. »

Cette pression avouée, M. Saghy déclare qu'elle « a blessé « les dispositions de la Hongrie pour l'alliance quoiqu'on puisse « savoir en Allemagne que c'est justement en Hongrie que « l'alliance a ses plus fermes soutiens et qu'on puisse compter « sur cet appui aussi longtemps que les intérêts hongrois ne « seront pas lourdement blessés'. »

C'est exactement dans le même sens que parla M. Paul

membres les plus cultivés et les plus accessibles aux idées politiques supérieures :

Dans la nation hongroise, dit-il, de tout temps il y a eu un courant qui nous pousse à nous appuyer sur l'Allemagne. A chaque occasion dans la lutte pour l'hégémonie des Allemands et des Slaves, les Hongrois se sont mis fermement du côté des Allemands. Ce n'est pas seulement par sympathie?, mais par suite de la situation que nous occupons dans ce pays. Nous avons accepté pour toujours notre entrée dans la culture occidentale. Mais il existe aussi chez nous un courant qui estime nuisible cette alliance, Grâce à Dieu, le courant n'est pas assez fort pour entrainer la rupture. Mais si dans la suite nous ne trouvons pas en Allemagne une considération également loyale, le nombre des adversaires de l'alliance augmentera. Qu'on le comprenne enfin à Berlin! Si nous, Hongrois, cessons d'être partisans de la Triplice, la question se posera de savoir quelle nation en Autriche pourra jouer le rôle que nous avons tenu jusqu'ici et si même le lien pourra subsister contre notre volonté 3.

Le discours du comte Batthyany est peut-être encore plus ymptomatique et il a remporté à la Délégation un très grand succès. Il commence par se présenter comme un partisan sans réserve de la Triplice, mais insiste aussitôt sur cette distinction qu'il éprouve ce sentiment seulement pour la Triple Alliance au complet, non pour l'alliance avec l'Allemagne seule, comme elle fut conclue originellement par le comte Jules Andrassy. Si donc, continue-t-il, l'Italie, à qui il porte les plus grandes sympathies, venait à quitter la Triplice, il ne désirerait pas que

| Séance du 25 juin 1906. 2 La vérité est que « ce n'est pas du tout par sympathie ». 3 Séance du 26 juin 1906.

la monarchie demeurât dans une alliance qui verrait contre elle toute l'Europe. Cette méfiance qu'il éprouve à l'égard de l'Allemagne, il en montre les raisons d'être : il a remarqué que par exemple dans le comitat de Kolosvar (Eisenburger), la magyarisation ne fait aucun progrès et la germanisation au contraire en fait de colossaux, ce qui est dû au Gustav-Adolf Verein, aidé par des ressources allemandes; il note que les aristocrates allemands font un grand achat de terres dans le Nord de la Hongrie et que les mêmes symptômes se retrouvent en Slavonie; « comme on disait en ces derniers jours que le prince de « Schaumbourg-Lippe voulait vendre ses biens en Slavonie, « la National Zeitung se lamentait de voir tant et tant d'ar« pents de terre allemands devenir étrangers. » Tous ces achats, dit-il, cachent un dessein politique, l'action du « Drang nach Osten » propagée en Allemagne. De tous ces faits et de la plus que faible sympathie qu'on a montrée en Allemagne pour les exigences nationales de la llongrie, l'orateur conclut que l'antique tradition de l'amitié hongroise pour la Triple Alliance n'est pas près de reprendre son ancienne vitalité. « L'opinion << publique en Hongrie vit dans la croyance que les grandes « dépenses de l'armée sont dues en grande partie à la Triple « Alliance et nous trouvons que le Wacht am Rhein sonne « trop haut de ce côté-ci de la Leitha'. »

En présence de ces manifestations, les discours des partisans envers et contre tous de la Triplice, - comme M. Nicolas Szemere, – perdent beaucoup d'intérêt : ils deviennent du reste de moins en moins nombreux. On trouve encore naturellement dans la bouche des ministres des déclarations aussi conservatrices que brèves : qui s'en étonnerait ? M. Weckerlé, partisan convaincu du reste de la Triplice, affirme par exemple que « les thèses cardinales de notre politique étrangère sont le ( maintien de la Triple Alliance avec son caractère défensif « et l'aide apportée au libre développement des Etats balka« niques, mais sans aucune expansion territoriale. Le désir « d'une telle extension est exclu de notre côté comme d'autre « côté; notre politique est dirigée par le maintien du statu « quo?. »

Le comte Goluchowski réfute deux arguments très répandus. en Hongrie touchant à l'accroissement des charges militaires et à la concurrence allemande aux Balkans : « Si nos charges mili« taires ne s'accroissent pas autant qu'ailleurs, nous le devons « en premier lieu à la Triplice. Si nous n'avions pas de forces « militaires suffisantes, personne ne rechercherait notre alliance. « Nous ne pouvons être un élément d'alliance que si nous pos« sédons des forces militaires et aucun Etat ne peut exister « aujourd'hui sans alliance... Le reproche que l'Allemagne nous « fait une concurrence commerciale dans les Balkans n'est pas « justifié non plus; nous ne pouvons en vouloir à aucun gou« vernement s'il s'efforce de se créer des rapports commer« ciaux ^. » Mais le discours le plus curieux d'un membre du gouvernement est celui que .M. de Burian prononça, comme porte-parole du ministère des Affaires étrangères, à la séance du 27 juin :

i Séance du 25 juin 1906. % Séance du 25 juin 1906.

Le thème de la Triple Alliance est venu sur le tapis bien des fois; si ce débat de deux jours n'a été rien moins qu'agréable pour notre ministère des Affaires étrangères, il se réjouit cependant que ce principe de notre politique n'ait pas été ici attaqué. Mais sur la signification nette et actuelle de cette alliance on a entendu diverses remarques. Il est possible que la période de la lune de miel (der Verhimmelung) du traité d'alliance soit passée ; c'est comme dans un mariage. Mais de cela, on ne peut tirer une consequence sur la durée et la fermeté des rapports. Le traité n'est maintenant jugé qu'en vue de son utilité pratique. Le principe (Der Kern) de la Triple Alliance consistait au début, en ceci, qu'il assurait la monarchie contre certains casus fæderis prévus au traité; cette assurance ne peut être de la même actualité à chaque moment... C'est comme une assurance contre l'incendie qui est urgente, quand on brûle, que l'on oublie aussitôt après si aucun événement du même genre n'arrive. Puisque le principe de la Triple Alliance consiste en cela, on ne peut conclure que ces groupes intéressés doivent nécessairement s'aider économiquement. Ce n'est pas stipulé, et chaque contractant garde sa pleine liberté pour ses efforts économi. ques. Si actuellement des efforts de politique commerciale sont faits en Allemagne, on ne peut élever aucun reproche, mais seulement peut-être regretter que de tels intérêts ne prévalent pas chez nous dans la même mesure... Les raisons qui ont inspiré la conclusion de la Triplice subsistent donc comme autrefois, bien qu'un grave danger ne subsiste plus aussi grand que naguère. Si, par plusieurs orateurs, l'un ou l'autre des membres de la Triplice a été attaqué, c'est peut-être un motif de plus de persévérer dans l'alliance, car si on ressent de la suspicion contre quelqu'un, il est mieux de demeurer sous la même tente que lui.

Il est impossible de laisser entendre plus clairement que le ministre hongrois des finances communes, que la Triplice n'est plus qu'un lien de raison, et qu'elle est une assurance autant contre les adversaires d'autrefois que contre les visées possibles des deux alliés d'aujourd'hui.

Comment, après cela, ne point conclure avec la Neue Freie

i Séance de la commission du 18 juin 1906. 3 On a vu dans quelle mesure il faut croire à cette assurance diplomatique.

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