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pays foncièrement catholique elles sont trop nombreuses et trop influentes; le clergé séculier étant ordinairement peu instruit, c'est dans les rangs des congréganistes que se recrutent les candidats les mieux préparés aux fonctions ecclésiastiques supérieures. Ces congrégations, dont l'œuvre agricole est souvent bienfaisante, sont organiques et durables, de sorte que les programmes de longue haleine ne leur sont pas interdits, ni les bénéfices, légitimes en somme, de leur méthode; mais elles ne sont pas aimées du paysan qui, lui, vit chichement au jour le jour. On a remarqué qu'en Andalousie, lors des troubles agraires, les premières fenêtres lapidées étaient celles des couvents. Le gouvernement espagnol se préoccupe de cette situation; il a songé à un Concordat spécial, préparé jadis par Sagasta, et contre lequel le Saint-Siège a toujours montré de l'opposition. On vit aujourd'hui sous le régime provisoire, d'un convenio qui date de juin 1904 et qui est favorable aux congrégations. On devra pourtant, tôt ou tard, en venir à un accord plus décisif; en même temps qu'on restreindra les privilèges devenus anormaux des congrégations, on s'attachera sans doute à mieux élever le clergé séculier. A l'heure où nous écrivons, le gouvernement libéral s'occupe de ces réformes et ne paraît pas disposé à céder aux protestations du Vatican.

Les conflits politiques relatifs à l'armée étaient aigus au moment de la conférence d'Algésiras; ils sont ajournés plutôt que résolus aujourd'hui. On se rappelle que des officiers, indignés de quelques articles d'un journal de Barcelone, avaient envahi et saccagé les bureaux de la rédaction, et que leurs collègues de toute l'Espagne s'étaient joints à eux pour demander une législation spéciale contre les insulteurs de l'armée et de la patrie. Il n'eût pas été sans danger de céder à une pareille sommation; d'autre part, les protestations des officiers, sinon leurs violences, étaient en principe excusables. Le gouvernement, ou plutôt les gouvernements qui se sont succédé depuis six mois, ont réussi à gagner du temps sans rien ajouter de précis à la législation existante. Il y aura lieu, assurément, d'exercer une surveillance des plus strictes sur certains groupes, ouvriers ou intellectuels, qui ont leur centre à Barcelone et que fréquentait, notamment, l'assassin Moralès; mais la police, si elle est assez vigilante, n'a pas besoin pour cette tâche de lois spéciales, et peut réprimer les injures à l'armée, dès qu'elles attentent à l'ordre public. Le mécontentement des officiers procède de causes plus profondes: on se rend compte, dans les milieux militaires, que l'Espagne entre dans une période où, personne ne menaçant son territoire, le rôle de l'armée ne sera plus considérable : d'où la tendance de quelques officiers politiciens à la faire intervenir dans les disputes intérieures. Il y a présentement en Espagne beaucoup trop d'officiers, proportionnellement au nombre des soldats; mais on comprend la difficulté d'adapter l'armée à un rôle nouveau et modeste dans un pays comme l'Espagne, dont l'histoire est toute guerrière.

Quel est l'homme d'Etat qui, soutenu par le souverain populaire qu'est Alphonse XIII, gouvernera d'assez haut et assez longtemps pour réaliser ces nouveautés indispensables ? M. Moret s'est retiré, n'ayant pu obtenir du roi une nouvelle dissolution des Cortès; l'usage n'est pas que le même parti procède à plus d'une dissolution, et déjà les libéraux ont eu ce bénéfice pour les élections de septembre 1905, auxquelles présida M. Montero Rios. Le cabinet Lopez Dominguez, qui a remplacé le cabinet Moret à la suite du refus du roi, est probablement un ministère d'attente qui durera jusqu'à la rentrée, jusqu'au vote du budget, et fera place alors à M. Maura, chef des conservateurs. M. Maura est, dit-on, très écouté au Palais ; c'est lui qui aurait obtenu du roi la décision qui a déterminé la retraite de M. Moret, en faisant entendre qu'en cas de dissolution nouvelle par les libéraux, les conservateurs organiseraient une vaste grève électorale, et ne laisseraient ainsi arriver au Parlement que des représentants sans autorité. Nous n'avons pas, en France, à prendre parti dans ces querelles domestiques, où les principes, répétons-le, sont beaucoup moins engagés que les personnes. Quelle que soit l'étiquette du prochain ministère, il devra s'inspirer d'idées de progrès et tenir compte d'une opinion qui s'affranchit de plus en plus ; déjà, dans les grandes villes, les « truquages » électoraux sont devenus impossibles. L'Espagne, au lendemain de la Conférence d'Algésiras, a reconquis un rang distingué parmi les grandes puissances ; elle voudra s'y tenir, en corrigeant des habitudes surannées, et fonder ainsi solidement la popularité de sa monarchie sur des institutions franchement modernes.

HENRI LORIN

Le mois dernier, l'Office national du Commerce extérieur me transmettait une demande de renseignements sur la Sicile. Un industriel français croyait pouvoir y trouver en quantité du fustel, parce que « cette plante croit en abondance dans les lieux arides et incultes ».

C'est un des innombrables faits qui prouvent combien la Sicile est inconnue ou, ce qui est pis, méconnue. Des terrains incultes en Sicile! Alors que des pentes couvertes de pierres éboulées sont cultivées avec ardeur dans l'espoir d'y récolter une fois et demie, deux fois au plus le blé qu'on y sème ! L'industriel français avait probablement entendu taxer le latifondo de tous les péchés d'Israël, et il croyait à l'existence de ces propriétés immenses qu’on laisse sans culture. Il ne s'était certainement pas demandé pourquoi les grands propriétaires siciliens renonceraient à affermer une partie de leurs biens. Ce n'est évidemment pas pour s'offrir le luxe de belles chasses, dans un pays où le gibier n'existe pas. La légende s'est établie. On perd son temps à la combattre. Je voudrais, tout au moins, citer un fait qui montre bien qu'il faut se garder de croire trop vite au latifondo improductif par vanité : Non loin de la côte Est, se trouve un lac qui, aux hautes eaux, a un millier d'hectares de superficie. Le dessécher coûterait un million environ et on obtiendrait un domaine d'une fertilité prodigieuse. Comme il appartient à un très grand seigneur, j'avais toujours cru que son propriétaire ne le conservait tel quel que pour se donner le luxe assez rare de posséder un lac. Or, j'assistais un jour à l'adjudication du droit de pêche eton en donna près de quarantecing mille francs par an. Le desséchement n'eût « payé » que si chaque hectare avait pu se louer 140 francs, puisqu'il fallait compter l'intérêt du million, la pêche perdue, les impôts, les frais, et c'est un prix de fermage tout à fait exceptionnel en grande culture.

M. Nitti est, incontestablement, un des continentaux qui ont le mieux pénétré les choses de Sicile. Pourtant, c'est lui qui écrivait cette phrase reproduite ici même par M. Maurice Muret : « ... l'Italie du Sud tend à s'éloigner de l'Europe centrale et tient de plus en plus de l'Afrique septentrionale ». Evidemment le savant napolitain n'entendait pas dire que la Calabre et la Sicile aient une mentalité collective, un outillage économique, bref des conditions sociales analogues à ce qu'on trouve en

Algérie et en Tunisie. Tout convaincu que je sois des progrès de l'Italie du Sud, je n'irai pas jusque-là. Il voulait dire que populations du Midi, leur esprit, leur conscience sociale, se modelaient de plus en plus sur les peuples africains, musulmans.

Comment a-t-il pu en venir à cette conclusion ? Il a visité l'ile plusieurs fois. Comment a-t-il méconnu le sens dans lequel elle évolue? Probablement, il a d'abord étudié une des quatre capitales, plus tard une région de l'intérieur, et au lieu d'attribuer la différence qui les sépare à une diversité de développement, il a conclu qu'elles'était produite entre ses deux voyages.

Non, la Sicile et le Midi ne s'africanisent pas. Ils se modernisent, au contraire et, puisque je suis en train d'employer des mots barbares, ils s'européanisent. Naturellement, par à-coups, avec des reculs, non pas tout d'une pièce. De là des disparates, des fissures, une foule d'inconvénients qu'on retrouverait d'ailleurs dans tous les pays si on les examinait au moment où ils changent leur civilisation. Et le Midi, depuis trente-cinq ans - les dix premières années de l'unité n'ont été occupées que par le désarroi - change non seulement de civilisation, mais de constitution sociale. La bourgeoisie n'existait pas comme classe. Le mot « borghese » est la traduction littérale du mot « bourgeois », mais a une signification toute différente, répond à notre expression « tout petit bourgeois ». Aujourd'hui, non seulement dans les grandes villes, mais dans les districts purement agricoles, la bourgeoisie riche, depuis deux générations, tend à devenir la classe dirigeante, autant en politique qu'au point de vue social. Les lois successorales n'ont pas beaucoup varié depuis 1859, mais la coutume se modifie assez rapidement. L'aîné ne reçoit plus toujours la moitié disponible augmentée par le mode d'évaluation des biens, la tradition manuelle des deniers sonnants. La famille comme unité sociale en est affaiblie dans une large mesure. Le service militaire a sur l'esprit des masses son effet habituel : il modifie leurs sentiments. Si peu développé que soit le réseau de chemins de fer, il a brisé cette sorte de frontière qui séparait l'un de l'autre les arrondissements, et même les cantons. Les villes ne sont plus des microcosmes vivant uniquement d'elles-mêmes. Les impôts ont beaucoup plus diminué les gros revenus qu'ils n'ont frappé les petits, et ils ont aidé grandement à abattre les influences locales appuyées principalement sur de grandes ressources. La prospérité et la crise de la vigne, les vicissitudes de l'industrie soufrière ont modifié la répartition des fortunes.

Bien d'autres choses ont changé. Il est inutile de dire que

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