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des choses bien plus nombreuses sont restées pareilles. De ce contraste est né un déséquilibre. Par nature, il ne peut être que transitoire. La Sicile, comme tout le Midi, évolue. Puur dire tout de suite ce qui concerne le côté économique de cette évolution, on peut affirmer qu'à l'instant actuel, en 1906, le commerce y est en progrès, que l'industrie tend à se développer dans les mesures où c'est possible, que l'agriculture au contraire, ne parvient pas à compenser, en accroissant son effort, l'augmentation de ses charges et l'avilissement des prix de ses produits.

L'industrie et le commerce ne peuvent guère offrir de particularités. Pour tant qu'on la veuille africaine, la Sicile a dépassé l'ère des caravanes, si tant est qu'elle l'ait connue, franchi l'âge de l'industrie domestique. Les étoffes n'y sont plus tissées dans les palais seigneuriaux, comme du temps de l'empereur Frédéric, qui avait trouvé ce moyen ingénieux de conserver le harem de ses prédécesseurs musulmans sans scandaliser ses sujets. Tout au plus, dans les petites villes, trouve-t-on ces marchands qui vendent de tout et ressemblent fort, on doit l'avouer, au mercanti des pays arabes. Sauf cette exception, on ne peut évidemment fabriquer et trafiquer en Sicile que comme on le fait ailleurs; au contraire, l'agriculture y est conduite de façon toute particulière, par ces fameux contrats de travail dont on fait tant de bruit sur le continent.

On les y représente comme assujettissant le travailleur à une véritable usure et à une sorte de servage. C'est peut-être l'inverse exact de la vérité. Le salariat agricole est l'exception en Sicile. Non seulement on y emploie très peu les ouvriers à la journée, mais on n'y connaît guère les services payés à l'année, comme ceux de nos maîtres-valets. L'exploitant, qu'il soit propriétaire ou fermier, divise le domaine en lots variant de un à trois ou quatre hectares et les concède à un fermier partiel moyennant le partage de la récolte. C'est le contrat-type. Il se prête à cent modalités. L'exploitant avance toujours la semence mais quelquefois seulement des « secours », le nécessaire pour que le « colon » puisse vivre. Ces secours donnent lieu, ou non, à un prélèvement d'intérêt. Le partage se fait dans des proportions différentes, selon que la terre est fertile ou pauvre, qu'elle a été fumée depuis plus ou moins longtemps. Tous les contrats agraires ont pour trait commun d'établir la participation du cultivateur au résultat de la culture, d'en faire un entrepreneur indépendant et non pas un ouvrier soumis aux ordres d'un patron. Ils ne sont donc pas si mauvais en principe. S'ils coexistent avec une déférence exagérée des ouvriers agricoles pour le propriétaire, cette déférence est librement consentie. Leur pain n'en dépend pas.

Je n'irai pas jusqu'à prétendre que ce système favorise les progrès agricoles. Lorsque le travail n'est payé que s'il procure des bénéfices, le propriétaire doit avoir quelque courage pour le suppléer par des machines qui coûtent plus encore si la récolte est nulle. Cependant, il n'empêche pas ces progrès. Il les ralentit, ce qui n'est pas toujours un mal absolu, dans un pays pauvre en capitaux, où les moyens font défaut de recommencer une expérience avortée. L'agriculture progresse : c'est un fait. Les terres donnent plus qu'il y a vingt ans, en comptant les vignobles ruinés par le phylloxéra et les politiques douanières.

Que l'accroissement de leur produit égale l'augmentation des impôts, certainement non. Mais, encore ici, on ne voit pas exactement le næud du problème. Le taux des impôts est très élevé. Il ne serait pas intolérable en lui-même. Je ne vois pas qu'il dépasse fréquemment 25 % du revenu moyen actuel. Seulement on ne fournit rien en échange à celui qui le paye. L'outillage économique est déplorable et, dans ce sens, M. Nitti avait raison de comparer la Sicile à l'Algérie d'avant la conquête. Dans ce pays où les cultivateurs habitent tous la ville et doivent faire toutes les semaines la route qui conduit au domaine, la viabilité n'existe pour ainsi dire pas. Dans ces villes, ou ces gros villages, dont les exigences triplent souvent, doublent au moins, l'impôt d'état, toutes les ressources sont gaspillées au profit des classes aisées, en dépenses de vanité : un orphéon, un hôtel de ville somptueux, surtout des emplois donnés à des électeurs influents. La propreté, l'éclairage, la sécurité ne grèvent pas pour un centime un budget pourtant en perpétuel déficit. Un exemple précisera : à Raguse-Inférieure, de nombreux moulins sont situés sur un coteau que le lit d'un torrent sépare de la ville. Le grain et la farine doivent être chargés à dos de mulet, et les pauvres bêtes doivent descendre par un escalier aux marches usées, jusqu'au cours d'eau et, après avoir traversé à gué, remonter par un sentier de chèvres. C'est être modéré qu'évaluer à 20 quintaux le blé ainsi transporté dans un jour, c'est-à-dire à 6.000 quintaux par an; jamais la commune n'a eu ni l'idée ni l'argent nécessaire pour la suppression de cette énormité. Et l'on s'étonne après cela, que le Sicilien ne soit point pareil à un habitant de l'Europe centrale! Mais comment aurait-il un peu la notion de la civilisation contemporaine quand on ne luien envoie même pas un échantillon. Les communes ont une autonomie plus large qu'en France,

Quest. Dipl, Et Col. – T. XIII.

gatives. En n'en usant pas, elle manque à sa première mission, à son premier devoir. C'est de son insouciance qu'est né le problème économique du Midi. En y persévérant, elle le transformera demain en problème politique, bientôt en péril national. Que l'Italie prélève en Sicile les mêmes impôts qu'ailleurs, mais qu'elle employe ses forces à rendre les Siciliens semblables aux Italiens d'ailleurs.

Le premier besoin d'un peuple, c'est à peine si l'on ose redire cette banalité, c'est la confiance dans ses juges. Depuis quarante-cinq ans, sans interruption, l'Italie en voie dans les îles le déchet de sa magistrature. Les anecdotes qui le prouvent sont innombrables, et on ne sait comment choisir les plus caractéristiques. L'honorable Colajanni en a raconté quelquesunes que son autorité, seule, empêche d'être invraisemblables, mais il n'a pas épuisé la matière. A Modica, un procés se plaidait qui portait sur plusieurs millions. L'affaire était en délibéré. Un politicien local écrit à un des plaideurs pour lui offrir la victoire s'il veut bien protéger le président contre une commission d'enquête qui le tourmentait. La lettre tombe entre les mains de l'autre plaideur. Il la fait d'abord photographier, puis la porte à M. Di Rudini, alors président du Conseil. Le haut personnage ne s'en émeut pas le moins du monde, désarme le réclamant en lui montrant que, si on suspend le président, son successeur, par esprit de corps, prononcera le jugement préparé. Celui-ci est rendu, naturellement, en faveur de la partie dont on réclamait l'appui. La province de Syracuse tout entière connaît le fait, le commente. Le président est envoyé dans le Nord, puis nommé conseiller de cour d'appel. Quant à l'intermédiaire, le politicien, il est fait six mois après chevalier, deux ans plus tard officier. Il est aujourd'hui un des hommes influents de la province.

Je n'oublierai jamais l'attitude de Zanardelli, un jour où je lui rapportais certaines décisions de la justice catanaise; à mesure que je lui parlais, il manifestait une inquiétude grandissante. Pour dire peu, il me laissa partir très vite et, retenant l'ami commun qui assistait au colloque, lui murmura : « Mais « il est fou de venir me conter, à moi, de telles impossibilités. » L'ami se rébella. Le garde des Sceaux me rappela vite et je dus lui prouver mes dires. Je ne l'aurais pas décontenancé davantage en lui prouvant, pièces en mains, que Napoléon n'a jamais existé. L'énormité que je lui racontais en valait la peine. Un homme marié, père de deux enfants, enlève une femme en puissance de mari, avec quatre enfants. Dans un pays où le

divorce n'existe pas, ils trouvent moyen de s'unir en mariage légitime, pendant que le mari et la femme abandonnés sont pleins de vie, à grand renfort d'arrêts de justice. Pour reprendre sa liberté, la mère des quatre enfants recourt à un moyen à peu près inouï. Elle affirme que le mari dont elle veut se détacher a été l'amant de sa mère à elle, le prouve en amenant les témoins de visu et de auditu, trouve une clause qui voit là dedans un cas de nullité. Zanardelli avait été souvent ministre de Grâce et Justice, mais je crois qu'il examina à la loupe les documents qui attestaient la vérité de cette histoire. Elle contribua à lui faire répondre à un député du Nord qui lui demandait le déplacement d'un magistrat notoirement vénal : « Je ne puis pas. Dans le Nord, on n'en voudrait nulle part. « Dans le Midi, il vendrait non seulement la justice, mais le

Les héros de ces aventures, ceux qui en profitent et ceux qui en souffrent, occupent de grandes situations sociales. Personne n'ignore ces choses. On devine leur force d'exemple. Nul ne croit que son bon droit triomphera de lui-même. Chacun cherche à « tenir » son juge, ou par l'argent, ou surtout par les influences politiques. De là, pour les grands, la nécessité d'avoir de nombreux amis dépendants, qui forment comme une troupe électorale dont ils trafiquent; celle, pour les petits, de s'affilier à un groupe et, le plus généralement, de se subordonner à un chef. De là, la conservation des habitudes féodales de jadis, mais avec d'indispensables modifications, peut-être avec quelque progrès.

De cette féodalité, la Mafia est une forme morbide, mais qui en dérive directement. Elle date de loin, mais n'aurait pas survécu dix ans à l'Unité, si elle n'avait été entretenue, créée à nouveau par la nécessité de mettre le nombre au service du droit vrai ou prétendu. Que d'erreurs on a écrites sur cette Mafia ! On annonçait l'autre jour qu'un propriétaire avait été assailli et dévalisé par elle. Par des brigands, et c'est tout différent. La Mafia, comme le prêteur romain, ne s'occupe pas de pareilles mesquineries. Elle n'est pas une association de malfaiteurs, si on prend ce mot aư sens moral, bien que ses membres soient rarement dignes de la canonisation.

Avec des éclipses, son histoire est longue, mais n'a probablement jamais enregistré d'épisodes aussi grandioses que les deux derniers. L'affaire Palizzolo et l'affaire Nasi, et c'est peutêtre celle-ci qui paraîtra plus tard l'apothéose, l'æuvre maitresse de la Mafia. C'est en elle qu'on trouve, en meilleure lumière, les caractéristiques de l'institution. M. Nunzio Nasi était, on le sait, député de Trapani; à la Chambre, comme dans les divers ministères qui lui furent confiés, il n'avait rien fait de très remarquable. Il se mit surtout en évidence en preDant dans la succession Crispi le rôle de « gallophobe ». Cela ne pouvait certes pas nuire à sa popularité en Sicile, mais n'explique pas le paroxysme qu'elle a atteint. Il avait abandonné depuis peu le portefeuille de l'Instruction publique, lorsque le parlement, atteint d'un de ces accès éphémères de moralité publique qui ne laissent pas de traces, découvrit à sa charge de nombreuses indélicatesses. Elles étaient délictueuses, certainement, mais relevaient du ridicule plutôt que du juge pénal : des comptes d'auberge majorés, des récepteurs téléphoniques soustraits, une suspension en fonte bronzée mise à la charge de l'Etat; en outre, des secours accordés à des électeurs qu'on baptisait instituteurs pour la circonstance. Dans d'autres temps, on aurait expulsé Nasi, on se serait arrangé pour le faire disparaître du parlement. Dans un autre pays, on l'aurait nommé gouverneur d'une colonie malsaine, ou ministre plénipotentiaire près d'une république sud-américaine. Le vent, était, en Italie, à la moralité puritaine. On entama les poursuites et l'on fit plus : Tous les journaux du continent raconterent, par le menu, les indélicatesses de Nasi. Certains les transformaient en vols de grande envergure. Par exemple, l'ex-ministre avait fait bâtir une sorte de réservoir assez rudimentaire, où les pêcheurs mettaient les poissons dont ils n'avaient pu se défaire aussitôt. On l'accusa d'avoir accaparé les pêcheries de Trapani, d'y avoir gagné quelques millions. A cette explosion du Nord, en répondit une autre. L'opinion méridionale s'insurgea. Non pas tout à fait spontanément. Pour continuer la métaphore, ce fut le parti que Nasi dirige à Trapani qui alluma la mèche. Contre toute espérance, il voulait essayer le sauvetage du chef qui était sa seule force, dont la chute entraînait sa ruine. Puis, vinrent les obligés de Nasi, non pas seulement ces sages-femmes, ces enfants, auxquels il avait accordé des gratifications pour services rendus à l'instruction publique, mais les Trapanais qu'il avait favorisés sans subterfuge, puis tous les Trapanais sans exception, qui avaient longtemps été fiers que Trapani fournit un ministre. Mise en éveil par leurs agitations, en quelque sorte saisie de la question par leurs clameurs, l'opinion générale du Midi leur donna raison. Dans la rigueur déployée contre Nasi, elle vit une nouvelle « prépotence » du Nord. La disproportion entre les fautes qu'on lui imputait et le châtiment infligé à son nom, qui était déjà cloué au pilori, attestait le parti pris. Ce fut

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