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Une multitude de faits montrent d'ailleurs jusqu'où peut aller l'indifférence du public allemand pour la question polonaise. Nous ne citerons que les plus typiques.

En août 1902, les impérialistes allemands apprirent avec stupéfaction que le grand domaine allemand Gross-Jauth était tombé en des mains polonaises par les soins de la Banque foncière (Landbank), qui soutient énergiquement la germanisation des provinces slaves. Cette victoire polonaise fit tant de bruit que la Landbank se vit obligée d'envoyer à la Gazette nationale un communiqué qui donnait des explications véritablement intéressantes.

Le 17 juillet 1902, la direction de la Banque recevait un acte notarié passé entre un de ses agents et M. Stephan Stern,

domaine seigneurial (Rittergut) Gross-Jauth, situé dans l'arrondissement de Rosenberg, dans la Prusse orientale. Le traité stipulait, comme de coutume, qu'au cas où le domaine serait revendu à une personne de nationalité non-allemande, M. Stern s'engageait à payer à la banque une somme déterminée. Pour plus de sûreté, la direction de la Banque foncière demanda à M. Stern un supplément de renseignements. Celui-ci prouva par un certificat de confirmation qu'il était protestant. Il ajouta que, riche, il était fiancé avec une jeune fille également très aisée habitant actuellement la Silésie, mais dont la famille était originaire de la Prusse orientale. Les parents de la jeune fille avaient saisi avec empressement l'occasion de retourner dans cette province. M. Stern se montrait très impatient, à cause de son mariage, de voir l'affaire définitivement arrangée. Comme la somme convenue avait été immédiatement versée, la Banque ratifia la vente, le 9 août. Quelques jours après, elle apprit que M. Stern avait revendu le domaine Gross-Jauth au grand propriétaire polonais M. de Slaski d'Orlowo.

M. Stern n'avait été tout simplement qu'un entremetteur.

La Banque l'a assigné en paiement de l'amende convenue; mais ceci n'a pas empêché M. de Slaski de conserver sa nouvelle propriété; et les réserves polonaises se sont augmentées d'autant.

D'autre part, le Berliner Tageblatt du 10 octobre 1905 a rapporté deux autres faits qui valent surtout par le contraste.

A la fin de 1905, on apprit à Berlin que les domaines de Bielsk et d'Ossen avaient été vendus, le premier à M. de Grabski, et le deuxième au fameux nationaliste polonais Biedermann. Ce fut de la stupeur. Le domaine d'Ossen est en effet une propriété immense de plusieurs centaines d'hectares, et celui de Bielsk, bien que moins considérable, n'en a pas moins une importance territoriale énorme. Le Berliner Tageblatt faisait observer, non sans ironie, que quelques mois auparavant l'Empereur avait, à Gnesen, dénoncé comme traître tout propriétaire allemand qui, sans y être absolument forcé, vendrait ses terres à la communauté polonaise. Le mot d'ordre n'était vraisemblablement pas accepté.

Et, juste au même moment, dans l'autre clan, dans le clan polonais, se passait le fait suivant : l'acquéreur du domaine de Bielsk, M. de Grabski, dont nous venons de citer le nom, était officiellement blàmé par sa famille pour avoir vendu à la Commission de colonisation son propre domaine de Wroble, dans le district de Strelno, afin de pouvoir acheter celui de la famille allemande Plehn. Il ne s'agissait pourtant là que d'une sorte d'échange; les réserves polonaises n'étaient pas diminuées parce que M. de Grabski préférait vivre dans le district de Marienverder plutôt que dans celui de Strelno, et cependant la famille de M. de Grabski fit paraître dans le Oziennik Poznanski l'entrefilet suivant : « En présence de l'affirmation « déshonorante pour nous que nous aurions su qu'il était « question de vendre le domaine de Wroble à des étrangers, « nous déclarons que cette vente a été préparée à notre insu « dans le plus grand secret et que même la propre femme du « vendeur n'a appris le fait, en grande partie par les journaux, « qu'après la signature du contrat notarié. En accomplissant « cet acte ignominieux sans prendre l'avis de qui que ce fût, « l'ancien propriétaire de Wroble a lésé gravement et la collec« tivité et sa famille et a montré par cela même à quel point « lui sont indifférents les liens de famille qu’un pareil procédé « brise naturellement. »

Tout commentaire ne ferait qu'affaiblir les faits rapportés.

D'ailleurs les statistiques prouvent péremptoirement que la question polonaise est considérée en Allemagne comme une question avant tout prussienne. Nous avons dit plus haut que, au 1er janvier 1901, la Commission avait installé dans des concessions 4.277 familles de colons. Or, sur ces 4.277 familles, 3.600, c'est-à-dire 84,2 %, étaient d'origine prussienne; 459, soit 10,7 % seulement, étaient venues des autres parties de l'Allemagne. Le reste avait été fourni par les Allemands déjà émigrés à l'étranger.

Cette inertie du public allemand permet aux Slaves de l'Empire de faire chaque jour des progrès surprenants. Soutenus par un patriotisme ardent, les Polonais se sont groupés étroitement pour la lutte. Leurs efforts sont dirigés par des comités

puissants, par des banques entreprenantes, créées exprès pour le combat comme la Banque foncière (Banque Ziemski), fondée en 1888, comme les Coopératives foncières (Spolki Ziemski), comme la banque Le Morcellement (Banque Parcelacyjny) comme la Coopérative pour le morcellement des propriétés (Spolka rolnikow parcelacyjna) '. Le germanisme a reculé partout. Personne ne cherche à le contester. La défaite a été avouée, à la tribune, par le chancelier, M. de Bülow.

Nous croyons, pour notre part, que la race polonaise sortira fortifiée de cette guerre åpre qui se déroule systématiquement le long de la Vistule, et dans le bassin de la Warte jusqu'à l'Oder. Les mesures de répression excessives qu’on a prises à l'égard des populations slaves d'Allemagne, les vexations de fonctionnaires qui recherchent surtout leur avancement, ont exalté le patriotisme de ce peuple opprimé.

Pour l'instant, tout autre sentiment fait place à la haine de race. Un proverbe polonais dit : « Tant que le monde sera « monde, le Polonais ne sera pas le frère de l'Allemand. » Les Polonais sont de plus en plus conscients de leur nationalité, et pour un grand nombre déjà, la frontière de l'Est n'existe pas.

Nous pensons, comme eux, que l'avenir de la Pologne ne dépend pas de l'Allemagne, mais de la Russie. Le gouvernement de Berlin l'a probablement pressenti également. Il se pourrait que cette certitude fût une des raisons du zèle que l'Empereur met à entretenir d'amicales relations avec SaintPétersbourg : une Russie libérale au sein de laquelle les Polonais jouiraient de toutes les libertés politiques exercerait sur les Polonais de Prusse une attraction qui pourrait devenir irrésistible.

RENÉ MOREUX.

(1) Il existe de plus une Ligue Polonaise Internationale qui a des sections dans toutes les grandes villes d'Europe. Nous rappelons également que la Société Martschinkowski, fondée dans le but de donner des bourses à des jeunes élèves polonais, est très active; elle dépense environ 100.000 francs par an pour son Quvre.

IRATIONS DE M, ROUME

GOUVERNEUR GÉNÉRAL DE L'AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE

M. Roume, gouverneur général de l'Afrique Occidentale Française, est arrivé, le 29 août, à Paris. Il vient prendre en France un repos bien gagné après quatre voyages exécutés dans l'immense territoire qu'il administre, à la Casamance, à la Guinée, à la baie du Lévrier, sur la côte du Sahara, et en dernier lieu à Tombouctou, à 2.500 kilomètres dans l'intérieur. Mais ses vacances ne sauraient être un loisir complet; il devra préparer la discussion qui aura lieu à la rentrée du Parlement sur le projet d'emprunt de 100 millions que le ministre des Colonies a déposé à la Chambre. Un rédacteur du Temps a été voir M. Roume à ce sujet, et lui a demandé comment il se proposait de justifier cet emprunt. Voici quelle a été la réponse du gouverneur général :

Cet emprunt nous est nécessaire pour continuer normalement l'exécution de notre programme, qui peut se résumer d'un mot : ouvrir l'intérieur de l'Afrique, relier à la côte un pays qui ne possède aucune voie de communication naturelle et auquel il en faut donc créer artificiellement si on veut le mettre en valeur. Sur 100 millions, nous en consacrerons 78 à pousser plus avant nos chemins de fer, 2 à améliorer la navigation du Sénégal et du Niger, 2 à construire de nouvelles lignes télégraphiques. Comme vous le voyez, ils seront absorbés pour plus des quatre cinquièmes par notre euvre de pénétration.

M. Roume a ensuite, au cours de la conversation, parlé ainsi de Tombouctou et de la vallée du Niger qu'il vient de visiter et qui, dit-il, est appelée à devenir un des grands centres de production du monde.

Ce que j'ai vu cette fois m'a vraiment ému. Il y a trois ans, j'ai voyage en saison sèche, et ce n'est pas le bon moment pour juger du pays. La terre, brûlée par le soleil, a partout un air de désolation. Cela correspond aux aspects d'hiver de nos climats. De plus, je me servais de la carte du lieutenant de vaisseau Caron, dressée il y a quatorze ans; par centaines, elle marque sur les bords du fleuve des villages ruinés, et ces villages ruinés défilaient désespérément sous nos yeux. El Hadj Omar et Abamadou Cheikhne ont passé par là, et sauf celles sur lesquelles a sévi Sa nory, il n'y a peut-être pas de régions qui aient été plus horriblement ravagées en Afrique. Que le pays fût fertile, on le constatait à plus d'un signe,

mais il paraissait vide ; ce n'était que par une vue de l'esprit qu'on pouvait se représenter ce qu'il serait s'il redevenait peuplé et prospère. Et je me demandais, non sans mélancolie, dans quel lointain avenir ce rêve pourrait devenir une réalité.

Cette fois, c'était la saison des pluies; un épais tapis vert couvrait le sol, et avec les bouquets de bois remis çà et là dans le paysage, on se serait cru dans un parc anglais. Mais ce qui m'a été bien plus agréable encore, c'est le changement qui s'est opéré en trois ans. D'une part, grâce aux efforts de nos officiers des territoires militaires, nous avons contenu les nomades sahariens, qui auparavant pillaient régulièrement les sédentaires de la vallée du Niger, Nous n'avons nullement l'intention de sacrifier les uns aux autres. Les nomades ont besoin de se ravitailler en pays noir et le pays noir doit trouver une clientèle importante dans les nomades. Mais nous exigeons de tous qu'aux habitudes de violence et de rapine on substitue les pacifiques rapports des échanges commerciaux. A ce point de vue, la création de nos compagnies méharistes achèvera la pacification. Elles donneront la main aux méharistes algériens et aucune influence hostile ne pourra plus se glisser entre les deux colonies. D'autre part, le chemin de fer de Kayes au Niger a été ouvert à la circulation, il y a quatorze mois. G'a été comme un coup de baguette qui a éveillé le pays. Jusque-là on n'en sortait guère que du caoutchouc dont la production est d'ailleurs en six ans montée à mille tonnes; mais dès que les marchandises lourdes ont trouvé un moyen de transport économique, des possibilités commerciales nouvelles sont apparues de tous côtés. Dans une première campagne, les traitants de Saint-Louis ont ramassé 6.000 tonnes d'arachides. Le riz du Niger est venu sur les marchés du Sénégal concurrencer celui de l'Extrême-Orient. Il existe entre le lac Debo et Tombouctou d'immenses troupeaux de moutons à laine, et j'ai décidé, à Niafunké, le chef-lieu du cercle de l'Issa-Ber, la création d'une bergerie d'expériences pour étudier toutes les questions relatives à cet élevage. Je crois à une production de laine considérable avant peu. Un commerce de peaux est déjà amorcé. Nos essais de coton ont dès maintenant déterminé que les variétés qu'il convient de répandre sont les variétés américaines Mississipi et Excelsior et de grands espaces ont été ensemencés cette année. Enfin les graines et les matières oléagineuses, comme le karité, doivent fournir de leur côté les éléments d'un trafic de grande importance.

La sécurité et ce mouvement naissant ont ramené sur le Niger une animation qui a eu pour nous un bien vif intérêt de nouveauté. Les villages ruinés se sont reconstruits, pas tous encore, mais pour la plupart. Non seulement les traitants de Saint-Louis, mais un certain nombre de commerçants blancs sont arrivés. A côté des chaloupes à vapeur du gouvernement, des chaloupes à vapeur particulières naviguent maintenant sur le fleuve, trainant des convois de chalands en acier. De leur côté, les pirogues indigènes se sont multipliées. En un mot, ce qui m'a comblé de joie, c'est que le pays renaît et se développe bien plus rapidement que je ne l'avais espéré. Je dois dire que j'ai là-bas, dans le lieutenant-gouverneur Ponty, un collaborateur parfait, d'un esprit pratique, précis et agissant.

Certes, tous nos chemins de fer n'auront pas, comme celui de Kayes, la chance d'aboutir à un bief navigable de 1.400 kilomètres de long. Mais tous produiront, dans les parties de la vallée du Niger où ils aboutissent, des effets semblables. C'est pourquoi on ne saurait avoir en Afrique occidentale u'autre politique que de les continuer. Quelles quantités de riz, de coton, de laine, d'arachides et d'autres matières grasses la vallée

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