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encore et succéda à Richelieu dans la direction des affaires, était de la Gironde lui aussi. Bordeaux eut vraiment à cette époque un rôle politique absolument singulier. Rien de surprenant, dès lors, à ce que son action l'emporte partout où ses intérêts se trouvent directement en jeu; rien de surprenant à ce que l'influence des armateurs domine dans le règlement des questions coloniales.

Mais Portal était, en outre, un homme dont l'éducation politique s'était faite exclusivement sous l'Empire; sauf Du Bouchage, qui n'est qu'une apparence, ses chefs, collègues ou subordonnés se trouvaient dans le même cas. Dans les bureaux, les vieux employés maintenant ont débuté sous la Révolution. Ancien premier gentilhomme de la chambre, le duc de Richelieu n'a tenu sous Louis XVI qu'une charge de cour et il est peu disposé en outre à s'intéresser aux détails d'administration. Les autres ministres qui s'en occuperaient plus volontiers, Molé, par exemple, ou Lainé n'ont pu, de par leur âge même, entrer dans la vie publique que plus tard. Quelles que soient leurs préférences ils sont des représentants de la France nouvelle et le voudraient-ils qu'ils ne sauraient pas se dégager du moule napoléonien plus que ne le saurait Portal. L'attachement aux principes napoléoniens se concilie très bien, du reste, avec la préférence, accordée aux armateurs sur les colons. Les deux choses se complètent et se renforcent mutuellement et ce sont ces deux tendances combinées qui vont guider le gouvernement de la Restauration dans ses premières tentatives d'expansion comme dans ses premiers essais de réorganisation administrative.

CHRISTIAN SCHEFER.

FRAGMENTS D'UN JOURNAL DE ROUTE 1

DE DABOU A TIASSALÉ

J'ai recruté, à Dabou, pour accomplir la partie du voyage que j'ai à faire par terre, neuf porteurs, dont quatre pour le hamac, les autres pour ma cantine, le lit de camp, le petit matériel, la pacotille et les provisions. Mon boy m'accompagne; de simple domestique, préposé aux soins du ménage, qu'il est en station à la factorerie, il devient, en route, interprète, chef de convoi pressant et ralliant les traînards, cuisinier chargé, dans les villages, de rechercher et obtenir la meilleure case possible lorsque son maître voyage sans sa tente, le tout sans préjudice des soins domestiques à l'arrivée aux étapes où il veut coucher, tels que déplier le tub en caoutchouc et le remplir d'eau, préparer les effets de rechange, installer la petite table et la chaise pliantes, le lit avec sa moustiquaire, le filtre, etc., etc. C'est, en un mot, un très important personnage; il apparaît tel aux yeux des porteurs, d'abord à cause de toutes ces fonctions, mais surtout parce qu'il ne transporte aucune charge; son prestige est encore rehaussé si le maître lui a confié fusil et cartouchière; aussi, pour peu qu'il soit débrouillard et relativement intelligent, il est obéi à l'égal du blanc dont, seul, il reçoit les ordres. Rien n'est plus drôle, alors, que la façon dont il fait marcher son monde; parlant tant bien que mal le français, il se sert de cette langue pour apostropher énergiquement ceux de la bande qui donnent prise à sa colère, toujours inoffensive, et l'ahurissement du blanc devient énorme lorsque, pour la première fois, il entend son boy s'écrier avec la plus parfaite conviction, s'adressant à l'un des porteurs : Sale nègre ! Sa conviction est, en effet, parfaite; car, si vous lui faites observer que sa peau, du plus beau noir, sa bouche lippue, son nez épaté et ses cheveux crépus sont en tous points semblables à ceux de l'interpellé, il en conviendra, mais vous expliquera, en quelques mots, que ce n'est pas la même chose; « Lui sauvage, moi pas sauvage. » Le sauvage, c'est ce malheureux qui n'a

1 Voir Quest, Dipl. et Col., du 1er octobre, p. 406 et sq.

vécu au contact des Européens qu'en qualité de manoeuvre ou de porteur, lorsque même ce n'est pas la première fois qu'il est employé de cette façon; ce pauvre être, qui ne comprend pas un mot de français, à qui, si l'on présente fourchette ou cuillère, ne saura par quelle extrémité les prendre et demandera quel usage il doit en faire; mais lui, boy, ne serait-il que, depuis quelques mois seulement, employé en cette qualité, écorchant consciencieusement le français, persuadé qu'il le parle très correctement, au courant de beaucoup de nos usages et habitudes, quelle supériorité n'a-t-il pas et comment la traduire mieux que par cette explication : « Lui sauvage, moi pas sauvage ! » Si vous avez ri lorsque vous l'avez entendu injurier son semblable, ne riez pas lorsqu'il vous aura donné l'explication; il serait très froissé : pour lui et ses collègues, ce Sale nègre! énergiquement prononcé, est la pire des injures.

J'ai dit que c'était un personnage; son importance est considérable dans tout voyage en Afrique : que de fatigues et ennuis de toutes sortes il épargnera s'il réunit bien toutes les qualités nécessaires ? Les possédant, il ne fera pas mentir le proverbe qui dit que toute médaille a son revers, car il sera voleur, chapardeur, insolent et sans mæurs, dans les pays traversés ; il faudra veiller, si l'on veut éviter de plus grands ennuis que ceux que ses qualités vous auront épargnés. Gare aux palabres, dans les villages, avec le chef ou les habitants, qui se plaindront qu'une ou plusieurs poules ont disparu, qu'une provision de maïs, de manioc ou d'ignames, soigneusement dissimulée dans le coin d'une case, a considérablement diminué, ou d'autres méfaits de ce genre. Pris sur le fait, le boy, comme tous les nègres, niera comme un beau diable; on peut le tuer, il n'avouera pas; il n'est alors d'autre ressource, même lorsque le méfait n'a pas été consommé et si l'on veut apaiser cris et colères, que de payer, par quelques objets de pacotille, ce qui a été volé ou en danger de l'être, trois ou quatre fois sa valeur. Ce genre de palabre s'arrange toujours sans trop de difficulté, mais celui qu'attire au malheureux voyageur une entreprise trop audacieuse dudit boy, auprès d'une jeune beauté de la localité, est des plus difficiles à solutionner; il faut toute la patience, la prudence et la diplomatie spéciale que donne seule une connaissance approfondie de ces pays, pour éviter de graves complications; l'observation rigoureuse de ces conditions amènera infailliblement la même conclusion, après beaucoup de cris, menaces et gestes violents, que pour les poules et provisions volées; quel que soit le dommage causé à la propriété du père ou du mari, simple ten tative ou crime accompli, elle sera le sacrifice d'une partie de la pacotille.

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Il dépend entièrement de l'Européen en voyage de toujours avoir un bon boy. Ce dernier sera toujours retenu sur la pente de ses vices, s'il a affaire à une autorité ferme, juste et sans familiarité; là est l'écueil pour beaucoup de voyageurs ne connaissant qu'imparfaitement le caractère des noirs; ils jugeront sans importance de rire de leurs grimaces, s'amuseront de leurs réparties plus ou moins drôles, allant même, quelquefois, jusqu'aux bourrades amicales. Leur fermeté devant fatalement, forcément s'affirmer, de temps à autre ne sera plus de mise et mal acceptée, s'ils se sont précédemment compromis par quelques familiarités de ce genre; elle sera du meilleur effet, au contraire, si elle se manifeste justement et seulement dans les occasions en valant la peine.

La pacotille, dont j'ai parlé plus haut, au sujet du règlement des divers palabres soulevés par un boy mal dressé, est destinée à un tout autre usage; grâce à elle, on peut se procurer, dans les villages, les vivres dont ils disposent: poulets, @ufs et fruits divers, quelquefois du lait, et, pour les porteurs, riz, manioc, ignames; elle sert aussi à rétribuer les menus services que l'on est, quelquefois, obligé de demander aux habitants et dont le principal, pour le voyageur sans matériel de campement, est, aux étapes, de se faire donner un abri. Dans tout le Sénégal, dans la plus grande partie de la Guinée française et du Soudan, la pacotille est devenue inutile; toutes les transactions s'y font maintenant, en espèces, pièces de 5 francs et monnaie divisionnaire. Il n'en est pas de même dans la plus grande partie de la Côte d'Ivoire. Celle que j'avais emportée, à l'occasion de ce petit voyage, faisait à peine la charge d'un porteur (la charge est 28 kilos). Elle se composait de 4 à 5 kilos de tabac en feuilles (de provenance américaine, ce tabac est importé dans nos colonies, viâ Liverpool, Anvers ou Hambourg, une faible quantité l'est par nos ports); de quelques douzaines de pipes en terre (provenance allemande); d'autant de boîtes d'allumettes, dites Suédoises (provenance allemande et anglaise); de cinq ou six bouteilles de gin (provenance allemande et hollandaise); de 3 ou 4 kilos de perles et verroteries (provenance allemande et autrichienne); de quelques douzaines de mouchoirs coton imprimé et de 40 à 50 mètres de tissus fortement coloriés (le tout de Manchester). Le tissu, d'une largeur de 80 centimètres à un mètre, que l'on déchire par pagnes, c'est-à-dire par morceaux d'une longueur de 2 à 2m50, est, avec le gin, réservé aux person

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