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UN NOUVEL ASPECT DU PANISLAMISME

AMBITIONS MUSULMANES RELATIVES AU JAPON

Au moment où la question du « panislamisme » parait avoir acquis une importance qui se mesure à la fréquence de cette rubrique dans les journaux européens et les périodiques musulmans, il n'est peut-être pas sans intérêt de rechercher si l'idée représentée par cette formule précise bien un état général de tendances, ou si elle est uniquement la conception d'un parti qui vise à sa diffusion et s'efforce de lui assurer une influence croissante sur les éléments épars de la famille islamique. . ,

Il semble bien que cette idée de resserrement, de groupement de tous les sectateurs du Coran, à laquelle la communauté de foi ouvre des possibilités de succès, n'est pas encore intelligible pour l'immense majorité de ses adeptes futurs, en l'état actuel des conditions mentales et religieuses des peuples musulmans. Par contre, dans les milieux éclairés, de l'Atlantique aux îles de la Sonde, elle est assez généralement adoptée, avec d'autant plus d'enthousiasme qu'elle correspond à un état d'esprit préexistant, à un ensemble d'aspirations jusqu'alors vagues et informulées auxquelles elle donne un corps.

Il y a en effet au fond du caur de tout musulman, sinon un penchant au prosélytisme, du moins le désir permanent de l'extension de la foi coranique, de son introduction dans les pays de confession différente ou dans les centres du paganisme. C'est là un des signes de l'extrême vitalité du sentiment religieux chez les peuples soumis à la loi du Prophète, quelle que soit la condition politique qui les régit. Mais ce caractère vivace du dogme coranique repose, aujourd'hui encore, sur un état d'inertie intellectuelle assez généralisée dans la collectivité musulmane. Le défaut de souplesse, l'absence de toutes facultés d'évolution d'une croyance que compriment très étroitement des règles de vie morale et sociale — auxquelles leur caractère de révélation a, dès l'origine, imprimé une forme définitive — a maintenu les musulmans dans une immobilité pour ainsi dire complète, en dépit des changements introduits par le temps dans les conditions de la vie des peuples.

Les esprits éclairés, certains organes de la presse mahométane se sont avisés, depuis une cinquantaine d'années, de la nécessité de donner quelque cohésion aux éléments épars de l'Islam. Ils ont reconnu que l'instruction seule pourrait avoir raison de la torpeur de la masse, et réussirait à lui inculquer la notion de sa force. Aussi ont-ils, dans ce but, prodigué les efforts pour assurer la diffusion d'un enseignement moins dogmatique, plus en harmonie avec l'état des idées à notre époque. Un mouvement important s'est manifesté depuis quelques années, en Russie, en Turquie, en Egypte, en Perse, aux Indes, en Malaisie. Il tend à provoquer l'association, l'organisation en groupements locaux, agissant d'abord dans leur propre pays, et se ramifiant à ceux d'autres contrées ; ainsi s'établirait une union de plus en plus cohésive en vue d'un relèvement des peuples mahométans. Il semble donc que l'Islam s'organise depuis quelques années. Les esprits paraissent y avoir acquis la notion de leur nombre et la conscience de la force morale que leur donnerait le développement parmi eux du seniiment de solidarité. L'idée du groupement a maintenant ses bases de pénétration réparties sur la surface du domaine géographique de l'Islam, et s'infiltre progressivement, bien que très lentement, dans les masses où l'instruction commence à se répandre.

Mais ce n'est pas seulement vers la masse musulmane que vont les regards des ardents protagonistes d'un relèvement moral, d'un groupement politique dont la puissance, entrevue par eux, leur ouvre dès maintenant des perspectives profondes sur l'avenir des peuples coraniques. Malgré l'attachement assez général qu'ils professent pour la Turquie, ils ne sont pas sans constater l'état de malaise permanent qui prive ce pays de la puissance sur laquelle devrait s'appuyer la combativité propre à assurer le développement de l'auvre panislamique. Ils voient l'Europe, dont les convoitises économiques peuvent se manifester sans obstacle dans l'Empire ottoman, procéder par interventions successives à un affaiblissement progressif de l'autorité du Sultan, à un démembrement moral qui s'est d'ailleurs, à maintes reprises, marqué plus matériellement. Ils en viennent à regretter que le Padischah n'ait pas, contre les intrigues et les visées européennes, le pouvoir de prononcer l'énergique quos ego qui mettrait un terme à la poussée européenne, et l'exemple du Japon se présente tout naturellement à leur esprit.

Il est manifeste que les résultats de la guerre russo-japonaise ont eu, sur la mentalité asiatique, une répercussion dont les effets pourraient, dans un avenir plus ou moins lointain, inspirer des inquiétudes aux puissances coloniales. A l'inertie, à la passivité des peuples divers qui acceptaient la domination européenne, sans espoir de s'en affranchir jamais, a succédé la conscience de la grandeur politique que peuvent atteindre les nations ou les groupements initiés aux méthodes modernes de progrès. Les succès foudroyants des Japonais ont démontré aux Asiatiques la fragilité du dogme de la supériorité européenne et provoqué en eux un éveil des esprits à la nécessité de modifier les conditions mentales traditionnelles, de moderniser les moules dans lesquels s'est formée jusqu'ici, d'une manière immuable, la pensée de leurs générations successives.

Les musulmans surtout, chez lesquels ce souci de relèvement intellectuel s'était déjà manifesté, ont, par comparaison avec l'état de la Turquie, envisagé les destinées puissantes du Japon sur le continent asiatique, la perspective de l'hégémonie politique qu'il est appelé à y exercer et ont regretté que ce pays, apparu triomphalement sur la scène du monde, ne fût pas une puissance musulmane. Ces réflexions ont fourni à leurs rêves de panislamisme une occasion de se situer. Le Japon leur est apparu comme devant nécessairement rechercher dans l'islamisme le puissant levier moral propre à faciliter le triomphe de ses désirs d'hégémonie sur l’Asie. Avec cette déformation du sens critique qui caractérise les esprits chimériques, certains lettrés musulmans ont pensé que l'Islam si souple se prêtait merveilleusement à une substitution de ses dogmes aux doctrines shintoïstes, et que l'adoption, par le Japon, de la loi du prophète, comme religion d'Etat, mettrait l’Empire du SoleilLevant en possession d'un instrument d'action, d'une puissance inappréciable, pour étendre son influence en Chine, dans l'archipel malais et aux Indes.

Cette thèse est exposée dans un journal musulman publié à Singapour en langue malaise. Son auteur, avisé de la réunion prochaine à Tokyo d'un congrès des religions, a supposé que les Japonais trouvaient insuffisantes leurs croyances shintoïstes et se disposaient à leur substituer un ensemble de doctrines plus souples, plus adéquates à la mentalité moderne. Et cédant à ce désir d'accroissement du domaine de l'Islam, que tout bon musulman ne peut se dispenser de concevoir, il examine les

avantages dont le Japon bénéficierait s'il décidait d'adopter le dogme coranique.

Les Japonais, d'après lui, doivent, pour le libre développement de leur activité industrielle croissante, rechercher des marchés d'écoulement de leurs produits sur tout le continent asiatique; il leur est donc nécessaire de nouer des relations avec les peuples chez lesquels leur commerce pourrait péné

morale devant précéder l'hégémonie politique à laquelle leur organisation leur permet de prétendre. L'Islam mettrait à leur disposition le plus puissant levier moral qui se puisse imaginer. Ils trouveraient, en Chine, une population musulmane de près de 40 millions d'individus, que la communauté du lien religieux préparerait à subir docilement l'influence de leurs frères jaunes. Dans l'archipel de la Malaisie et au Siam, la clientèle religieuse du Japon surpasserait en nombre sa propre population. Et l'on conçoit la puissance qui serait assurée ainsi à l'Empire du Soleil-Levant par une suprématie religieuse et politique sur un groupement spirituel de plus de 100 millions d'hommes.

Comme, d'autre part, l'alliance anglo-japonaise est fondée sur le souci marqué par l'Angleterre de préserver l'Inde de toute agression étrangère, la puissance nouvelle du Japon la priverait de la possibilité de dénoncer cette alliance, puisque les 70 millions de musulmans hindous ne sauraient être maintenus sous la souveraineté anglaise que grâce au caractère permanent de l'entente diplomatique entre les deux pays. Le Japon deviendrait ainsi le maître des destinées de l'Asie entière jusqu'au détroit de Bab el Mandel. Sa puissance militaire se trouverait accrue dans des proportions incalculables.

Dans les circonstances actuelles, sa situation, extrêmement brillante au lendemain des victoires de Mandchourie, n'est pas à l'abri de tout danger. Il se pourrait que le jeu des intérêts internationaux amène une alliance anglo-franco-russe. Or la Russie ne peut avoir renoncé à réparer ses désastres de l'Extrême-Orient. Qui sait si dans une période impossible à prévoir, une fois sa réorganisation terminée, elle ne tentera pas, assurée cette fois de la bienveillante neutralité de l'Angleterre, de reconstituer son empire d'Extrême-Orient?

Telle est l'analyse des vues que le journal de Singapour projette sur l'avenir du Japon. Elles dénotent en même temps que l'étendue de l'importance prestigieuse que ce pays a acquise dans l'esprit des Asiatiques, l'éclectisme des tendances panislamiques et le souhait confus de la soumission des peuples asiatiques à l'hégémonie d'une puissance assez redoutable pour enrayer le progrès de la poussée européenne, à la condition toutefois, pour cette puissance, d'utiliser l'Islam, de l'associer à ses visées, c'est-à-dire de lui créer un rôle politique actif non dépourvu de grandeur.

Il y aurait évidemment des critiques à formuler contre ces vagues espérances. L'auteur ne s'est pas inquiété des réalités pratiques et n'a nullement examiné les possibilités d'implantation brusque d'une religion, par la seule vertu des décrets, sur un pays fidèle à des croyances séculaires.

Quoi qu'il en soit, il reste acquis que, chez les musulmans lettrés, les rêves de panislamisme ont la force d'une hantise, et qu'il y a dans cette tendance d'esprit une manifestation à suivre, ne serait-ce que dans un intérêt de curiosité, si l'on n'est pas encore fondé à lui attribuer une importance inquié

A. B. C.

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