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correction de la rivière l'a soustraite aux inondations, a été cultivée en betteraves au moment même où le vignoble achevait de disparaître. On voit quels éléments de trafic la ville et le canton fourniront aux nouvelles lignes jurassiennes, et quelle peut être la part du pays de Soleure dans nos échanges avec la Suisse, qui n'ont pas été moindres l'année dernière de 402 millions et demi, dont 208 millions de ventes de la France en Suisse contre 104 millions seulement d'achats. Le canton, peuplé de 45.000 habitants il y a une centaine d'années, en compte aujourd'hui plus de 100.000, et la ville, qui en a plus de 10.000, démolit ses vieilles portes du moyen âge pour faire place à des quartiers nouveaux à l'Ouest et au Nord.

A Soleure vont se croiser, pour le moment, la voie de communication qui suit le Jura et celle qui le franchit dans la direction de Bale et de Delle et qui va devenir une voie internationale. Assise sur un des derniers ressauts du Jura, elle recueille les avantages de sa position qui l'avait fait choisir par les Romains pour garder le passage du Weissenstein en face du confluent de l'Aar et de l'Emme, et par laquelle elle se trouve aujourd'hui sur le passage des projets et des ambitions de Berne.

Nous touchons là une de ces manifestations de la vie cantonale qui rendent si passionnante le spectacle de la Suisse contemporaine. Comme les républiques italiennes du moyen âge qui, comme Venise et Florence, faisaient figure de grands Etats, les Etats-cantons de la Suisse, grâce à l'autonomie du système fédératif, ont dans les limites fixées par l'intérêt national leur politique à eux. C'est dans le sens économique que s'exercent aujourd'hui cette activité et ces ambitions, et en particulier vers la possession des routes et des voies ferrées internationales. Zurich et les cantons allemands avaient fait le Gothard; les cantons romands, le Simplon; Fribourg s'est assuré, au détriment de la vallée de la Broye, le passage de la grande voie ferrée Nord-Sud; le Tessin et les Grisons se disputent le « passage oriental» des Alpes; Berne, à elle seule, fera le Lötschberg et s'assurera en même temps le raccourci le plus avantageux à travers le Jura. Pourtant le canton a déjà constitué par ses propres moyens un réseau de chemin de fer qui représente 23 millions', mais sa politique, qui n'a pas seulement la Suisse en vue, mais l'Europe centrale, a des ambitions plus hautes. Elle est la résidence des autorités fédérales, le siège de l'administration des Chemins de fer fédéraux, le centre de plusieurs « Bureaux internationaux »; elle aspire à devenir, en face de Zurich qui restera la ville de l'argent et de la finance, la capitale, au sens français du mot, d'une Suisse en voie de demi-centralisation par le double lien d'une organisation d'Etat des chemins de fer et d'une législation commune. Les « bourgeois » de Berne, qui aux siècles passés ont tant bataillé pour la suprématie de leur ville sur la région du plateau, n'avaient pas prévu pareille fortune pour leurs descendants.

1 Voici des chiffres qui donneront une idée de ce qu'un canton peut faire pour ses seuls chemins de fer. L'Etat de Berne avait payé, au 1er janvier 1906, 19.600.000 francs en subventions ; il restait 2.200.000 francs à payer pour les lignes Moutiers-Soleure, Montreux-Oberland, etc., et 400.000 francs pour la ligue du lac do Brienz, soit prés de 23 millions au total. Le canton n'a pourtant pas hésité à s'imposer de nouveaux sacrifices pour le percement des Alpes Bernoises, entrepris sans le concours des

PAUL GIRARDIN, Professeur à l'Université de Fribourg.

P.S. – L'emprunt hypothécaire premier rang de 29 millions vient d'être entièrement souscrit. Le Bund, de Berne, dit que les capitaux sont en majorité français; la Suisse, même le

ligne des Alpes Bernoises, comme la plupart des entreprises de chemins de fer en Suisse, sera surtout l'æuvre des capitaux français.

Chemins de fer français et en opposition avec eux, prenant à son compte la devise : Fara da se. Le 30 juin dernier a été signé le contrat à forfait avec le syndicat Loste et Cie. Voici les engagements de Berne : subvention cantonale de 17 millions et demi, subventions communales de 3 millions et demi; en outre les banques officielles fourniront une partie du capital — obligations, soit 15 millions, avec hypothèque de second rang, soit une subvention totale de 36 millions pour une ligne qui doit en coûter en tout 83, dont 74 pour le tunnel et les voies d'accés, et 9 pour le matériel. Quant aux rapports de l'entreprise de Lötschberg avec la France et la Compagnie de l'Est, ils sont très étroits, si l'on en juge par le fait que, si le siège de « la Com« pagnie du chemin de fer des Alpes Bernoises, Berne-Lötschberg-Simplon, au capital de 45 millions », a son siège social à Berne, ce sont des banques françaises : Loste, Société Centrale du Syndicat des Banques de province, franco-américaine etc., qui sont surtout chargées de l'émission. La circulaire de la Banque Renauld et Cie, de Nancy, annonce que la Compagnie de l'Est a souscrit un certain nombre d'actions et qu'une place d'administrateur est réservée à son représentant, qui serait M. Descubes, ingénieur en chef adjoint de la voie. C'est un français, M. Zürcher, ingénieur des ponts et chaussées et géologue de mérite, qui vient d'être placé à la tête des travaux de l'entreprise. Enfin la ligne Moutiers-Granges aura pour but,

Bienne dont le Moutiers-Soleure est un premier correctif. On s'occupe de trouver les 15 millions que coûtera la nouvelle ligne. « Une Compagnie française de chemins de fer, dont on ne dit pas le nom, mais qui ne peut être que la Compagnie de l'Est, a promis 4 millions ; ce chiffre est officiel; il a été indiqué récemment dan une conférence par M. Gobat, membre du gouvernement bernois. » (Journal de Transports, XXIX, 1or septembre 1906, p. 417.)

Quest. Dipl. ET COL. – T. XXII.

LES FAMILLES FRANÇAISES AU CANADA

Le nom de Pierre-Georges Roy n'est guère connu en France; c'est celui d'un savant modeste autant que laborieux, qui travaille dans le recueillement là-bas, sur l'autre bord, et qui s'intitule simplement « directeur du Bulletin des Recherches historiques de Lévis ». Lévis, on le sait, est la jolie cité canadienne qui fait face à Québec, sur la rive droite de SaintLaurent. Elle est très agitée, présentement, par la construction du pont géant qui va franchir le grand fleuve et portera les voies du nouveau chemin de fer transpacifique; on doit y trouver pourtant de calmes asiles. Québec, sa grande voisine, malgré les transformations récentes de son port, demeure la ville de sapience du Canada; elle garde, avec de vieux quartiers montueux et des « calèches » d'ancien régime, quelques-uns de ces monuments religieux dont la paix immuable parait ignorer le temps, elle a des sociétés savantes, où l'on parle un français pur encore de toutes intrusions américaines ; elle publie des revues historiques : Pierre-Georges Roy vit dans ce milieu sérieux sans pédantisme, où l'on a le culte ardent du passé, sans s'attarder en vaines récriminations contre le présent.

Foyer d'études désintéressées, Québec demeure, avec des succursales à Ottawa et à Montréal, le centre de la vie intellectuelle française au Canada ; sa brillante Université, nommée du nom du premier évêque de la Nouvelle-France, Met Laval, a fondé un cours de littérature française que professe avec le succès dû à la distinction de son enseignement un professeur détaché des Facultés de France, M. Louis Arnould; ce cours s'est peu à peu assorti d'une bibliothèque, à laquelle s'intéresse, avec un libéralisme de bon goût, notre ministère de l'Instruction publique. Québec et sa sour cadette Lévis sont les villes canadiennes où l'on se sent le plus à l'aise pour causer d'histoire, surtout de l'histoire du Canada français. Et voilà pourquoi les livres de M. P.-G. Roy sont des fleurs de terroir, dont les couleurs peu tapageuses et les parfums discrets ne charment que quelques initiés, dans le tumulte du Dominion contemporain. Notre auteur a débuté par publier des documents historiques, l'Oraison funèbre de Frontenac par le P. Olivier Goyer, des Récollets (1698), celles de Mer de Pontbriand (1760) et de Mer Briand (1794), évêque de Québec, un poème héroï-co mique, euvre d'un Boileau de sacristie, sur l'enterrement furtif, à l'Hôpital général,

de l'évêque Saint-Vallier (1728), les pièces d'un curieux procès intenté en 1696 à une jeune Canadienne qui avait imaginé, pour empêcher le départ d'une expédition contre les Iroquois et garder ainsi son amant auprès d'elle, de répandre la fausse nouvelle d'une imminente attaque de Québec par les Anglais. De ces opuscules se dégagent quelques traits du vieux Canada français, dévot et batailleur, pauvre et toujours joyeux.

Mais l'ouvrage principal de M. Roy est une série de monographies sur les familles canadiennes-françaises, à laquelle il vient de joindre (1906) un répertoire critique des noms géographiques de la province de Québec. Il y a là un immense labeur, un effort de patience et d'ingéniosité, prolongé sur plusieurs années sans répit, et pour lequel nous témoignons volontiers à l'auteur notre sincère admiration ; ces volumes méritent de prendre place à côté du Dictionnaire généalogique de l'abbé Tanguay, dont ils ont l'exactitude minutieuse et la probité. La série des monographies comprend jusqu'ici dix fascicules, dont certains sont de véritables volumes, de quatre à cinq cents pages, et elle n'est pas achevée, tant s'en faut. La lecture suivie de ces répertoires n'est guère possible, mais des index rendent les recherches faciles, de sorte qu'il est aisé de faire, en les feuilletant, une agréable promenade à travers l'histoire du Canada.

Voyons d'abord le recueil des noms géographiques : l'auteur en a étudié près de deux mille, précisant à propos de chacun l'étymologie, discutant les hypothèses et les traditions ; nous ne le suivrons pas sur ce terrain, où nous nous sentirions peu solide ; disons seulement que nous restons très circonspect quant aux étymologies, surtout lorsqu'elles procedent de langues mal connues comme celles des anciennes tribus indigènes de l'Amérique du Nord. Sous cette réserve, il apparaît facilement que la nomenclature géographique de la province de Québec est formée de plusieurs couches, et pour ainsi dire d'alluvions superposées. Beaucoup de noms, dont les consonnances surprennent nos habitudes, ont évidemment des origines indigènes; c'est le substratum le plus ancien. Québec, par exemple, est, au témoignage de Champlain, le nom que les

sauvages » donnaient à une pointe couverte de noyers, où le fondateur du Canada français marqua, en 1608, l'emplacement de sa capitale; des missionnaires affirment que, dans plusieurs langues indigènes, Québec signifie « rétrécissement d'une rivière », et cette explication conviendrait exactement à ce chemin creux du Saint-Laurent, dont la ville de Champlain est devenue le Gibraltar. D'autres noms ont une saveur plus locale encore : Hochelaga (« lieu du piège ? »), que domine la colline, appelée par Cartier Mont-Réal; Chicoutimi, qui voudrait dire « eau profonde »; (Caughnawaga), « près du rapide », où s'établit la première mission iroquoise des environs de Montréal (1666).

Lors de leur installation au XVIe siècle, les Français apportent une série de noms nouveaux ; sans doute des prononciations défectueuses de mots indigènes ont dû parfois se traduire en vrais calembours, ainsi qu'on le voit ailleurs parmi les colons d’Algérie ; mais le plus souvent des noms français se sont substitués à ceux des sauvages. Les premiers habitants vivaient le long des rivières, et le Saint-Laurent, de Québec à Montréal, prit peu à peu l'aspect d'une rue fluviale, bordée de côtes où les maisons s'élevaient régulièrement à la lisière de bandes parallèles, découpées dans la forêt ; la voie de com munication était la rivière elle-même, et de là tous les noms qui indiquent des accidents du rivage ou des particularités de la navigation : l'anse au Foin, l'anse à la Mine, le cap d'Espoir. l'ile aux Corneilles, l'île Grosse, l'ile Verte, la pointe aur Trembles, la pointe aux Alouettes, le Saut à la Puce, la Grande et la Petite Décharge; l'assaut qui livra Québec aux troupes de Wolfe, en 1759, fut donné par l'anse à « Foulon », vieux mot qui indique un dépôt de bois flotté.

Les Francais fondèrent des seigneuries et dans celles-ci, la puissance de l'riglise fut, dès le début, considérable. Les « seigneurs » menaient une vie campagnarde, peu différente de celle de leurs « vassaux »; c'étaient des gars vigoureux, qui ne boudaient pas à l'ouvrage; et pendant les saisons des grands travaux agricoles, le Conseil souverain, où siégeaient tels d'entre eux, suspendait ses séances, afin que le magistrat ne sit pas tort au propriétaire. Venus du vieux pays comme officiers, comme marchands, parfois en enfants perdus, ces colons donnaient à leurs domaines des noms qui leur rappelaient la France : au Sud de Québec s'étendait la « Nouvelle-Beauce », sur un sol aussi favorable au blé que celui de l'ancienne; Argenteuil désignait un domaine des d'Ailleboust; ailleurs on rencontre Gentilly, Bourg-Louis, La Rochelle, Roquetaillade : prenons garde toutefois que Valois commémore un honorable docteur en médecine et Angers un lieutenant gouverneur de la province de Québec. La division des seigneuries en paroisses, dans la seconde partie du xvii siècle, donna lieu à nombre d'appellations de saints ; l'index de M. Roy cite plus de quatre cents noms de ce genre et, pour la plupart, de cette ori gine. Enfin, certains seigneurs donnèrent à leur terre le nom qu'ils portaient eux-mêmes, précieux artifice pour assilrer, si l'on peut dire, du recul à sa postérité.

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