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Cependant le populaire multipliait les appellations pittoresques: le Lac à la Culotte, Monte-à-Peine, Pot-à-l'Eau-de-Vie, Gros-Crapaud; des formes de terrain sommairement appréciées, des approximations parfois plaisantes guidaient son choix, que l'usage imposait ensuite ; il est piquant d'observer que tel de ces noms a été traduit littéralement ensuite en anglais et que, par exemple, les Canadiens-Français eux-mêmes ont remplacé Pot-à-l'Eau-de-Vie par Brandy-Pot. La conquête anglaise (1763) commença par retoucher systématiquement, brutalement, le vieux vocabulaire : des noms tels que Cornwallis, Hampshire, furent assignés à des circonscriptions administratives alors créées ; cette taquinerie ne dura pas, heureusement pour la domination anglaise du Canada ; les gouverneurs brilanniques se montrèrent de moins en moins exclusifs, et tous les grands noms de l'histoire canadienne, sans distinction d'époque ni de nationalité, furent ainsi portés sur la carte, au fur et à mesure que les progrès du pays multipliaient les villages et les circonscriptions : Brébeuf, Montcalm, Papineauville, La Fontaine en témoigneront à côté de Wolfe, de Hamilton, de Sydenham; on a même à peu près épuisé la liste des noms éminents, de sorte que l'on est parfois embarrassé pour les centres de colonisation qui se fondent tous les jours; ainsi, des grands hommes de second rang devront à l'actualité passagère le parrainage qui les prolongera : ici, nous nous garderons de citer.

Comment, sur le sol qui a reçu ces apports successifs, se sont développées et perpétuées tant de familles françaises, c'est ce que M. Roy nous enseigne par ses monographies; toutes ne concernent pas des familles fixées au Canada dès les premiers jours de la possession française; l'auteur aura été guidé, croyons-nous, soit par des relations personnelles qui auront facilité ses recherches, soit par le désir d'honorer tout d'abord les noms les plus justement populaires de l'histoire du Canada. Ces études paraissent d'ailleurs fort appréciées de l'autre côté de l'Atlantique : les deux premières, consacrées aux familles Taschereau et Frémont (1901 et 1902) sont dès maintenant épuisées; les fascicules que nous avons eus entre les mains traitent de familles dont les origines sont très dir?erses : voici des Normands, les Juchereau-Duchesnay, les d'Estimauville, les Godefroy de Tonnancourt; voici des Champenois, les La Morandière; des Basques, les Salaberry; des Garonnais, les Taché; des bourgeois de Paris, les Panet : toutes les provinces de l'ancienne France ont ainsi contribué au recrutement de la nationalité canadienne-française. Il est remarquable que ces familles se sont fréquemment mêlées par des mariages; les mêmes personnes figurent, à divers titres, dans plusieurs des monographies de M. Roy, et nous retrouvons tel portrait, celui d'Eug.-Et. Taché, par exemple, dans trois d'entre elles : il y a donc bien eu là un amalgame français.

Toutes ces familles ont joué un grand rôle au Canada, certaines dès le temps de Champlain lui-même : Noël Juchereau, intéressé dans la Compagnie des « Cent Associés », vint au Canada en 1632; son frère Jean, accompagné de sa femme et de leurs quatre enfants, en 1634 ; ils s'établirent en aval de Québec, à Beauport, où leur maison seigneuriale, une modeste chartreuse, paraîtrait bien humble au moindre propriétaire paysan d'aujourd'hui : cultivateurs, officiers de milices, commerçants, des Juchereau-Duchesnay ont marqué dans toutes les carrières; des descendants des compagnons de Champlain ont porté leur activité, près de trois siècles plus tard, dans les voies les plus modernes, tel cet ingénieur du Canadian Pacific, dont on raconte encore les exploits d'alpiniste dans les Montagnes Rocheuses. Voici une famille de militaires, dont la branche aînée s'est d'ailleurs éteinte, les Salaberry. Ceux-là ne vinrent en Canada que vers 1750, en la personne d'un armateur-corsaire, que sa vaillance avait fait admettre dans la marine royale; le colonel de Salaberry, dans les premières années du xix° siècle, forma l'intrépide régiment des voltigeurs canadiens; c'est lui qui, dans la célèbre journée de Chateauguay (octobre 1813) sauva le Canada d’une invasion des EtatsUnis; fidèle à la belle devise de sa maison : Force à superbe, merci à faible, il entretenait les relations les plus affectueuses avec le duc de Kent, frère de la reine Victoria; par une dérogation spéciale aux lois existantes, il obtint l'honneur de siéger dans le Conseil législatif du Bas-Canada, bien que son père fit déjà partie de cette assemblée.

Une autre famille, les La Morandière, s'est consacrée surtout au commerce et à la colonisation dans le haut pays, près du lac Iluron, mais elle compte aujourd'hui des membres dispersés dans les professions les plus diverses. D'autres ont fourni des hommes politiques au Canada et contribué à maintenir compacte la nationalité française, au cours de l'évolution dont les étapes sont l'union du Haut ei du Bas-Canada, en 1840, et la confédération du Dominion, en 1867. Les Panet marquent comme hommes de loi, et l'un d'eux, après la conquête anglaise, fut le premier juge canadien.français; ils sont alliés aux Taschereau et aux Duchesnay, et parmi les contemporains qui leur sont apparentés, nous citerons M. de Celles, l'aimable et savant

bibliothécaire du Parlement d'Ottawa. L'ancêtre des Taché, originaire des environs de Montauban, vint au Canada comme commerçant au commencement du règne de Louis XV; ruiné par le bombardement qui précéda l'entrée des Anglais dans Québec (1759), il accepta du gouverneur anglais une commission de notaire et mourut peu après; son petit-fils fut, comme lui, surtout commerçant, mais aussi notaire pendant quelques années et capitaine contre les envahisseurs américains en 1813; Alexandre-Antonin, premier archevêque de Saint-Boniface, près Winnipeg (1823-1894), était le fils de ce dernier ; il a beaucoup travaillé à la colonisation de l'Ouest par des Québecquois et des métis catholiques. On voit un autre Taché, Etienne Pascal, revendiquer hautement les droits des Canadiens-Français, tout en condamnant les violences inutiles, lors des troubles de 1837-1840; il fit partie, comme ministre des Travaux publics, du cabinet de conciliation Lafontaine-Baldwin. M. Jos. Marmette, qui est venu si souvent en France pour inventorier le fonds canadien de nos archives coloniales, était un petit-fils d'Etienne-Pascal Taché.

Dans les alliances des familles qu'étudie M. Roy, on rencontre quelques noms étrangers, et même celui d'une « sauvagesse » de la nation des Outaouais; mais les mariages entre CanadiensFrançais sont les plus ordinaires, de sorte que le sang français se perpétue et même se propage dans tout le Bas-Canada. Les . familles sont pour la plupart très nombreuses, huit, dix, jusqu'à seize enfants. Une race ainsi adaptée au climat, remarquablement vigoureuse et prolifique, offre une résistance énergique à toute tentative d'absorption par les races voisines. Dans le tourbillon présent de la vie américaine, il est certain cependant que cette persistance ethnique ne peut plus signifier indifférence, insensibilité au milieu extérieur; l'anglais est la langue des affaires, même en Bas-Canada, il se glisse des termes anglais dans la conversation courante, dans les journaux; les Canadiens - Français se mêlent activement à la vie politique du Dominion; on ne peut nier malgré tout qu'ils ne demeurent une race, aujourd'hui pleinement consciente d'elle-même. Des livres comme ceux de M. Roy, en rassemblant ses titres de noblesse, sont donc là-bas, en quelque mesure, une æuvre nationale. Et nous ne pouvons manquer, en France, de saluer avec sympathie les érudits qui nous racontent comment a levé, sur le sol américain, la bonne semence française.

HENRI LORIN.

LES DÉCLARATIONS DU PRINCE DE BULOW

AU REICHSTAG
SUR LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE L'ALLEMAGNE

Le Reichstag a consacré sa première séance de rentrée, le 14 novembre, à la discussion de l'interpellation de M. Bassermann sur la politique extérieure de l'Empire. Aussitôt après l'exposé de M. Bassermann, dont l'initiative avait d'ailleurs été concertée d'avance avec le chancelier, le prince de Bülow a pris la parole et a fait les déclarations suivantes :

Discours du chancelier prince de Bülow.

Messieurs, Avant d'entrer dans le vif de la discussion, je voudrais exprimer mes remerciements, non pas seulement à cause des nombreuses marques de sympathie personnelle que m'ont témoignées les membres du Reichstag pendant ma maladie, mais je voudrais aussi remercier le Reichstag en tant que corps, ainsi que son distingué président, de cette place qu'avec, l'aide de Dieu je reprends aujourd'hui.

Je le fais dans les sentiments de conviction qui m'ont toujours pénétré depuis le jour de mon entrée en fonctions que le Conseil fédéral, le Reichstag et le chancelier travaillent ensemble, de par la Constitution et sur le terrain de la Constitution, pour le bien de la patrie.

Ils forment le plain-pied du bâtiment de l'Empire, dont les fondements ont été posés depuis une génération d'hommes, bâtiment sacré par le sang des milliers de ceux qui sont couchés depuis Düppel et Alsen jusqu'aux vallées du Jura.

Dans ce bâtiment s'incorpore la pensée de l'unité allemande; ce qui touche une partie touche aussi les autres.

En réponse à l'interpellation, je vais maintenant entrer dans le détail de cos relations internationales et de notre position dans le monde, en me réservant de revenir, dans le cours des débats, sur plusieurspoints touchés par M. Bassermann.

Les relations franco-allemandes.

D'abord, en ce qui touche nos relations avec la France, il faut, comme je le crois, distinguer entre ce qui serait désirable et ce qui est possible d'après la situation des choses.

La pensée d'une entente plus étroite et d'une alliance avec la France, telle qu'elle apparait ici et là dans les journaux, n'est pas réalisable, étant

donnée l'opinion publique en France. Moins nous nous ferons d'illusions à ce sujet et mieux nous nous en trouverons.

Les raisons, pour cela, sont à chercher dans les événements du passé, qui sont jugés par nous et par nos voisins de l'Ouest d'une façon différente.

Cela vient aussi à la vivacité du patriotisme français, que l'on pourrait taxer, suivant le cas, d'amour-propre exagéré ou d'orgueil national digne d'être imité; moi, personnellement, je penche pour cette dernière manière de voir.

Il y a de nombreuses années, j'eus l'honneur, à Paris, d'être en relations avec un grand et très illustre Français.

Je lui conserve un souvenir de reconnaissance parce qu'il fut pour moi, qui n'étais alors qu'un jeune secrétaire d'ambassade, d'une grande bonté et aflabilité : c'était Léon Gambetta.

Je me souviens comment, un soir, dans des traits courts, énergiques, lapidaires, il m'expliqua son attitude et son activité après Sedan, comme membre du gouvernement de la Défense nationale, dont il était l'âme.

« La France, me disait-il, était tombée sur ses genoux ; je lui ai dit : a Debout, et marche! »

« Dans les grands moments, ajoutait Gambetta, celui qui gouverne la « France a le sentiment d'avoir un thermomètre dans la main : une pres« sion de celle-ci fait monter ou descendre le mercure. Dans ces moments« là, dans les grands moments, on peut tout faire de la France. »

Quand Gambetta me disait cela, à moi, jeune homme, je pensais en moi-même : Puisse notre nation, si une catastrophe pareille à celle qui frappa l'Empire français frappe un jour le peuple allemand, trouver des hommes qui luttent jusqu'au bout avec un tel patriotisme inébranlable!

Je voudrais ajouter que c'est justement cette vivacité du patriotisme français, cetie fierté fortement tendue du peuple français, par conséquent les brillantes qualités traditionnelles de nos voisins si pleins de tempérament, qui nous entraînent à être en vedette au point de vue militaire afin de conserver, non point là-bas, au pied des Vosges, le pays perdu, qui fut reconquis par des flots de sang allemand, mais aussi l'unité de la nation, obtenue enfin si tard et avec tant de peine en même temps que notre situation comme puissance était regagnée.

Je n'oublierai jamais la parole que me dit un jour un fin historien et un fin diplomate francais : « La paix de Westphalie, qui a fait la France, a « défait l'Allemagne. »

Je laisse à nos historiens, je laisse à chaque Allemand qui pense, le soin de tirer de cette parole les conclusions nécessaires.

La France était un royaume fort et unifié, en un temps où l'Allemagne et l'Italie n'étaient encore que des entités géographiques; c'était un solide bloc de marbre entre des plaques de mosaique disjointes.

C'était par conséquent une sorte de nécessité absolue que dans chaque ou presque dans chaque rencontre avec l'un de ces deux pays voisins, si ce dernier n'était pas soutenu par un tiers, la France fût la plus forte.

Les chefs de la politique française, depuis Richelieu jusqu'à Napoléon III, ne se faisaient non plus aucune illusion sur les rapports qui existaient entre la prépondérance de la France, la prépondérance légitime, comme les Français l'appelaient, et les dissentiments politiques qui existaient dans ces deux autres pays voisins. Le grand reproche qui a été fait à Napoléon III a été de n'avoir pas pu empêcher la procédure de l'unité italienne et de l'unité allemande.

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