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DIPLOMATIQUES ET COLONIALES

ESSAI SUR L'HISTOIRE
DE LA COLONISATION EN ALGÉRIE

II. – L'EUVRE COLONIALE DE BUGEAUD 1.

1. — Au moment où, à la fin de l'année 1840 ?; Louis-Philippe appela Bugeaud au gouvernement des « possessions françaises « de l'Afrique » (tel était, depuis le 22 juillet 1834, le nom officiel des territoires que nous occupions en Algérie), rien, dans le passé du général, ne militait en faveur de cette nomination. Les actes antérieurs de Bugeaud semblaient même devoir bien plutôt, au contraire, l'éloigner de cette fonction. Le général ne s'était-il pas naguère, en effet, prononcé bruyamment pour l'abandon de la Régence ? Ne s'était-il pas, à plusieurs reprises, déclaré contre la colonisation 3 ? Ne s'était-il pas borné, en 1836, à secourir et à dégager la colonne d'Arlanges, bloquée à l'embouchure de la Tafna, sans rien tenter pour affaiblir la puissance naissante de l'émir Abd-elKader ? N'avait-il pas, en 1837, signé avec lui le déplorable traité de la Tafna, « application particulièrement malheureuse, « - dit très justement M. de Peyerimhoff', – du système de « l'occupation restreinte » ? Son nom n'avait-il pas enfin été melé, de manière peu honorable, un peu plus tard, aux débats de la triste affaire du général Brossard ? De tels antécédents n'étaient pas pour impressionner favorablement l'opinion publique ; et pour l'empêcher d'interpréter la désignation de Bugeaud comme une menace pour la colonie, le gouvernement se trouva obligé de publier un avis dans lequel il déclarait textuellement : « On ne doit pas inférer de sa nomination que « l'occupation sera restreinte ; la campagne qui doit s'ouvrir au « printemps prouvera le contraire ?. »

i Voir Quest. Dipl. et Col. du 16 octobre : H. FROIDEVAUX, Essai sur l'histoire de la colonisation en Algérie. Le rapport de M. de Peyerimhoff, p. 466 et suiv.

? C'est le 29 décembre 1840 que, à en croire Guizot (cité par H. d'IDEVILLE : Le maréchal Bugeaud, t. II, p. 248), Louis-Philippe aurait résolu de confier à Bugeaud le gouvernement de l'Algérie.

3 Cf. le discours de Bugeaud à la Chambre des députés, le 19 janvier 1837 : « Il « vaudrait peut-être mieux consacrer vos trésors et les bras de vos soldats à mettre « vos landes en culture, à faire des canaux, des routes » (cité par H. d'IDEVILLE : Le maréchal Bugeaud, t. II, p. 124). – V. encore le début de la brochure intitulée : De l'établissement de légions de colons militaires dans les possessions françaises du Nord de l'Afrique, suivi d'un projet d'ordonnance adressé au gouvernement et aux Chambres (Paris, Firmin Didot frères, 1838, in-8° de 51 p.), p. 1 ; « Je n'exa« minerai pas s'il est avantageux ou non pour la France d'avoir l'Afrique ; cet exa« men pourrait produire un peu de découragement. » - Adde discours à la Chambre des députés, le 15 janvier 1840 : « La possession d'Alger est une faute » (H. d'IDeville, ouv. cité, t. II, p. 137).

QUEST. DIPL. ET Col. - T. XXII, – N° 235. - for DÉCEMBRE 1906. 42

Cette déclaration, que le gouvernement publiait après entente avec celui dont elle engageait les actes à venir, prouvait déjà que Bugeaud « n'était pas homme à s'obstiner dans « un essai malheureux ou dans une direction fâcheuse ». Aussitôt débarqué à Alger (22 février 1841), cet « homme de « bonne foi et de bon vouloir », ce « cerveau puissant et « fécond, doué à un degré remarquable de ce sens des réalités « qui est la marque des grands administrateurs 3 », en fournit une preuve nouvelle en proclamant hautement abandonner sans arrière-pensée ses vues personnelles sur l'occupation restreinte, et devoir conformer sa manière d'agir à ces idées mêmes qu'il avait naguère ardemment combattues. « Le pays « s'est engagé, je dois le suivre. J'ai accepté la grande et « belle mission de l'aider à accomplir son œuvre ; j'y consacre « désormais tout ce que la nature m'a donné d'activité, de « dévouement et de résolution. Il faut que les Arabes soient « soumis ! Mais la guerre, indispensable aujourd'hui, n'est pas « le but. La conquête serait stérile sans la colonisation. Je « serai donc colonisateur ardent, car j'attache moins de gloire « à vaincre dans les combats qu'à fonder quelque chose « d'utilement durable pour la France *. »

L'engagement qu'il prenait ainsi formellement envers les colons de l'Algérie, Bugeaud l’a scrupuleusement tenu. Durant tout le cours de son gouvernement, il y a conformé ses actes, et, fort de la confiance du roi, qui était sûr de sa fidélité et de son dévouement absolu, fort de l'appui du gouvernement, qui était enfin sorti de la période d'incertitude et de tergiversation, fort aussi de son autorité personnelle, il n'a cessé de

1 Enquéte sur les résultats de la colonisation officielle de 1871 à 1895, t. I, p. 20. 2 E. Cat : Petite Histoire de l'Algérie, t. II, p. 270. 3 Expressions empruntées au rapport de M. de Peyerimhoff, t. I, p. 20.

On trouvera les passages essentiels de cette proclamation au tome II du bel ouvrage d'HenrI d'IdeVille sur le maréchal Bugeaud (Paris, Firmin Didot, 1881-1882, 3 vol. in-89), p. 250-251.

travailler, avec une activité toujours en éveil, avec « le zèle à « la fois passionné et pratique d'un professionnel de la cul« ture ? », à la colonisation de l'Algérie. Il le fit d'abord simplement par devoir, avec « une idée peu avantageuse de la « fertilité du sol africain ? »; mais il ne tarda pas à le faire par conviction, dans l'assurance que la France y trouverait son compte à tous les points de vue.

C'est ce que, dès 1842, il proclamait hautement. « Depuis « que j'ai pénétré le pays dans presque toutes les directions, « écrivait-il à cette date, j'ai reconnu que l'Algérie produit « déjà beaucoup de grains, une immense quantité de bétail,

et qu'elle est susceptible d'en produire encore bien davan« tage, et d'y joindre plusieurs autres richesses telles que « l'huile et la soie. Nous avons traversé plusieurs fois, l'année « dernière et cette année, les plaines de l’Hâbra, de l'Illil, de « la Mina, du Chelif, d'Eghris, le pays des Beni-Amer, celui « des Flittas, grand nombre d'autres vallées, et nous avons vu « d'abondantes cultures en orge et en froment. Les montagnes, « recouvertes, en général, d'une couche profonde d'excellente « terre, ne sont pas moins riches que les plaines. Si les cul« tures y sont moins étendues, plus morcelées, elles sont ordi« nairement plus belles. L'immensité des terrains ensemencés « atteste l'existence d'une population beaucoup plus nom« breuse qu'on ne le pensait ; on en sera convaincu, si l'on « veut considérer que les Arabes n'ont qu'un espace de temps « très court pour les travaux agricoles... Et cependant, je le « répète, ils cultivent de vastes surfaces qui, sans avoir reçu « de fumier, produisent communément, par hectare, 25 à 30 « hectolitres en froment, et 40 à 50 en orge. Il y a donc une « population déjà nombreuse et des produits qui excèdent de « beaucoup les besoins de cette population :. »

Au moment où Bugeaud écrivait ces lignes, il avait déjà préludé à son cuvre coloniale et commencé d'introduire des agriculteurs sur le sol de l'Algérie. Et il l'avait fait en adoptant une méthode toute différente de celle qui, entre 1830 et 1839, avait été à peu près exclusivement suivie : il avait pris à son compte l'euvre de la colonisation, et au système de la colonisation libre, il avait substitué celui de la colonisation officielle.

II. – A quels mobiles obéirent le gouvernement de la métropole et le général Bugeaud en inaugurant ce système, il n'est pas difficile de s'en rendre compte.

I De PeyERIMHOFF : Enguéle..., t. I, p. 20.

2 LAlgérie. Des moyens de conserver et d'utiliser cette conquête, par le général BUGEAUD (Paris, Dentu, 1842, in-8), p. 45.

3 Ibid., p. 46-47.

Quelques auteurs ont voulu y voir surtout le résultat de la défiance conservée par les pouvoirs officiels à l'égard des colons indépendants. « Avoir à côté d'eux des gens vivant par « leurs propres ressources, n'ayant nul besoin de recourir à « eux, puisant dans leur indépendance la liberté de parler à « leur guise et pouvant critiquer les actes de l'administration, « n'était pas pour leur plaire », a écrit naguère le Dr Rouire'; et sans doute le souvenir de l'audace et de l'initiative des anciens colons de la Mitidja, s'aventurant, en dépit de toutes les défenses officielles, au delà de la ligne des postes fortifiés, le refus que nombre de propriétaires avaient opposé, en 1839, à l'ordre par lequel le maréchal Valée leur prescrivait d'abandonner leurs propriétés et de se replier sur Alger, servaient d'arguments aux adversaires de la colonisation libre. Il leur paraissait de tous points préférable d'avoir « des colons qu'ils « tiendraient dans leurs mains, qui seraient leurs hommes à « eux, qui seraient installés dans des villages comme autant « de garnisons civiles pouvant au besoin appuyer les mouve« ments de l'armée ? ».

Appuyer les mouvements de l'armée et participer à la lutte contre les Arabes, voilà en effet ce que, dès son arrivée en Algérie en qualité de gouverneur général, Bugeaud estime indispensable d'exiger des colons. C'est ce qu'il explique lui-même, de la manière la plus nette, dans l'ouvrage qu'il fait paraître en 1842 sur les moyens de conserver et de défendre l'Algérie, en demandant la constitution de milices. « Le colon africain, « dit-il, ne devra jamais laisser rouiller son fusil ; il le tiendra « toujours prêt à faire feu et s'en servira avec adresse; mais, « pour cela, il est nécessaire que la milice soit très militairement « constituée. Je n'entends pas assurément enlever aux commu« nes africaines le régime municipal, ni, en ce qui touche leur « administration intérieure, la douceur et l'égalité de nos lois ; « mais je veux, dans leur intérêt le plus cher, celui de leur con« servation, que les milices soient disciplinées, obéissantes aux « ordres des chefs militaires et suffisamment instruites pour « combattre les Arabes,... qu'elles sachent faire avec légèreté un « petit nombre de mouvements, bien charger leurs armes, et tirer « avec justesse; qu'elles aient surtout l'intelligence du combat

1 Les colons de l'Algérie. II. La colonisation officielle et ses résultats ; le meilleur mode de colonisation (Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1901, p. 866).

? Id., ibid., p. 866-867. 3 L'Algérie. Des moyens de conserver et d'utiliser cette conquête, p. 32-33.

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