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« Mon général, je suis un vieux soldat; je ne comprends « plus grand'chose à tout cela. J'ai presque perdu la vue en « Egypte, j'ai perdu la santé à Saint-Domingue, je ne puis « plus travailler : ma femme et moi n'avons que deux enfants « pour nous soutenir ; la conscription et l'Afrique nous ont « pris l'aîné pendant sept ans; si votre colonisation militaire « nous prend aujourd'hui le second, que deviendrons-nous ? »

Et Desjobert ajoutait : « Le soldat ne doit que le service « militaire ; en ajouter un autre, c'est commettre un abus de « pouvoir. Si l'on veut établir la colonisation militaire, il faut « une loi qui la consacre. Si l'on veut employer les soldats aux « travaux de la colonisation civile, il faut une loi qui les y « oblige. Faites présenter ces lois, nous les discuterons. »

On discuta en effet, — et passionnément, – le projet d'ordonnance sur la colonisation de l'Algérie que Bugeaud fit, en janvier 1847, déposer par le gouvernement sur le bureau de la Chambre des députés. Le maréchal n'y abandonnait aucune des idées qui lui étaient chères, et dans les brochures de circonstance dans lesquelles il soutint ce vaste plan d'ensemble', ilindiquait avec une singulière vigueur etune remarquable clairvoyance, et le but que le gouvernement royal devait assigner à ses propres efforts, et les moyens nécessaires pour atteindre ce but. Pour arriver à fonder en Algérie la société européenne dont il avait commencé par déterminer les caractères?, il proclamait la nécessité pour le gouvernement (sans l'aide duquel, déclarait-il encore, « on ne peut en Afrique rien faire de grand en colonisation ») de recourir à la fois à la colonisation civile et à la colonisation militaire, « aux bras nombreux et vaillants » de l'armée. La colonisation civile, dont Bugeaud n'a garde de méconnaître les avantages, demeurera encore confinée sur les rivages de la mer, et ne pénétrera que jusqu'à une profondeur de douze lieues dans l'intérieur des terres; plus avant sera constitué un véritable rideau de colonies militaires, qui protégeront les colons civils“, et qui, selon une expression très heureuse employée par Bugeaud dès 1838, « formeront les avant-postes de la colonisation • ». A l'abri de ce rideau, les colons civils pourront préparer en toute sécurité leur marche en avant, qu'ils reprendront au moment propice ; en effet, « la colonisation « ne s'arrêtera pas plus que la conquête; avec le temps elle « envahira tout. La colonisation militaire est son avant-garde « la plus vigoureuse, la plus intelligente, la plus capable de la « faire respecter des Arabes '. »

I Quelques réflexions sur trois questions fondamentales de notre établissement en Afrique (Paris, 1846, in-86). — De la colonisation de lAlgérie (Paris, 1847, in-8°).

?« Il faut fonder en Algérie une société européenne assez nombreuse, assez for« tement constituée, pour dominer le peuple arabe, assez productive, assez commer« çante pour exonérer la métropole des énormes dépenses qu'elle consacre à la colonie « et à la solde d'une armée permanente » (De la colonisation de lAlgérie, p. 7).

3 Ibid., p. 18.
4 Ibid., p. 14-16.
5 De l'établissement de légions de colons militaires..., p. 6.

L'ampleur de ces vues, toujours si intéressantes et le plus souvent si justes, l'importance des crédits nécessaires à leur réalisation (3 millions de francs), effrayèrent tout le monde, même ceux qui acceptèrent de soutenir le projet de Bugeaud. Les adversaires de l'Algérie en profiterent pour renouveler, avec plus de vivacité que jamais, leurs attaques contre le gouverneur général et leurs critiques contre ses idées qui, mollement défendues devant les députés, furent finalement retirées par le gouvernement au mois de mars 1847.

Quelques mois auparavant, Bugeaud avait songé à donner se démission pour soutenir lui-même verbalement son projet ; il estima, à la suite d'un retrait dans lequel il vit une désapprobation formelle de ses vues, ne pouvoir demeurer encore gouverneur général de l'Algérie. Il se retira donc presque aussitôt. après six années d'un labeur opiniâtre, très glorieux au point de vue militaire, très remarquable au point de vue colonial: son gouvernement marque en effet, comme l'a dit un juge compétent en la matière ?, « la période la plus féconde de la colonisation ; il en reste aussi, pour le nombre et la variété des procédés, le champ d'expériences le plus vivant ».

HENRI FROIDEVAUX.

| De la colonisation en Algérie, p. 60.

? DE PEYERIMHOFF : Enquête sur les résultats de la colonisation officielle de 1871 à 1895, t. Jer, p. 20.

De nombreux congrès se sont réunis à Marseille, à l'occasion de l'Exposition coloniale, et surtout au mois d'août et de septembre. De ces congrès, si un certain nombre ont passé, et à juste titre, à peu près inaperçus, quelques-uns furent très remarquables. Mais le premier de tous, par l'importance des questions traitées, par le nombre et la qualité de ceux qui y prirent part et par le travail qui y fut accompli, c'est sans contredit le Congrès colonial, qui tint ses assises du 5 au 10 septembre dernier, à la Faculté des Sciences, au Lycée et dans la salle des Congrès.

L'organisation du Congrès, dont l'Union coloniale Française avait pris l'initiative, avait été confiée à un comité d'hommes particulièrement compétents.

Le programme, arrêté par eux, comprenait toutes nos colonies, et pour chacune d'elles, toutes les questions qui s'y rattachent, sauf du moins la question des Missions : le Commerce, l'Industrie, la Navigation et la Marine marchande, l’Agriculture, les Travaux publics et les Mines, la Colonisation, les Questions indigènes, la Législation coloniale. Cela faisait huit divisions qui se subdivisaient à leur tour en 27 sections, partagées elles-mêmes parfois en sous-sections ou en plusieurs chapitres. Ce programme imprimé remplissait 26 colonnes in-4° très serrées, et ne comprenait pas moins de 500 questions ou sous-questions.

Cette abondance des matières à traiter, qui devait déjà par elle-même provoquer une certaine confusion, entraîna par surcroît, comme on le voit, la création d'un trop grand nombre de sections, — deux douzaines environ, — qui devaient siéger en même temps, les unes au Lycée, les autres à la Faculté des Sciences. Impossible donc d'assister à plus d'une séance sur 24, et nécessité de manquer souvent celles qui nous auraient intéressés davantage. En outre, ce qui augmenta encore la confusion, ce fut le grand nombre et la grande diversité des congressistes. Nous étions en effet 6 à 700, au moins, dont la plupart désiraient travailler et étaient fidèles aux séances. Et ces congressistes venaient un peu de partout, d’Indo-Chine, d'Afrique, d'Algérie, de Tunisie, d'Océanie. Ils appartenaient à

Quest. Dipl. et Col. — T. XXII.

toutes les situations, au commerce, à l'industrie, aux mines, à l'enseignement, au barreau, à l'administration, à la presse, etc., et plusieurs d'entre eux avaient une grande expérience. En résumé, il y avait là tous les éléments pour un merveilleux congrès, si ces éléments avaient été dirigés, disciplinés. Mais le moyen de diriger, de discipliner tant d'hommes qui ne se sont jamais rencontrés auparavant, qui viennent de tant de pays différents, qui ont tant d'idées, de sentiments, d'intérêts opposés, et des mentalités si diverses ? Dans telle section, par exemple la troisième ou la quatrième, qui traitaient de l'Education des indigènes et de la Justice, en dépit des efforts du président, les Tunisiens absorbèrent les trois quarts de notre temps et se plaignirent encore qu'on ne leur en donnåt pas assez.

Donc, dans le Congrès colonial de Marseille, à cause même de l'abondance des matières soumises à l'étude, par suite de la multiplicité des sections, par suite aussi du nombre très considérable des congressistes et de la variété de leur origine, de leur pays, de leurs goûts, il y eut un peu de désordre et de confusion, désordre et confusion inévitables, dont personne n'était responsable, mais dont tout le monde souffrait.

Aussi, lorsque M. Chailley, dans la dernière assemblée générale, proposa de mettre à l'étude l'organisation des futurs congrès, et marquant à grands traits les lignes dans lesquelles devraient se tenir ces congrès, indiqua qu'ils ne traiteraient chaque année que d'une seule colonie ou d'un seul groupe de colonies, que les rapports seraient imprimés d'avance et envoyés à tous les congressistes, tout le monde fut unanime pour adopter sa proposition,

Les futurs congrès coloniaux pourront être désormais aussi nombreux, aussi sérieux que celui de Marseille, mais ils seront mieux préparés et surtout plus délimités, plus précis dans le sujet traité et partant plus utiles.

J'ai voulu marquer, en commençant, le côté défectueux de cette grande manifestation coloniale. Il me reste une seconde tache à remplir, beaucoup plus agréable et beaucoup plus facile : c'est d'en dire tout le bien qu'elle mérite.

On en a déjà deviné une partie.

Rarement d'abord congrès colonial réunit autant de personnages illustres, autant de compétences diverses, autant de bonnes

Desbief, Bohn, Ballande, Dr Heckel, Esnault-Pelterie, Dybowski, E. Perrier, Dr Kermorgant, Charles-Roux, Dareste, le général Famin, Froidevaux, Aug. Terrier, H. Lorin, Brenier, etc.

Les rapporteurs étaient ordinairement des hommes d'une réelle compétence et d'une incontestable valeur. De plus, en dehors des rapports officiels, plusieurs communications furent faites qui ne le cédaient à aucun rapport. Des discussions aussi eurent lieu, très utiles pour préciser une question, parce qu'elles émanaient d'hommes pratiques, de vieux colons que l'expérience de la vie et l'usure des faits avaient assagis. Et il est certain que tous ces travaux, réunis en deux ou trois volumes, ou même plus, constitueront un recueil d'un grand prix.

Impossible, en effet, de rien entendre de plus exact et de plus complet que la communication par exemple de M. Brenier sur la Culture de la soie en Indo-Chine, ou celle de M. Haffner sur celle du Ficus elastica et de l'Hevea Brasiliensis dans le même pays; ou que les deux rapports de M. Jully sur le Régime économique et l'organisation commerciale de Madagascar. Le rapport sur la Navigation et la Marine marchande fut plein de mesure et d'aperçus heureux; celui de M. Rivals, sur les Graines oléagineuses, rempli de renseignements; ceux sur les Cultures industrielles seraient tous à citer, de même ceux sur les Chemins de fer, sur l'Education, etc. Celui de M. Vuilliez, avocat général à la cour d'appel d'Aix, provoqua une vive discussion. Reprenant une idée que M. Guiraud n'avait pu faire prévaloir en 1900, M. Vuilliez demandait que, dans les pays de conquête récente, l'autorité judiciaire pût se confondre avec l'autorité administrative. Il soutint cet avis, avec beaucoup de mesure, comme une nécessité et comme une exception. On le combattit vivement, et en fin de compte il fut battu.

Nous ne pouvons entrer ici dans le détail ni de ces rapports, ni de ces communications, ni de ces discussions. On les lira plus tard, quand ils seront imprimés, et il pourra être avantageux de revenir alors sur telle ou telle question plus intéressante ou plus pratique. Le seul point qu'il importe de noter comme un heureux indice d'une transformation dans notre esprit colonial, c'est la modération, la prudence de ces communications ou de ces rapports, la courtoisie et la tranquillité de ces discussions.

Il y eut quelques exceptions. Des jeunes et des éloquents em. ployaient facilement les hyperboles ou se grisaient de leur parole, mais ils n'avaient pas d'écho. Des hommes à thèses ou à idées préconçues parlèrent parfois de ce qu'ils ne connaissaient pas suffisamment, ou essayèrent d'imposer une théorie qui ne pouvait convenir aux circonstances ; mais l'intervention d'un

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