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se succédèrent et ne cessèrent que pour me laisser anéanti, brisé et sans forces.

Le gouverneur arriva à Ahuacré vers midi. Sans descendre à terre, il se rendit directement à bord du vapeur, mouillé près de la berge, sur laquelle mon compagnon et moi, supposant qu'il allait débarquer, nous attendions pour lui être présentés. Après avoir pris possession, avec les fonctionnaires qui l'accompagnaient, auxquels se joignirent le colonel et l'administrateur venus du Grand-Lahou, de l'avant du vapeur et de la cabine qui s'y trouve et après avoir fait installer ses boys, ses femmes et ses cipayes (je dirai plus loin ce que sont ces cipayes) sur l'arrière protégé d'une tente, le Gouverneur donna l'ordre de presser le départ. De la berge, nous assistâmes, mon compagnon et moi, à l'entretien qui eut lieu à notre sujet; nous étions très loin de songer à un refus et considérions seulement, avec ennui, que nous aurions grand'peine à nous faire un peu de place à l'arrière du vapeur, déjà encombré de nègres et de négresses. L'administrateur, l'air très ennuyé, nous apporta ce refus.

Nous dûmes implorer l'autorisation de grimper sur le chalapd en remorque; ce ne fut pas sans peine que nous l'obtinmes.

La tête vide, les jambes vacillantes, c'est à grand' peine que je parviens à m'y rendre. Ce chaland est entièrement en fer. Hermétiquement clos par deux panneaux, il ne faut pas songer à y pénétrer, ce serait une souffrance intolérable. Force nous est donc de nous installer sur le pont, sans le plus mince abri, surchauffé par les rayons du soleil qui tombent d'aplomb à cette heure, encombré de nègres, tirailleurs, miliciens et porteurs, à qui il faut distribuer de temps à autre, quelques coups de pied, pour ne pas les avoir dans les jambes et trop près du nez. Cette station au soleil ne tarde pas à produire son effet; la fièvre revient, avec toutes ses manifestations; mon compagnon s'emploie de son mieux et parvient à me procurer un parapluie sous lequel je m’abrite un peu d'un soleil de feu; je n'entends plus que très confusément le bruit que fait la bande de nègres qui m'entourent et c'est inconscient du voyage qui s'est fait que j'arrive à Grand-Lahou et me retrouve le lendemain, confortablement installé chez mon compagnon de mésaventure. Les Européens résidant à Grand-Lahou sont, me ditil, malgré que nous soyons arrivés à la nuit, au courant de la façon dont nous avons été traités et indignés. Je pensai et je dis à mon hôte que cette indignation était très bien, mais que fort probablement personne ne se chargerait de la faire connaitre à

l'intéressé et que, la connaîtrait-il, ce n'est pas cela qui l'empêcherait de recommencer à la première occasion. Il fut de mon avis et nous ne parlames plus de cette affaire. C'était une avanie de plus avalée; elle ne sera jamais digérée.

Les cipayes, qui se prélassaient sur l'arrière du vapeur, d'Ahuacré à Grand-Lahou — les cipayes, je les appelle ainsi, parce qu'ils sont habillés d'un costume qui les fait ressembler à ces soldats de l'armée anglaise de l'Inde - sont les dix ou douze nègres formant l'escorte du gouverneur. Ils le suivent dans tous ses déplacements. En station à Bingerville, deux d'entre eux sont, à tour de rôle, de planton à l'entrée de la résidence. Choisis parmi les plus beaux noirs, ex-tirailleurs ou miliciens, armés de grands sabres de cavalerie dans lequel ils s'empêtrent le plus souvent, avec leurs costumes rouge écarlate et leurs immenses chéchias de même couleur, ils en imposent peutêtre aux populations indigènes, mais, pour les Européens, la vue de ce haut fonctionnaire encadré de ces grands gaillards paraissant sortir des coulisses d'un opéra-comique, est un

A Grand-Lahou est le dépôt du régiment de tirailleurs sénégalais occupant les différents postes militaires, encore existants dans la colonie. Un colonel ou lieutenant-colonel d'infanterie coloniale y réside. Les habitations des officiers, toutes les dépendances d'une caserne, y sont bien disposées et bien construites. La résidence de l'administrateur, très belle, est entourée d'un vaste jardin bien planté. La plupart des factoreries sont construites en pierres, spacieusement aménagées et situées au milieu de vastes concessions en bordure d'un long boulevard, parallèle au rivage, planté de cocotiers. Bien battu par les vents du large, Grand-Lahou est réputé l'un des points les plus sains de la Côte d'Ivoire. Il est l'entrepôt de Tiassalé, du Baoulé, des comptoirs de la région de Kong et du HautNiger. Il s'y fait un grand commerce d'huile et amandes de palme.

La barre, dont j'ai parlé au sujet du canal de Port-Bouet et qui existe sur 300 kilomètres de côte, y est très dangereuse et souvent impraticable; deux volutes énormes se forment à peu de distance du rivage où elles viennent s'écrouler à grand fracas; elles écrasent ou culbutent les embarcations qui n'ont pas su la franchir au bon moment. L'accident le plus fréquent est le kape side; l'embarcation, soulevée par l'arrière lorsqu'elle revient à terre, par l'avant lorsqu'elle veut gagner le navire mouillé en rade, fait un tour complet sur elle-même et retombe, écrasant ceux qui n'ont pas su à temps sauter à l'eau

aussi loin d'elle que possible. Les nègres employés à la manouvre de ces embarcations, pour les opérations d'embarquement et de débarquement, sont d'une race spéciale appelée Krooboys ou Kroomans, de la côte de Kroo, partie de la Côte d'Ivoire située près du Libéria. Très adroits, nageurs incomparables, robustes, il est rare, même en cas de kape-side, qu'il y ait mort d'homme parmi eux. En cas de présence d'Européens à bord de leurs embarcations, ils redoublent de précautions et de prudence; si, malgré cela, l'accident se produit ils n'ont rien à craindre, étant immédiatement repêchés et ramenés au rivage. Ces Krooboys sont aussi employés aux divers travaux de la manutention des marchandises, à la factorerie, mais, leur travail préféré étant celui des débarquements et embarquements, ils deviennent difficilement maniables, lorsqu'il se passe quelque temps sans qu'ils aient eu l'occasion de s'y livrer. Ivrognes invétérés, chapardeurs et batailleurs, voici leurs principaux défauts. Une bande de Krooboys ivres est une bande d'animaux féroces déchaînés, dangereux pour eux-mêmes, jamais pour l'Européen.

Après cinq jours passés à Grand-Lahou, me trouvant suffisamment rétabli pour pouvoir partir, je profitai du passage d'un vapeur anglais pour m'embarquer et rentrer à Grand-Bassam, où plusieurs jours me furent nécessaires pour me remettre des fatigues de ce voyage, surtout de celles d'Ahuacré à Grand-Lahou.

N. GENGHIS.

LE RAPPORT DE M. DESCHANEL

SUR

LE BUDGET DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES

On sait que M. Paul Deschanel a accepté cette année de rédiger, au nom de la Commission du budget, le rapport sur le budget des affaires étrangères. Nous avons demandé à l'ancien président de la Chambre quelques renseignements sur son travail dont la publication aura lieu ces jours-ci, et nous devons à sa bienveillance d'en pouvoir exposer ici les grandes lignes.

Conformément à l'usage introduit depuis quelques années de joindre au rapport sur le budget du ministère des Affaires étrangères une sorte de revue des principales questions diplomatiques et économiques pendantes, M. Paul Deschanel a tenu, avant d'aborder l'examen des chapitres mêmes du budget, à donner un aperçu complet des affaires traitées par le département et de la marche de ses travaux. Toutefois, M. Deschanel a cru devoir écarter de son rapport toutes les considérations de politique générale qu'il se réserve d'exposer directement à la tribune. L'œuvre de l'éminent rapporteur peut ainsi se diviser en trois parties. D'abord un exposé verbal de la situation politique réservé à la tribune, et dont par conséquent il ne nous appartient pas de parler; ensuite un examen rapide mais détaillé, une mise au point précise de toutes les questions diplomatiques qui ont successivement réclamé l'attention du quai d'Orsay ces derniers temps, et plus particulièrement pendant l'année 1906. Enfin une étude approfondie sur le fonctionnement même du département, au cours de laquelle M. Deschanel formule les justes critiques que peut soulever notre organisation diplomalique et consulaire, et indique les principales réformes qui s'imposent.

Cette partie du rapport de M. Deschanel est peut-être la plus importante, c'est en tout cas celle à laquelle il tient le plus et dont il espère les sanctions les plus efficaces. M. Deschanel estime en effet que si notre personnel diplomatique, sauf de rares exceptions, est excellent, son organisation est sur beaucoup de points défectueuse et ne pourra plus répondre aux nécessités présentes.

La division des affaires entre la direction politique et la direction commerciale semble parfois quelque peu factice et arbitraire. Les affaires chevauchent de l'une à l'autre, et chacune des deux ne les envisage pas toujours du même point de vue. On a substitué, pour certains pays, dans l'organisation des services, la répartition géographique à la répartition purement administrative. C'est ainsi qu'on a créé un bureau de Tunisie, puis un bureau du Maroc; on a unifié les affaires de l'Amérique du Sud; on étudie en ce moment même la création d'un bureau de Chine. Ce système est évidemment préférable pour les régions où les intérêts économiques sont intimement liés aux questions politiques, car il est anormal que les agents de l'administration centrale ne puissent voir une partie des affaires qu'ils devront traiter à l'étranger; mais il ne faut procéder ici que progressivement, avec prudence, et lorsqu'on est sûr d'avoir trouvé l'homme qualifié pour concentrer entre ses mains toutes les affaires - poliliques et commerciales - d'une région. Il est, d'ailleurs, un grand nombre de questions qui, par leur caractère universel et permanent, les questions juridiques, parexemple, échappent à la répartition géographique.

D'autres réformes sont encore plus mûres et plus urgentes.

Il y a, en réalité, deux carrières : celle de Paris et celle de l'extérieur. A ceux — beaucoup trop nombreux — qui font la plus grande partie de leur carrière à Paris, qui vivent près du soleil, l'avancement rapide, et, le jour où ils se décident à faire une infidélité aux charmes de la capitale, les postes enviés; aux autres, à ceux dont la santé s'use en de malsains climals, trop souvent l'oubli.Quel que soit le mérite d'un agent, s'il se confine trop longtemps dans les bureaux du quai d'Orsay, il perd certaines qualités et l'occasion d'en acquérir d'autres. Son esprit se ferme au spectacle de l'étranger, à la diplomatie d'information ; il ne juge plus de même ni les correspondances qu'il reçoit, ni les réponses qu'elles exigent. On devrait revenir sur ce point au règlement de 1891 et établir un roulement entre la carrière du ministère et celle du dehors. Aucun agent ne devrait passer au grade supérieur, s'il n'avait rempli effectivement la fonction de son grade à l'étranger pendant un certain temps.

Depuis vingt ans, les rapporteurs budgétaires se plaignaient que les cadres fussent dépassés. En 1891, M. Ribot avait essayé d'enrayer le mal: son décret ne fut pas longtemps observé. M. Rouvier et M. Léon Bourgeois ont fait de louables efforts pour remédier à cette situation. Les dépassements de cadres ont maintenant à peu près cessé.

Mais les cadres de la carrière diplomatique eux-mêmes devraient élre reyisés.

Le décret de 1891 n'a jamais élé intégralement appliqué. Peut-être le nombre d'agents qu'il prévoyait était-il un peu insuffisant. Quoi qu'il en soit, certains cadres, depuis lors, ont été démesurément enflés, ce qui a amené le département à faire remplir par ses agents des fonclions de grade inférieur. Cette pratique est regrettable à plusieurs points de vue; d'abord, ils reçoivent le traitement de la fonc

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