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acquit une sorte de popularité, dans un pays d'ochlocra tie(i),où l'on regarde les crimes éclatants comme des preuves de talent ; et il s'insinua tellement dans la confiance du nouveau Mir-livas ou pacha, qu'il fut reçu et traité comme s'il eût été son propre fils, ce qui lui donna les moyens de tramer de nouvelles intrigues.

Le livas de Delvino confinait, dans ce temps, avec les possessions de Venise en terre-ferme, par le district de Buthrotum (2), dont l'occupation avait été le sujet de quelques mésintelligences entre les Turcs et les chrétiens établis sur ce rivage. Sélim pacha , meilleur voisin que ses devan ciers, s'appliqua à entretenir des relations amicales avec les provéditeurs de Corfou ; et cette conduite, au lieu de lui mériter des éloges, le rendit suspect à un cabinet naturellement ombrageux.

L'Epire n'était pas encore remise de la commotion causée par l'insurrection des Grecs, lorsque Sélim pacha prit les rênes du gouvernement de la Chaonie. Une foule de chrétiens de tout âge et de tout sexe, pour dérober leurs têtes au fer des mahométans, s'étaient réfugiés aux Iles Ioniennes et dans le royaume de Naples, où une politique toute charitable et religieuse, et par conséquent bien différente de celle de notre siècle , leur offrit des secours et un asile protecteur. La chrétienté reçut à bras ouverts ceux que la loi de Mahomet proscrivait (3) ;tandis que le généreux Sélim pacha s'interposait, suivant le précepte du Coran (4), entre les victimes et les bourreaux, pour sauver

(1) Ochlocratie; gouvernement de la lie du peuple.

(2) Le territoire de Buthrotum a été cédé à la Porte Ottomane par le traité de 1800, consenti par la Russie et l'Angleterre.

(3) Il n'est permis à aucun sujet tributaire de quitter le pays musulman ; en cas d'expatriation, ce délit emporte sa proscription et sa mort civile.

Code militaire, ch. vi, p. 45 ; par Mouradjea d'Ohssou.

(4) Parmi les chrétiens , vous trouverez des hommes humains et attachés aux croyants, parce qu'ils ont des religieux et des prêtres voués à l'humanité.

les orthodoxes de la partie orientale de l'Acrocéraune. Les jours de son administration ne se comptaient que par des jours de bienfaisance et de paix, et il ignorait dans sa bonté naturelle, qu'il contrevenait à l'esprit du cabinet ottoman, qui regarde les peuples de son empire comme d'autant plus faciles à gouverner , qu'ils sont plus pauvres et plus humiliés. Enfin, la guerre qui éclata en 1768 , entre la Russie et la Porte, vint fortifier les soupçons qu'on avait déjà contre la fidélité de cet homme compatissant.

Il était placé, sans s'en douter, dans une fausse position ; et pour surcroît de malheur, il avait à ses côtés un traître qui ne cherchait qu'à le perdre. La chose , malgré la perversité du ministère turc, était difficile; mais le génie du mal est fertile en expédients , et presque toujours heureux dans ses entreprises. Sélim pacha venait de vendre aux Vénitiens une forêt située près du lac Pélode; quand Ali Tébélen profita de cette circonstance, pour le dénoncer au divan comme coupable d'avoir aliéné une portion du territoire de Sa Hautesse (quoiqu'il ne fût question que de la coupe des bois) ajoutant que si on n'y prenait garde, il livrerait bientôt la province entière de Delvino aux infidèles. Il terminait ce rapport chargé de faits controuvés , en protestant qu'il lui en coûtait beaucoup de faire connaître ces trames de Sélim pacha, son bienfaiteur, et que ses devoirs envers le sultan avaient pu seuls le déterminer à une révélation qui intéressait la religion et l'état, objets de l'envie des chrétiens.

Comme, en Turquie, un homme accusé, surtout de connivence avec les étrangers, est suspect et frappé d'anathème, la dénonciation suffit pour le perdre, quand il n'est pas assez puissant pour se faire craindre. Les Vénitiens étaient soupçonnés d'être d'accord avec les Russes ; c'était dans les Iles Ioniennes qu'on avait mûri l'insurrection prête à éclater dans le Péloponèse; en fallait-il davantage pour colorer une révélation écrite d'un lieu voisin de celui où se préparait cette grande conflagration? Sans former d'enquête juridique , on adressa donc secrètement à Ali Tébélen un firman de mort pour se défaire de Sélim pacha, en chargeant ainsi son délateur de(le rendre exécutoire, chose qui n'arrive que sous un gouvernement tyrannique, où le même homme devient souvent accusateur, juge etbourreau.

Ali, qui s'était retiré à Tébélen pour ourdir cette trame, ne tarda pas à revenir à Delvino, où il fut reçu avec plus de tendresse que jamais par Sélim pacha, qui le logea, comme de coutume, dans son palais. A l'ombre de ce toit hospitalier, et aidé de quelques sicaires, le perfide prépara la consommation du crime destiné enfin à le tirer de l'obscurité. On était alors en été, et Ali Tébélen, qui se rendait tous les matins auprès du pacha pour lui faire sa cour, prétextant une indisposition, le fit supplier de passer dans son appartement. Cette invitation ayant été acceptée, il cacha les assassins dans une armoire , sans rayons(i ), après les avoir prévenus qu'au signal, qui était de laisser tomber sa tasse à café sur le parquet qu'on tenait alors sans tapis, ils sortiraient de leur réduit et poignarderaient Sélim! Le vieillard ayant paru, comme il l'avait promis, fut assassiné, et expira en prononçant ces paroles mémorables : Et c'est toi mon fils, qui m!arraches la vie! Seigneur ne me confonds pas avec les pervers (2).'

Au tumulte qui suivit l'assassinat, les gardes de Sélim étant accourus, trouvèrent Ali entouré des assassins, tenant un firman déployé, et criant d'une voix menaçante: J'ai tué le traître Sélim, par ordre de notre glorieux Sultan; voici son commandement impérial. A ces mots, et à la vue du diplôme fatal, on s'incline, et chacun reste glacé d'effroi en voyant trancher la tète de Sélim, baigné dans son sang! Ali s'en saisit comme d'un trophée. Il or

(1) Ces sortes d'armoires servent à renfermer les matelas avec lesquels on dresse, chaque soir, les lits au milieu du parquet, ou sur les sophas.

(2) Coran ; ch. xx1u ; les Fidèles , verset g5.

donne que le cadi, les beys et les chefs des vieillards grecs aient à se réunir au palais, afin de dresser procès-verbal de l'exécution du pacha. On se rassemble en tremblant. Un Codja entonne le Fatdhat, et le crime d'un scélérat est déclaré légal, au nom du Dieu clément et miséricordieux, souverain des mondes (1)! On apposa les scellés sur les meubles de la victime, et le meurtrier ne quitta le sérail qu'en emmenant avec lui, comme otage, Moustapha, fils de Sélim, et en faisant donner l'administration provisoire du pachalik à Démir Dost, son cousin, en vertu d'une décision juridique.

La Porte, afin de récompenser le zèle d'Ali Tébélen, lui décerna le gouvernement de la Thessalie, avec le titre de dervendgipacha, ou grand prévôt des routes. Ces pouvons , réunis dans une seule main, mirent Ali pacha (je lui donnerai maintenant ce nom) à portée de soudoyer un corps de quatre mille Albanais déterminés. C'était une des conditions qui lui étaient imposées par le ministère ottoman, dont l'intention était de nettoyer la vallée du Pénée d'une multitude de chefs de bandes, qui y commandaient avec plus d'autorité que les officiers du Grand-Seigneur.

Tardives précautions , soins inutiles. Les soulèvemens partiels de la Grèce accusaient l'administration; les plaintes du peuple, pareilles au tonnerre entendu dans le lointain, annonçaient l'approche du danger. Le souverain n'était plus à tems de réparer ses injustices ; car ce n'est que la torche et le poignard à la main que la remontrance se présente aux sultans.

(i) Fatahat; c'est le premier chapitre du Coran, donné à la Mecque. Il est pour eux ce que le signe de la croix est pour les chrétiens , et conçu en ces termes:

« Au nom de Dieu, clément et miséricordieux. Louange à Dieu, sou» verain des mondes. La miséricorde est son partage. Il est le roi du jour » du jugement. Nous t'adorons, Seigneur, et nous implorons ton assis» tance. Dirige-nous dans le sentier du salut, dans le sentier de ceux » que tu as comblés de tes bienfaits, de ceux qui n'ont point mérité ta » colère, et se sont préservés de l'erreur. »

CHAPITRE II.

Alexis Orlof.— Intelligences des émissaires Russes avec les Grecs. — Manœuvres politiques de Catherine II. —But qu'elle se proposait. — Provoque la guerre que les Turcs lui déclarent. — Erreur funeste des Grecs , leur aveuglement sur le compte du cabinet de Pétersbourg. — Réputation usurpée d'Alexis Orlof. — Ses querelles avec J.maki Iatrani, bey du Magne. —Arrivée de la flotte russe en Morée. —Débarquement opéré à OEtylos. — Insurrection de 1770. — Dissensions entre les Grecs et les Russes — qui abandonnent les insurgés. — Désolation du Péloponèse. — Apparition du Béotien Andriscos. — Ses exploits et ceux de ses compagnons d'armes. — Ravages des Schypetars; — leur révolte ; — sont exterminés par Hassan pacha. — Arrivée d'Ali pacha dans la Thessalie, racontée par lui-même. — Manière de se faire une réputation; origine des armatolis; — s'attache Paléopoulo. —Chefs des armatolis-, — nombre de leurs capitaineries. — Mort de Khamco; —son testament. — Ali nommé au sangiao de Janina. — État de cette ville à son avènement. — Inconvénients attachés à sa promotion ; — sa conduite artificieuse ; — attaque et détruit Cormovo. — Première campagne d'Ismaè'l pachô bey. — Inquiétudes d'Ibrahim, pacha de Bérat; — marie une de ses filles à Mouctar, fils d'Ali. — Empoisonnement de Sépher bey, frère du visir Ibrahim.

Tandis que ces choses se passaient dans l'Épire, les émissaires de Catherine qui se trouvaient à Venise, s'épuisaient en combinaisons pour soulever la Grèce dans l'intérêt de la Russie; car ce cabinet ne voulait qu'opérer une diversion, afin d'arriver à ses fins particulières. Porter une armée formidable sur le Danube, faire révolter les Grecs, menacer Constantinople par mer, afin d'obtenir la cession de la Crimée , sous un titre quelconque, tel était le secret de Catherine II. Assistés par Maruzzi, banquier, natif de Janina (i), les insurrecteurs expédiaient fréquemment à

(1) Et non pas de Larisse, comme le dit Rulhières. Il existe encore à Venise un Maruzzi, parent de celui qui s'était associé aux Orlof, qu'on a

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