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nement remplie d'une population étrangère, et huit jours après la proclamation des fêtes nuptiales, on vit danser sur les tombeaux, encore teints du sang des beys de la Chaonie et du Musaché, les beys de la Macédoine et de la Thessalie.

Ces derniers, qui connaissaient l'état de mésintelligence existant entre le satrape et son fils Véli, leur visir, étaient venus à ces noces, armés en guerre, et accompagnés d'escortes nombreuses, qu'ils gardèrent, au sein même de la ville où ils étaient conviés au plaisir. Cependant tout annonçait la joie bruyante d'un peuple esclave qui s'étourdit pour ne pas entendre le bruit de ses chaînes. Les rues, les bazars et les places publiques étaient encombrés de Bohémiens accourus par hordes du fond de la Romélie. On ne rencontraitsur les routes que des paysans, guidés par leurs prêtres, qui conduisaient à la cour du visir des béliers avec les cornes enlacées de feuilles de papier doré, et des troupeaux entiers dont on avait teint les toisons en rouge. Un étranger qui serait entré alors à Janina, aurait pensé que les siècles entrevus et chantés par les poètes , commençaient dans la Grèce devenue libre et heureuse.

C'était la Grèce esclave qui délirait devant un barbare. Les évèques, les abbés, le clergé et les notables, étaient contraints de s'enivrer, et de prostituer leur caractère, pour complaire à celui qui ne croyait être honoré que lorsqu'il avilissait les hommes. On se relayait jour et nuit pour soutenir la durée des bacchanales. Les feux, les cris de joie, les bruits des instruments de musique, les sauts des funambules, les combats des bêtes féroces, les joutes du dgérird se succédaient sans aucune interruption. Les broches auxquelles rôtissaient des moutons, des chèvres et des boucs entiers , étaient en permanence sur les places, pour satisfaire une tourbe affamée de vagabonds , et des flots de vin coulaient aux tables dressées dans les cours du palais. Des piquets de soldats arrachaient les artisans de leurs boutiques, et les forçaient, à coups de fouet, de se rendre au sérail, pour prendre part à l'allégresse publique; tandis que les bandes de Bohémiens et de Bohémiennes impudiques forçaient les portes des particuliers sous prétexte qu'ils devaient les divertir par ordre du visir, et volaient effrontément tout ce qui tombait sous leur main.

Le visir se réjouissait d'un spectacle qui offrait des scènes si révoltantes, que les anciens coryphées des Lupercales auraient rougi de l'état d'abrutissement où la licence porta la populace. Mais ce qui le flattait surtout, c'était de pouvoir satisfaire son avidité, car tout convié devait déposer un cadeau sur le seuil de la porte vizirielle de Son Altesse. Y manquer, aurait été encourir sa disgrace; et quatre secrétaires, inquisiteurs de la tyrannie, étaient assis aux portes du sérail pour demander énigmatiquement des présents, qu'ils enregistraient avec le plus grand soin.

Enfin , le dix-neuvième jour des orgies fut consacré au grand Ziaphet ou festin, auquel Ali pacha parut dans toute sa pompe, entouré de ses esclaves nobles, titre aussi ancien que le despotisme dans l'Orient, pour désigner la haute domesticité qui environne ses souverains (1). Il prit place audessus de plus de quinze cents conviés qui remplissaient les galeries et la place de son château du lac. Il promenait ses regards sur cette foule asservie, lorsqu'une dépêche, non moins fatale que la main invisible qui apparut à Balthasar, au milieu de son banquet royal, vint troubler les plaisirs du tyran. Il l'ouvre, il apprend que, de six sicaires qu'il avait envoyés à Larisse pour assassiner Pachô bey, cinq d'entre eux, après avoir manqué leur coup, avaient été saisis et pendus aux fourches patibulaires.

(1) Cette locution se trouve dans tous les écrivains de l'antiquité. « Alexandre étant au lit de la mort, dit l'Écriture, appela ses esclaves no» bles qui avaient été nourris avec lui dès son enfance, et leur partagea son » empire. » (Machab. lib. I., c. i ). Il ne les regardait que comme ses premiers esclaves, et ils ne différaient des véritables que par le privilége de manger quelquefois à sa table, et de n'être fustigés que de sa main royale. ( V. Diod. Sicul. lib. xvu. §. 65. Quint-Curt. 1. v1n. o, 6.; 1. x. o. 8.

Un trouble involontaire le saisit; vainement il essayait de faire bonne contenance. Il souriait, mais ses yeux étaient rouges de colère, et un pressentiment sinistre le tourmentait. Il se retira en faisant annoncer, par un de ses hérauts, qu'on continuât à s'amuser; et le retour de la vingtième aurore qui éclairait les débauches, vit arriver dans la plaine de Janina le parrain de la couronne, envoyé par Moustaï, visir des Scodriens, pour recevoir l'épouse destinée à régner dans son harem.

Jousouf, bey des Dibres, vieil ennemi d'Ali pacha, qui était ce parrain de la couronne, avait dressé ses tentes au pied du Tomoros de Dodone, où il s'était campé avec un escadron de huit cents cavaliers Guègues, et, quelques instances qu'on lui fît, il ne voulut jamais consentir à entrer en ville. On refusa au vieil Ibrahim la consolation d'embrasser et de bénir sa petite-fille, qui était depuis longtemps ravie à sa tendresse. Les pleurs de Zobéide , sa mère ; les instances de son oncle, Mouctar pacha; les prières de la jeune Aïsché, modèle de douceur et de beauté, ne purent obtenir cette grace du tyran qui avait disposé de sa main, sans demander le consentement de son père et de sa mère : clause sacrée, même dans la religion mahométane (1). Aussi, les noces qui se célébraient dans les appartements des femmes furent-elles plus tristes que celles du château n'étaient bruyantes, et le départ de la jeune épouse fut marqué par les larmes et les sanglots de Mouctar , qui prévoyait sans doute les malheurs dont elle était menacée. Zobéide tomba privée de sentiment en recevant les adieux, les derniers adieux, hélas ! d'une fille chérie, mais bien moins infortunée que sa mère, à qui la nature venait de révéler un secret plus affreux que la mort.

Zobéide était enceinte des œuvres d'Ali pacha, son beau

(1) Y°yez Code civil (les Turcs, chap. V, des mariages contractés au nom d'un tiers par abus ou par fraude , nikiali ul fousouly. Dhosson. P. BB. édit. in-fol., t. III.

père. Souillée, sans cesser d'être vertueuse, puisque le coupable avait engourdi ses sens au moyen d'un breuvage soporifique , la victime de sa lubricité ne connut le crime dont elle était innocente, que par les signes d'un état qui fit le bonheur de sa vie, quand elle possédait son époux. Des demi-confidences de la part des femmes que le tyran avait menacées de la mort si elles ne favorisaient par ses désirs, quelques souvenirs confus, ne lui permirent plus de douter qu'elle portait dans son sein le fruit de l'inceste. Qu'on juge du désespoir d'une femme qui idolâtrait celui auquel elle avait donné plusieurs gages de son amour. Mais à qui recourir dans son malheur? Ce ne pouvait être qu'à l'auteur de son opprobre. Elle lui écrivit, en l'invitant à se rendre au harem, lieu impénétrable à tout autre qu'à celui qui l'avait pollué; car Ali seul avait le droit de voir et de surveiller les femmes de ses fils : le législateur n'ayant pas supposé qu'il pût jamais exister rien de criminel entre un père et ses enfants. Le satrape ayant déféré aux instances de sa bru, elle tombe à ses genoux, qu'elle embrasse 5 il mêle ses larmes aux siennes, il confesse son forfait, l'engage au silence, en promettant d'effacer les suites de son attentat , sans que la plus innocente et la plus infortunée des créaturés puisse le faire renoncer à l'idée d'étouffer un inceste par un attentat non moins affreux.

Il n'y a point de secret chez un despote, parce que ceux qui l'entourent épient ses mouvements et sont en état habituel de conspiration contre son autorité. Pachô bey, toujours aux aguets, ne tarda pas à être informé de ce qui s'était passé entre le visir Ali et Zobéide. Ne calculant que ses ressentiments, il dépassa les bornes légitimes de la vengeance, en informant Véli pacha d'un événement qui devait faire le tourment de son existence. Celui-ci remercia son indiscret amij ils jurèrent ensemble de punir l'auteur commun de leurs infortunes, et dès lors commença une lutte qui ne pouvait finir que par des forfaits.

On a vu, par ce que j'ai dit précédemment, qu'Ali pacha n'était pas homme à se laisser devancer dans la carrière des attentats. Les noces venaient de finir aussi brusquement qu'elles avaient commencé; il était près de minuit, et je me trouvais au sérail, quand l'émissaire d'Ali, qui s'était échappé sain et sauf de Larisse, se présenta. Tout le monde s'enfuit à son aspect, et le satrape m'ayant prié de rester, j'entendis sortir de sa bouche, agitée par un mouvement convulsif, ce rugissement : il ne m'échappera pas.

Je savais de quoi il s'agissait, sans connaître le fonds de l'intrigue, et jamais il n'avait été plus essentiel de paraître tout ignorer. Il était dangereux de rester, il y avait de l'inconséquence à sortir dans un moment pareil, car on a toujours remarqué qu'à la cour d'un despote il faut attendre la fin d'une explication avant de s'éloigner. Il ne comprit point mon embarras, et quelques faux-fuyants qu'il prit pour marquer son trouble, en me parlant en termes généraux de l'ingratitude de ses enfants , lui laissèrent juger, par mes réponses, que j'étais loin de pénétrer son secret. Ce qui acheva probablement de le convaincre fut de lui témoigner , que je gémissais d'une division qui semblait ne plus permettre de rapprochement entre lui et son fils Véli pacha.Cela se passera, dit-il; et nous nous ajournâmes au lendemain pour une des entrevues les plus orageuses de ma carrière diplomatique.

On était alors dans les nuits d'hiver de l'année 1812, et les ombres, toujours favorables aux méchants, couvrirent de leurs voiles la noyade des odaliques qui avaient été complices de l'inceste du visir. J'ai su depuis qu'il n'avait attendu que mon départ du palais, pour présider à cette exécution. Quelque temps après, l'attentat tout entier fut consommé parle ministère d'une de ces infâmes Thessaliennes, qui possèdent un secret que l'enfer seul pouvait inventer, pour attaquer la génération humaine jusque dans sa source. Il écrivit ensuite à son fils qu'il l'autorisait à envoyer cher

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