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L'officier du sultan, étant arrivé auprès d'Ali pacha, mit sous ses yeux les pièces authentiques de ses intelligences avec les ennemis de l'état; et cette fois, la vérité parut triompher. « Je suis, dit Ali, coupable aux yeux de Sa Hau» tesse ; ce sceau est le mien, mais le corps de l'écriture » n'est pas celui de mes secrétaires; on aura surpris mon » cachet pour signer de pareilles pièces, afin de me perdre. » Je vous prie de m'accorder quelques jours pour tâcher » de découvrir le mystère d'iniquité, qui mè compromet » aux yeux de mon maître et de tous les fidèles musulmans. » Que Dieu veuille me mettre sur la voie qui éclairera » mon innocence, car je suis pur comme la lumière du » soleil, quoique tout dépose contre moi ».

Après cette conférence, Ali, feignant de procéder à une enquête secrète, avisa aux moyens de sortir d'embarras d'une manière légale, et, s'il n'en trouvait pas, à tâcher de corrompre le capigi-bachi, ou bien à se défaire de sa personne. Cette dernière mesure eût été l'œuvre du désespoir; il était préférable de recourir à la ruse : enfin son génie fécond en ressources le tira d'un des plus grands embarras dans lesquels il se fût encore trouvé.

Il appela un Grec, auquel il fit part de son dessein , .sans lui en dévoiler l'importance. « Je t'ai toujours aimé, » lui dit-il, tu le sais ; et le moment de faire ta fortune est » arrivé. A dater de ce jour, tu es mon fils ; tes enfants » sont les miens, et pour prix de mes bienfaits, je n'exige » qu'un faible service. Je ne te parle pas de l'obéissance » que tout sujet doit à son maître ; il ne s'agit ici de nuire » à personne, chose au reste qui ne serait pas à la charge » de ta conscience (1); mais d'une affaire de forme de la

L'un des plus anciens capigis suit le sultan lorsqu'il parait en public. D'autres sont employés auprès des tribunaux en qualité d'huissiers audienciers , pour citer les plaideurs. Enfin on donne ce nom aux écuyers et aux muets même qui se tiennent aux portes du sérail.

( 1 ) Le système de l'obéissauce passive ne laisse ni volonté ni conscience » quelle je veux me tirer avec honneur. Tu connais ce ca

» pigi-bachi, arrivé ces jours derniers; il a apporté certains

» papiers souscrits de mon sceau, dont on veut se servir,

» afin de me harceler pour me tirer de l'argent. J'en ai

» trop donné jusqu'à présent; et cette fois au moins je

» veux, sans bourse délier, si ce n'est pour un bon ser

» viteur tel que toi, le réduire au silence. Pour cela, j'ai

» pensé , mon fils, qu'il fallait te rendre au Mékémé (tri

» bunal) quand je t'en avertirai, et y déclarer, en pré

» sence de l'officier du sultan et du cadi, que tu es l'auteur

» des lettres qu'on m'attribue, et que tu t'es servi, sans

» autorisation, de mon cachet, afin de leur donner un ca

» ractère officiel.»

A ces mots , le Grec pâlit, et voulut répliquer... « Que

» crains-tu, mon bien-aimé? parle, ne stiis-je pas ton bon

» maître? tu acquiers à jamais ma bienveillance. Qui pour

» rais-tu redouter, quand je te protége? le capigi-bachi

» a-t-il quelque autorité ? j'ai fait jeter vingt de ses pareils

» dans le lac; oserait-il entreprendre quelque chose ici

» sans ma permission? Ali pacba n'est pas encore descendu

» au point de laisser empiéter sur ses droits ; et s'il aime à

» avoir de l'obligation à ses sujets, il sait les récompenser,

» sans s'abaisser jamais vis-à-vis d'eux jusqu'à la prière.

» Je ne suis pas dans de pareils termes avec toi ; je connais

» ton dévouement; et pour te prouver à quel point j'en

» suis convaincu , je te jure, s'il te restait des doutes, au

» nom de mon Prophète , sur ma tète et celle de mes fils ,

» qu'il ne t'arrivera rien de fâcheux de la part de l'officier

» de la Porte. Garde-toi surtout de parler de ce que je te

» confie, afin que notre affaire réussisse ».

aux sujets, qui peuvent ainsi voler , empoisonner, assassiner sans remords, en disant, pour leur justification : le maître Ta ordonné. Cette morale réagit même sur les conventions privées, dans lesquelles on stipule toujours : sauf le commandement du maître ; maxime qui ouvre la porte à toutes les fraudes. Dans l'antiquité , on ne faisait intervenir que le pouvoir de Jupiter et de son tonnerre , n£p£« A(ôç T; xai xcpavrtf. ( Syues. orat. de regn. p. 11).

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Le Grec, courbé sous le glaive du satrape, auquel il ne pouvait échapper, ébranlé par ses promesses, et placé dans une alternative déplorable, promit de porter le témoignage que le tyran arrachait à sa conscience. C'était ce que celuici voulait ; et après cet accord, Ali, manda le capigi-bachi, auquel il dit, avec l'accent de la plus profonde émotion: « J'ai découvert enfin la trame infernale ourdie contre moi. » C'était l'œuvre d'un homme soudoyé par les implacables » ennemis de l'empire, un agent de la Russie. Il est en » mon pouvoir, et je lui ai fait espérer sa grace, à condi» tion qu'il révélerait tout devant la justice. Veuillez donc » vous rendre auprès du cadi ; qu'il rassemble les juges et » les primats de la ville, afin qu'on entende la déposition » du coupable, et que la vérité triomphe ».

Le capigi-bachi s'étant transporté au tribunal, le Grec, tremblant, y comparut ; et chacun fit silence. — « Con» nais-tu cette écriture? » lui demanda le cadi. — « C'est » la mienne. — Ce sceau? — C'est celui d'Ali pacha, mon » maître. — Comment se trouve-t-il apposé au bas de » cette lettre? — Seigneur, c'est de mon chef que je l'y ai » mis, en abusant de la confiance du pacha, qui me le lais» lait parfois, pour signer ses ordres. — Cela suffit, re» tire-toi ».

Ali, inquiet du succès de son intrigue, s'était acheminé vers la maison du cadi; et il entrait dans la cour, lorsqu'un signal d'Abas, son bélouk-bachi, lui apprit que l'affaire était terminée à sa satisfaction. Comme celui-ci avait le mot, il saisit en même temps le malheureux Grec, qui sortait de l'audience ; ses sbirres poussent des cris qui étouffent sa voix, et il est pendu, sans avoir pu se faire entendre.

Le satrape monte alors l'escalier, et il se présente aux juges, auxquels il demande le résultat de leur information; on lui répond par une acclamation. « Eh bien, poursuit-il, » le criminel auteur de la félonie qui pesait sur ma tête » n'est plus, je viens de le faire pendre. Puissent être punis » et périr ainsi tous les ennemis de notre glorieux sultan ».

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On dressa procès-verbal de ce qui s'était passé ; et de riches cadeaux envoyés à plusieurs membres du divan, des présents donnés au capigi-bachi, firent que le Grand-Seigneur, abusé, consentit à rendre à son satrape de Janina une confiance qu'il n'avait jamais méritée.

CHAPITRE IV.

Ali extermine les Turcs de Bossigrad. — Révolte du visir de Scodra. — Parti qu'Ali tire de cet événement. — Il appelle les armatolis à son secours. — Noms de leurs principaux chefs. — Devient jaloux de Paléopoulo. — Massacre des Osmanlis par les Guègues. — Premiers symptômes de mécontentement de Passevend Oglou. — Anarchie dans la Homélie — et dans l'empire Ottoman. — Paix avec la Russie. — Mort de Catherine II. — Alarmes du divan. — Rassuré par les conseils de MM. Descorches et Mouradjea d'Ohsson. — Premier cri de liberté entendu dans la Grèce. — Apparition de Rigas, — ses projets ; — entraîne Passevend Oglou dans son parti ; — se retire à Vienne. — Corfou ocoupé par les Français. — Mission de l'adjudant général Rose à Janina ; — s'y marie. — Fêtes. — Carmagnole dansée. —Destruction des peuplades chrétiennes de Saint-Basile. — Férocité de Jousouf, Arabe. —Révolte de Passevend Oglou. — Ali marche vers le Danube. — Première idée d'établir le nizam dgedid, ou milice régulière. — Expédition des Français en Égypte. — Ali revient en Épire à cette nouvelle. — Arrestation de l'adjudant général Rose. — Combat de Nicopolis. —Défaite des Français. — Traits de bravoure de plusieurs officiers , — de Gabori et de Richemont. — Héroïsme maternel d'une Française. — Assassinat des Prévésans à Salagora. — Dévouement d'un Ithacien. — Prisonniers français conduits à Constantinople. — Astuce d'Ali. — Parga sauvée par les Russes. — Nelson envoie complimenter le satrape.—Révélation des complots de Rigas. — Sa fin tragique.

Tout prospérait à Ali pacha, quoique sa fourbe fût connue et avouée de ceux même qui avaient intérêt à la taire. Plus il avançait dans sa carrière, plus il était persuadé que l'audace élève celui qui sait tout braver dans un pays où la volonté d'un seul est l'état et la loi, et où les lois sont plus particulièrement encore que dans les républiques, terribles, et pour ainsi dire viagères. Cependant, afin de suivre les errements fallacieux dont il couvrait ses desseins, il feignit de déférer au vœu du divan, en se mettant à la poursuite des voleurs qui désolaient la Romélie. En sa qualité de grand

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