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DE LA QUATRIÈME PÉRIODE.

CHAPITRE XXXVII.

TRAITÉS DE PAIX DE TILSIT, CONCLUS, LES 7 ET 9 JUILLET 1807, ENTRE LA FRANCE,

LA RUSSIE ET LA PRUSSE.

« Gardons-nous bien de confondre, dans une lâche indifférence, le bien et le mal, l'innocent et le coupable, l'oppresseur et les victimes ! »

Gentz,

Introduction. -. La paix de Presbourg avait enfanté dans la tête de Bonaparte le projet d'une monarchie universelle. Il l'annonça au inonde, en proclamant ce qu'il appelait le nouveau système fedéral de l'Empire français. La confédération du Rhin fut destinée à être le centre et le pivot de sa puissance. En renversant la constitution germanique, les princes qui la conclurent détruisirent l'égide de leur indépendance. La passion les aveugla au point qu'après s'être courbés sous le jong, ils brûlèrent d'envie d'enchainer des inèmes liens les seuls peuples qui pouvaient un jour devenir leurs libérateurs.

Maitre de l'Italie, d'une grande partie de l'Allemagne et de la Dalmatie; après avoir humilié l'Autriche et détruit le premier trône de la

chrétienté, Bonaparte, pour dominer sur le nord de l'Allemagne, devait subjuguer Ja Prusse. Alors la soumission du Danemarck devenait facile; cette conquête assurait celle de la Suède ; enfin, si l'on parvenait à asservir la Russie, l'expédition en Asie, projetée pour porter le coup mortel à la puissance commerciale de la Grande-Bretagne, pouvait cesser d'être une vaine chimère.

Une partie de ce plan gigantesque réussit par la témérité de son auteur et par la faute de ceux entre les mains desquels se trouvaient les moyens de le faire manquer. En appréciant à leur juste valeur ses forces, en ménageant avec prudence ses ressources, la Prusse pouvait, en 1806, préserver l'Europe des maux dont, sept années plus tard, elle a si puissamment contribué à la tirer; mais la nation prussienne devait être épurée dans le creuset du malheur, avant d'être digne de la mission à laquelle la Providence l'avait destinée : l'école de l'adversité devait lui apprendre que le vrai patriotisme est étranger à la présomption. En exceptant peut-être l’Espagne, aucun État n'a été avili comme Bonaparte voulait avilir la Prusse : heureuse la nation qui, plongée dans l'abîine, a su conserver l'amour de son prince avec le véritable honneur qui est inséparable de la fidé. lité, et acquérir ces verlus civiques sans lesquelles le courage est un vice, et la gloire inilitaire une calamité publique !

Nous nous sommes imposé la tâche de tracer le tableau de cette époque désastreuse; mais, près d'entrer dans une carrière semée de dégoûts, nous voudrions pouvoir reculer. Ce n'est pas que le triomphe temporaire du crime que nous serons obligé de célébrer, nous décourage; notre confiance inébranlable dans la justice éternelle nous aurait soutenu, quand même nous n'aurions pas assez vécu pour être témoin de la vengeance qu'elle a exercée. Mais comment présenterons-nous dans sa décadence un peuple bon, loyal, industrieux et que nous considérions toujours comme le gardien du foyer sacré des lumières ? En quels termes par. lerons-nous d'une armée, naguère l'orgueil de

l'Allemagne, alors perdue par les fautes, ou livrée par la trahison de ses chefs ? Comment retracerons-nous les malheurs d'un prince, le modèle des vertus publiques et privées, qui a prouvé au monde qu'il était au-dessus de l'une et de l'autre fortune, et qui, au milieu des décombres de sa monarchie, a conservé cette constance, le présage d'un avenir plus heureux.

Abrégeons, autant que l'iniportance du sujet peut nous le permettre, le récit de ce désastre : hâtons-nous de tracer rapidement le tableau des années 1806 et 1807. Nous le diviserons en quatre sections. Dans la première, nous parlerons des négociations qui précédèrent la rupture entre la France et la Prusse ; l'histoire de la guerre de Prusse et de la paix de Tilsit fera l'objet de la seconde ; dans la troisième, nous donnerons le précis des conventions secondaires qui furent conclues entre Bonaparte et la Prusse, et des vexations que ce pays éprouva sous l'ombre de la paix ; la quatrième section est destinée à retracer le système continental qui commença à peser sur l'Europe après la paix de Tilsit et à faire connaître les autres événements qu'on peut regarder comme les résultats de ce traité.

i Ce mot ne peut toutefois s'appliquer qu'à quelques commandants de place.

SECTION PREMIÈRE.

NÉGOCIATIONS DE 1806, ANTÉRIEURES A LA RUPTURE ENTRE LA FRANCE ET LA PRUSSE.

Négociations de 1806, entre la France et l'Angleterre. — Le roi de Prusse avait pris possession civile du pays de Hanovre; la Grande-Bretagne lui avait déclaré la guerre; l'alliance des cabinets de Saint-Cloud et de Berlin, cimentée par des cessions réciproques, paraissait devoir donner un autre cours à la politique de l'Europe. Tout changea subitement.

Pilt était mort le 23 janvier 1806'. Un nou. veau ministère dut être formé en Angleterre. On conçut l'idée de le composer de l'élite des partis qui divisaient la nation. Les plus zélés promoteurs de la guerre s'assirent dans le cabinet du roi à côté des amis les plus prononcés du système pacifique. Était-il permis d'espérer que de cet amalgame politique résullerait un gouvernement fort et énergique ? Charles Fox, l'eloquent antagoniste du plus grand ministre du dix-huitième siècle, fut porté à la tête des

affaires étrangères, et ses amis assurerent qu'il avait préféré cette place, qui, en Angleterre, est regardée comme la seconde dans le ministère, à la première, dans l'espoir de pouvoir ainsi accomplir plus facilement le væu de son caur, qui était celui d'une paix générale et permanente. Ses collègues, les lords Gren ville et Windham, persévérèrent dans leur système, qui était pour la guerre; mais l'héritier de la couronne se montra favorable aux projets de Fox.

Un hasard fournit à ce ministre l'occasion d'entrer en rapports avec la France. Fox, qui dédaignait la politique fondée sur la trahison, dénonca, le 26 février 1806, à M. de TalleyrandPérigord , ministre de Napoléon Bonaparte, une intrigue ou peut-être un complot contre la vie de ce chef du gouvernement français 3. La lettre qu'il lui adressa donna lieu à une correspondance entre les deux cabinets qui, surtout

Ill mourut à l'âge de quarante-sept ans, d'une extinction complète de forces.

> On sait que, sous le rapport des opinions politiques, la nalion anglaise se divise en deux partis, les Whigs, qui professent un grand attachement aux principes de la liberté publique et aux droits de la nation, et les Torys, qui, sans peut-être moins chérir la liberté, lrouvent qu'elle ne peut pas mieux élre garantie que par les prérogatives allachées au trône. Les derniers étaient depuis longtemps à la tête du ministère ; les autres formaient l'opposition. Mais à l'époque de la révolution française, il s'était fait the scission dans le parti de l'opposition. Burke et ses amis, qui voyaient avec horreur la révolution, se sépatèrent de Fox, qui continua à se déclarer l'antagoniste de la guerre. On appela dès lors le dernier parti l'ancienne opposition, el celui de Burke la nouvelle. A l'ancienne appartenaient les amis du défunt marquis de Landsdowne et les individus attachés à la personne de l'héritier du trône. C'était le parti le plus populaire; mais la nouvelle opposition, à la téle de laquelle se trouvait lord Grenville de

puis la mort de Burke, jouissait à un plus haut degré de la confiance des hommes les plus distingués de la nation. Ce fut lord Grenville qu'après la mort de Pilt, le roi consulla sur la composition d'un nouveau ministère. Lord Grenville s'associa Fox; mais comme ces deux chefs n'avaient pas plus de cent cinquante membres du parlement à leur disposition, iis pepsèrent à se fortifier en appelant au ministère quelques-uns des Torys. Les ailjoints que Pilt s'étail donnés ne jouissant d'aucune considération, on les exclut de cette espèce de coalition ; mais on y fil entrer lord Sidmouth, ancien ministre, estimé par la pureté de son administration, et qu'on croyait désirer la paix ; mais comme il était condu pour son opposition au projet d'émanciper les catholiques d'Irlande, il fallut que l'on engageal ceux-ci à consentir à ce que les engagements que Pilt avail contractés envers eux fussent ajournés à unc aulre époque.

3 L'auteur de ce complot ou de cette intrigue élait un certain Guillot de la Gevrillière.

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de la part du ministre d'Angleterre, se distingua par une franchise pleine de noblesse, qu'on ren. contre rarement dans des pièces diplomatiques.

M. de Talleyrand ayant communiqué à Fox le discours prononcé par Bonaparte au corps législatif, le 2 mars 1806, dans lequel se trouvait cette phrase: « Je serai toujours prêt à conclure la paix avec l'Angleterre sur la base des stipulations du traité d'Amiens; » Fox s'exprima ainsi dans une leltre du 26 mars :

« La véritable base d'une négociation entre deux grandes puissances qui dédaignent également toute idée de chicane, devrait être une reconnaissance réciproque du principe suivant, savoir que les deux parties auraient pour objet de conclure une paix qui soit à la fois honorable pour tous, et propre à assurer, autant qu'il est en leur pouvoir, le repos futur de l'Europe.»

Dans cette lettre, Fox annonça que les liaisons intimes qui subsistaient entre la GrandeBretagne et la Russie ne permettaient pas à la première de traiter autrement que de concert avec son alliée; « mais, ajoute le ministre , en attendant l'intervention actuelle d'un plénipotentiaire russe, on pourrait toujours discuter et arranger provisoirement quelques-uns des points principaux. »

Dans sa réponse, du 1er avril, M. de TalleyrandPérigord, après avoir avancé que la véritable cause de la guerre entre les deux puissances a été, non tel ou tel article de la paix d'Amiens, mais le refus de la France de consentir à un traité de commerce qui aurait été nécessairement nuisible aux manufactures et à l'industrie de ses habitants, décline la participation de la Russie aux négociations, parce que, comme puissance continentale, elle n'avait pas les mêmes intérêts à discuter avec l'Angleterre. « Il n'y a pas d'égalité entre vous et nous , dit-il, dans la garantie d'une puissance qui a 300,000 hommes sur pied , et qui n'a pas d'armée de mer. »

Après avoir rappelé encore que l'intégrité et l'indépendance entière et absolue de l’Empire Ottoman étaient un des points constants de la politique du cabinet de Saint-Cloud, le ministre de France transmit à Fox un passe-port pour un né

gociateur anglais qu'on voudrait envoyer à Lille.

Le cabinet de Saint-James persista à demander que la Russie fût appelée aux négociations, non comme puissance étrangère, vu qu'elle était en alliance avec la Grande-Bretagne et en guerre avec la France; non comme médiatrice, mais comme partie. Il déclara qu'aussitôt qu'on serait d'accord sur ce point, l'Angleterre cnverrait un plénipotentiaire en France.

Le 16 avril, M. de Talleyrand-Périgord refusa de nouveau d'admettre aux conférences un négociateur russe; il prétendait qu'entre deux puissances égales,l'intervention d'une troisième détruirait l'égalité; et, pour soutenir ce paradoxe qui rendrait impossible toute négociation entre deux puissances dont l'une aurait été assistée par des alliés, tandis que l'autre se serait trouvée seule, il entra dans une discussion subtile dont l'objet était d'établir que la guerre qui existait entre la France et la Russie n'était pas la même dans laquelle se trouvait la France avec l'Angleterre , puisque, dans les motifs de cette dernière, il n'avait jamais été question des intérêts directs de la Grande-Bretagne. Il termine en disant que, dans la négociation proposée, il n'existait que trois formes possibles de discussion : Négociation avec l'Angleterre et les alliés qu'elle a acquis lors de la formation de la troisième coaliliou; négociation avec toutes les puissances de l'Europe, y joignant les Américains; négociation avec l'Angleterre seule. La première forme était inadmissible, selon lui, parce qu'elle soumettrait Bonaparte à toute l'influence de la coalition qu'il avait vaincue; la seconde éterniserait la guerre ou ferait naitre des paix partielles; la troisième était , en conséquence, la seule qui pût conduire à un résultat désirable.

La réponse de Fox, du 20 avril, fut positive; ce ministre déclara qu'il ne pouvait y avoir aucun espoir de paix , si l'on ne se décidait , de la part du gouvernement français, à traiter dans la forme proposée.

Les négociations paraissent avoir été interrompues pendant près de six semaines après cette déclaration péremptoire. Le 2 juin, M. de

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i Dans les pièces que les ministres britanniques ont mises sous les yeux du gouvernement anglais, la lettre de Fox, du 20 avril, est inmédiatement suivie de celle de

M. de Talleyrand, du 2 juin, qui se réfère à la dernière lettre de Fox, sans en donner la date.

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