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L'auteur flétri, fugitif, détesté,
Devient l'horreur de la société?

Je veux qu'épris d'un nom plus légitime,
Que, non content de se voir estimé,
Par son génie un amant de la rime
Emporte encor le plaisir d'être aimé;
Qu'aux régions à lui-même inconnues
Où voleront ses gracieux écrits,
A ce tableau de ses mœurs ingénues,
Tous ses lecteurs deviennent ses amis;
Que, dissipant le préjugé vulgaire,
Il montre enfin que sans crime on peut plaire,
Et réunir, par un heureux lien,
L'auteur charmant et le vrai citoyen.
En vain, guidé par un fougueux délire,
Le Juvénal du siecle de Louis
Fit un talent du crime de médire,
Mes yeux jamais n'en furent éblouis;
Ce n'est point là que ma raison l'admire:
Et Despréaux, ce chantre harmonieux,
Sur les autels du poétique empire
Ne seroit point au nombre de mes dieux,
Si, de l'opprobre organe impitoyable,
Toujours couvert d'une gloire coupable,
Il n'eût chanté que les malheureux noms
Des Colletets, des Cotins, des Pradons;
Mânes plaintifs, qui sur le noir rivage
Vont regrettant que ce censeur sauvage,

Les enchaînant dans d'immortels accords,
Les ait privés du commun avantage
D'être cachés dans la foule des morts.

Un autre écueil, Muse, te reste encore:
En évitant cet antre ténébreux
Où, nourrissant le feu qui la dévore,
L'âpre Satire épand son fiel affreux,
Crains d'aborder à cette plage aride
Où la Louange, au ton foible et timide,
Aux yeux baissés, au doucereux souris,
Vient chaque jour, sous le titre insipide
D'odes aux grands, de bouquets aux Iris,
A l'univers préparer des ennuis.
Le Dieu du goût, au vrai toujours fidele,
N'exclut pas moins de sa cour immortelle
Le complaisant, le vil adulateur,
Que l'envieux et le noir imposteur.

Pars, c'en est fait; que ce fil secourable, Te conduisant au lyrique séjour, Sauve tes pas du dédale effroyable Où mille auteurs s'égarent sans retour. Dans ces vallons si la troupe invisible Des froids censeurs, des Zoïles secrets, Lance sur toi ses inutiles traits, D'un cours égal poursuis ton vol paisible; Par les fredons d'un rimeur désolé Que ton repos ne puisse être troublé; Et, sans jamais t'avilir à répondre,

Laisse au mépris le soin de les confondre:
Rendre à leurs cris des sons injurieux,
C'est se flétrir et ramper avec eux. A cette loi pour demeurer fidele
Devant tes yeux conserve ce modele.
Il est un sage, un favori des cieux,
Dont à l'envi tous les arts, tous les dieux
Ont couronné la brillante jeunesse,
Et qui, vainqueur du fuseau rigoureux,
Possede encor dans sa mâle vieillesse
L'art d'être aimable et le don d'être heureux.
Long-temps la Haine et la farouche Envie,
En s'obstinant à poursuivre ses pas,
Crurent troubler le calme de sa vie,
Et l'attirer dans de honteux combats;
Mais conservant sa douce indifférence,
Et retranché dans un noble silence,
De ses rivaux il trompa les projets;
Pouvant les vaincre, il leur laissa la paix.
D'affreux corbeaux lorsqu'un épais nuage
Trouble en passant le repos d'un bocage,
Laissant les airs à leurs sons glapissants,
Le rossignol interrompt ses accents,
Et, pour reprendre une chanson légere,
Seul il attend que le gosier touchant
D'une dryade ou de quelque bergere
Réveille enfin sa tendresse et son chant. Prends le burin, et grave ces maximes

Muse, à ce prix je suis encor tes lois;
A ce prix seul, nous pouvons à nos rimes
Promettre encor des honneurs légitimes,
Et les regards des sages et des rois.
Toujours j'entends les échos de nos rives
Porter au loin ces redites plaintives,
Que l'Hélicon n'est plus qu'un vain tombeau,
Que pour Phébus il n'est plus de Mécene,
Et qu'éloigné du trône de la Seine,
En soupirant il éteint son flambeau.
Oui, je le sais, de profondes ténebres
Ont du Parnasse investi l'horizon;
Mais s'il languit sous ces voiles funebres,
Allons au vrai: quelle en est la raison?
Peut-on compter qu'un soleil plus propice
Ramenera sur l'empire des vers
Ces jours brillants nés sous le doux auspice
Des Richelieux, des Séguiers, des Colberts,
Quand, ne suivant que les muses impies,
Prenant la rage et le ton des harpies,
Mille rimeurs, honteusement rivaux,
Par leurs sujets dégradent leurs travaux?
Ces noirs transports sont-ils la poésie?
Hé quoi! doit-on couronner les forfaits,
Parer le crime, armer la frénésie?
Et pour le Styx les lauriers sont-ils faits?
N'accusons pas les astres de la France:
Pour ranimer leurs rayons éclatants

Qu'au mont sacré de nouveaux habitants,

Rivaux amis, rendent d'intelligence

La vie aux mœurs, la noblesse aux talents;

Ainsi bientôt nos rivages moins sombres,

D'un jour nouveau parés et réjouis,

Reverront fuir le sommeil et les ombres

Où sont plongés les arts évanouis.

Pour toi, pendant que de nouveaux Orphées,

Vouant leurs jours aux plus savantes fées,

Et s'élevant à des accords parfaits,

Mériteront de chanter près d'un trône

Toujours paré des palmes de Bellone,

Et couronné des roses de la paix;

Muse, pour toi, dans l'union paisible

De la sagesse et de la volupté,

Nymphe badine, ou bergere sensible,

Viens quelquefois, avec la Liberté,

Me crayonner de riantes images,

Moins pour l'honneur d'enlever les suffrages,

Que pour charmer ma sage oisiveté.

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