Images de page
PDF
ePub

C'est donc vous seul que sans contrainte, Et sans intérêt et sans feinte, J'appelle en ces bois enchantés, Moins révérend qu'aimable pere, Vous, dont l'esprit, le caractere, Et les airs, ne sont point montés Sur le ton sottement austere De cent tristes paternités, Qui, manquant du talent de plaire Et de toute légèreté, Pour dissimuler la misere D'un esprit sans aménité, D'une sagesse minaudiere Affichent la sévérité, Et ne sortent de leur tanniere Que sous la lugubre banniere De la grave formalité: Vous, dis-je, ce pere vanté, Vous, ce philosophe tranquille, De Minerve l'heureux pupille, Et l'enfant de la liberté, Comment donc avez-vous quitté Les délices de cet asile Pour aller reprendre à la ville Les chaînes de la gravité? Amant et favori des Muses, Et paresseux conséquemment, Je ne vous trouve point d'excuses

Pour avoir fui si promptement. Le desir des bords de la Seine Soudain vous auroit-il repris? Non, aux lieux d'où je vous écris Je me persuade sans peine Qu'on peut se passer de Paris. Héritier de l'antique enclume De quelque pédant ignoré, Et, pour reforger maint volume Aux antres latins enterré, Iriez-vous, comme les Saumaises, Immolant aux doctes fadaises L'esprit et la félicité, Partager avec privilege Des patriarches du college L'ennuyeuse immortalité? Non, l'esprit des aimables sages N'est point né pour les gros ouvrages Souvent publics incognito; Le dieu du goût et du génie A rarement eu la manie Des honneurs de l'in-folio. Quoi! sur votre philosophie, Que les rayons de l'enjoùment

Faisoient briller d'un feu charmant, La profane mélancolie Auroit-elle, malgré les jeux, Porté ses nuages affreux?

Martyr de la misanthropie,
Fuiriez-vous ce peu d'agréments
Qui nous fait supporter la vie,
Les entretiens où tout se plie
Au naturel des sentiments,
Les doux transports de l'harmonie,
Et les jeux de la poésie,
Enfin tous les enchantements
De la meilleure compagnie?
Et par quelle bizarrerie,
Anachorete casanier,
Pour aller encore essuyer
L'éternité du vin de Brie,
Auriez-vous quitté le nectar
D'Aï, d'Arbois, et de Pomar?
Non, vous tenez de la nature
Un jugement trop lumineux;
Vous avez trop cette tournure
Qui fait et le sage et l'heureux,
Pour vous condamner au silence,
Loin de ces biens et de ces jeux,
Dont la tranquille jouissance,
Proscrite chez le peuple sot,
Distingue le mortel qui pense
De l'automate et du cagot:
Et quand l'esprit mélancolique
Pourroit des ennuis ténébreux
Dans une ame philosophique

Verser le poison léthargique,
Ce n'eût point été dans ces lieux,
Dans un temple de l'alégresse,
Que le bandeau de la tristesse
Se fût répandu sur vos yeux.
Mais pourquoi donner au mystere,
Pourquoi reprocher au hasard
De ce prompt et triste départ
La cause trop involontaire?
Oui, vous seriez encore à nous
Si vous étiez vous-même à vous.
Si j'écrivois à quelque belle,
Je lui dirois peut-être aussi,
Que depuis sa fuite cruelle
Les oiseaux languissent ici;
Que tous les amours avec elle
Ont fui nos champs à tire d'aile;
Qu'on n'entend plus les chalumeaux;
Qu'on ne connoît plus les échos;
Enfin la longue kirielle
De tout le phébus ancien:
Et sans doute il n'en seroit rien;
Tous nos moineaux à l'ordinaire
Vaqueroient à leurs fonctions;
Sans chagrines réflexions
Les amours songeroient à plaire;
Myrtile, toujours plus heureux,
Uniroit son chiffre amoureux

Avec celui de sa bergere; Et les ruisseaux apparemment Entre les fleurs et la fougere N'en iroient pas plus lentement; Mais, sans ces fadeurs de l'idylle, Je vous dirai fort simplement Que jamais ce séjour tranquille N'a vu l'automne plus charmant; Loin du tumulte qu'il abhorre, Le plaisir avec chaque aurore Renaît sur ces vallons chéris; Des guirlandes de la jeunesse Les Ris couronnent la Sagesse, La Sagesse enchaîne les Ris; Et, pour mieux varier sans cesse L'uniformité du loisir, Un goût guidé par la finesse Vient unir les arts au plaisir, Les arts que permet la paresse, Ces arts inventés seulement Pour occuper l'amusement.

Tour-à-tour, d'une main facile, On tient le crayon, le compas, Les fuseaux, le pinceau docile, Avec l'aiguille de Pallas; Et pendant tout ce badinage, Qu'on honore du nom d'emploi, D'autres paresseux avec moi

« PrécédentContinuer »