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Pour me faire rimer encore
Ne valoient mieux que mon serment.
Toi, dont la

sagesse riante
Souffre et seconde nos chansons,
Ami, sur ta lyre brillante
Prépare-nous les plus doux sons:
Dès qu'entraînés par l'habitude
Au séjour de la multitude,
Nous aurons quitté ce canton,
Chez un éleve d'Uranie,
Entre les fleurs et l'ambrosie,
Entre Démocrite et Platon,
De ta vertu toujours unie
Nous irons prendre des leçons,
Et t'en donner de la folie,
Que la bonne philosophie
Permet à ses vrais nourrissons.
Cette anacréontique orgie
Livrée à la vive énergie
Du génie et du sentiment,
Ne sera point assurément
De ces fêtes sombres et graves
Où perit la vivacité,
Où les agréments sont esclaves,
Et s'endorment dans les entraves
De la pesante autorité;
Nous n'y choisirons point pour guide
Cette raison froide et timide

Qui toise impitoyablement
Et la pensée et le langage,
Et qui sur les pas de l'usage
Rampe géométriquement:
Loin du mystere et de la gêne,
Pensant tout haut et sans effort,
Admettant la raison sans peine,
Et la saillie avec transport,
D'une ville tumultueuse
Nous adoucirons le dégoût.
La raison est par-tout heureuse,
Le bonheur du sage est par-tout;
Et, puisqu'il faut du ton stoïque
Egayer la sévérité,
La ville, malgré ma critique,
Et l'éloge du sort rustique,
Reverra mon coeur enchanté.
Dans ses caprices agréables,
Et dans son brillant le plus faux,
Paris a des charmes semblables
A ces coquettes adorables
Qu'on aime avec tous leurs défauts.

Mais quoi! tandis que ma pensée,
Plus légere que le Zéphyr,
Folâtre à la fois et sensée,
Vole sur l'aile du Plaisir,
Dieux! quelle nouvelle semée
Subitement dans l'univers

Vient glacer mon ame alarmée,
Et quelle main de feux armée
Lance la foudre sur mes vers?
Sur un char funebre portée,
Des Graces en deuil escortée,
La Renommée en ce moment
M'apprend que la Parque inhumaine,
Sur les tristes bords de la Seine,
Vient de plonger au monument
Des mortels le plus adorable*,
L'ami de tout heureux talent
Et de tout ce qui vit d'aimable,
Le dieu même du sentiment,
Et l'oracle de l'agrément.
O toi, mon guide et mon modele,
Durable objet de ma douleur,
Toi qui, malgré la mort cruelle,
Respires encor dans mon coeur,
Illustre Ariste, ombre immortelle,
Ah! si du séjour de nos dieux,
Si, de ces brillantes retraites
Où tes mânes ingénieux
Charment les ombres satisfaites
Des Sévignés, des Lafayettes,
Des Vendômes, et des Chaulieus,
Tu daignes, sensible à nos rimes,

* L'évêque de Luçon.

Abaisser tes regards sublimes
Sur le deuil de ces tristes lieux,
Et si, de l'éternel silence
Traversant le vaste séjour,
Un dieu te porte dans ce jour
La voix de ma reconnoissance,
Pardonne au légitime effroi,
Au sombre ennui qui fond sur moi,
Si, dans les fastes de mémoire,
Je ne trace point à ta gloire
De vers immortels comme toi.
Moi, qui voudrois en traits de flamme
Graver aux yeux de l'avenir
Ma tendresse et ton souvenir,
Comme ils resteront dans mon ame
Gravés jusqu'au dernier soupir,
J'irois dans le temple des Graces
Laisser d'ineffaçables traces
De cette sensible bonté,
L'amour, le charme de notre âge,
Ou, pour en dire davantage,
L'éloge de l'humanité:
Mais à travers les voiles sombres
Quand je te cherche dans les ombres,
Dans le silence du tombeau,
Puis-je soutenir le pinceau?
Que les beaux arts, que le Portique,
Que tout l'empire poétique,

Où souvent tu dictas des lois,
Avec la Seine inconsolable,
Pleurent une seconde fois
La perte trop irréparable
D'Aristippe, d'Anacréon,
D'Atticus, et de Fénélon:
Pour moi, de ma douleur profonde
Trop pénétré pour la chanter,
N'admirant plus rien en ce monde,
Où je ne puis plus t’écouter,
Sur l'urne qui contient ta cendre,
Et que je viens baigner de pleurs,
Chaque printemps je veux répandre
Le tribut des premieres fleurs;
Et puisqu'enfin je perds le maître
Qui du vrai beau m'eût fait connoître
Les mysteres les plus secrets,
Je vais à tes sombres cyprès
Suspendre ma lyre, et peut-être
Pour ne la reprendre jamais.

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