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ÉPITRE XIV.

AU P. BOUGEANT.

L'auteur commence cette épître par féliciter en prose le P. Bougeant de son retour de La Fleche, où il avoit été exilé à l'occasion de son Amusement Philosophique sur le langage des bétes; puis il continue ainsi:

Or, au sortir du monument
De cette Fleche tant maudite,
Votre révérence en son gîte
A trouvé bien du changement.
Dans ce réduit * où la sagesse
Des beaux arts allumoit l'encens,
Cette vapeur enchanteresse,
Ce café, l'ame de nos sens,
Et des feux d'une aimable ivresse,
Embrasoit ses plus chers enfants;
Au lieu des muses solitaires,
Compagnes des plaisirs parfaits,

* Endroit où s'assembloient les journalistes de Trévoux pour concerter leurs extraits.

Au lieu des lauriers ordinaires,
Vous n'avez trouvé qu'un cyprès.

O douleur! ô sort peu durable
De nos frêles humanités!
Ce Stentor des paternités
Qui paroissoit muni d'un rable
Cimenté pour l'éternité,
Après dix lustres de santé,
Cet ami, ce savant aimable,
L'historien des noms en us,
Le pauvre Rouillé* n'est donc plus!
Et la Parque a tranché le cable
Par qui ses jours sembloient tenir
A toute la race à venir.
De rejoindre sitôt ses peres
Puisque rien ne l'a su parer,
Apprenez, estomacs vulgaires,
A trépasser sans murmurer.

Un autre vuide, une autre perte,
Je dirois presque une autre mort,
De votre demeure déserte
Avoit encor changé le sort.
Vous n'avez plus trouvé ce sage**

* Auteur d'une Histoire romaine.

** Le P. Brumoi, qui avoit été transféré du college de Louis-le-Grand à la maison professe, pour continuer l'Histoire de l'Église gallicane.

Qui, par le plus rare assemblage,
Unit à la sublimité
D'un génie heureux et vanté
Les mœurs simples du premier âge,
Et l'heureuse naïveté
Qui guidoit l'ame et le langage
De cette bonne antiquité.
Quelle triste fatalité!Exilé d'un libre hermitage
Au pays de la gravité,
Quoi! l'interprete d'Euripide,
D'Eschyle, Sophocle, et des dieux,
Cet esprit dont le vol rapide
Suivoit les aigles jusqu'aux cieux,
Loin des arts et de la lumiere,
Compilateur infortuné,
Aux vieux parchemins condamné,
En va dévorer^la poussiere
En bénédictin décharné!
Et les pinceaux faits pour la gloire
Vont, dans une pesante histoire,
Tracer des faits aventurés,
De monacales anecdotes,
Et l'origine des calotes,
Et l'Iliade des curés!
Mais à ce sombre ministere,
Si peu fait pour son caractere,
Quand vous le croirez consacré,

Vous le trouverez enterré.

O vous donc qui vivez encore, Vous, le dernier de ces Romains, De vos jours rendus plus sereins N'obscurcissez aucune aurore Dans l'antre noir où le Chagrin, Parmi Lactée et Métrodore, Et Fonseque et Cassiodore, Tient les Ennuis en marroquin: A vos amis toujours aimable, Toujours vertueux et charmant, Dédaignant la voix misérable De cette envie inaltérable Du délateur et du pédant, Vivez; et si, chemin faisant, Vous passez jusqu'au manoir sombre Où gît Brumoi, loin des vivants, En mon nom offrez à son ombre Des fleurs, ces vers, et mon encens.

ÉPITRE XV.

A MESSIEURS

LES DUCS DE CHEVREUSE ET DE GHAULNES,

A I.1HMÉE DE FL\NDRB. I/47

Ce dieu que la nature entiere
Rappeloit pour la rajeunir,
Ce printemps, qui dans sa carriere
Devroit ne voir que le plaisir,
Vient donc de rouvrir la barriere
Des fureurs et du repentir
A l'extravagance guerriere!
Quand Vénus, Vertumne, Zéphyr,
La Volupté, que tout respire,
Et qui réveille l'univers,
Devroient n'offrir que les concerts
De la musette et de la lyre,
La trompette trouble les airs;
Et l'Amour s'alarme et soupire

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