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Aux sublimes accents de l'immortel Silene Les vents, au loin chassés, ne troubloient pas la plaine; Les ruisseaux s'arrêtoient et n'osoient s'agiter; Les échos admiroient et n'osoient répéter; Les Nymphes, les Sylvains, formant d'aimables danses, Suivoient d'un pas léger ses brillantes cadences. Le rivage d'Amphrise et le bois d'Hélicon Furent souvent charmés par le chant d'Apollon; Le sombre roi du Styx, aux tendres airs propice, Fut touché des accords de l'époux d'Eurydice: Mais la voix du vieillard cher au dieu des raisins Charma bien plus encor les rivages voisins.

Il décrivoit d'abord la naissance du monde. Rien n'existoit encore; une masse inféconde Formoit un vaste amas d'atomes confondus, Dans les déserts du vide au hasard répandus; Ce néant eut sa fin; l'univers reçut l'être: Des atomes unis le concours fit tout naître; Il fit les éléments, qui, par d'heureux accords, Formerent à leur tour tous les lieux, tous les corps; Les plaines de Cybele et les champs de Nérée Occuperent leurs rangs sous la sphere éthérée, Et sur ces sombres lieux, muettes régions, Où le trépas conduit ses pâles légions.

Quel spectacle pompeux! du monde jeune encore Quel fut l'étonnement, quand la naissante aurore, Pour la premiere fois ouvrant un ciel vermeil, Fit luire aux yeux charmés l'empire du soleil!

Bientôt ce dieu fécond, ame de la nature, Du monde, obscur sans lui, fit briller la structure, Et donna, de son char élevé sur les airs, Du jour et des couleurs à tant d'êtres divers. La terre, à son aspect, riche et fertilisée, Des plus précieux dons se vit favorisée; Elle enfanta les fleurs, les premieres moissons, La vigne, les vergers, les bois, et les buissons;Un peuple d'animaux erra dans nos montagnes; Les troupeaux, moins craintifs, peuplerent les campagnes;L'air eut ses citoyens, l'onde ses habitants:Ainsi, poursuit Silene, on vit naître les temps.

Les humains vertueux, sous le sceptre de Rhée,
Virent du siecle d'or la trop courte durée;
Les coupables enfants de ces premiers mortels
Altérerent les mœurs, foulerent les autels;
La Vertu fugitive, aux jours de Prométhée,
Reprit son vol aux cieux d'une aile ensanglantée:
Par le dieu du trident l'Olympe fut vengé,
La mer fut le tombeau du monde submergé.
L'époux seul de Pyrrha, dans cette nuit profonde,
Survécut avec elle aux ruines du monde;
De la terre en silence il peupla les déserts
Sur les vastes débris du premier univers.

Ainsi chante Silene, ainsi sa main retrace
Le tableau des malheurs de la mortelle race;
Par Mnémosyne instruit des faits de tous les temps,
Il en peint aux bergers mille traits éclatants.

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Il plaint le jeune Hylas long-temps pleuré d'Alcide: Une nymphe l'entraîne en sa grotte liquide; Alcide en vain l'appelle aux rives d'alentour, Hylas ne répond plus, sa perte est sans retour.

L'éloquent demi-dieu chante ensuite et déteste
Du monstre des Cretois la naissance funeste;
Il chante cette reine, épouse de Minos,
Heureuse si jamais on n'eût vu de troupeaux.
Des filles de Prétus les fureurs sont connues,
Leurs vains gémissements insulterent les nues;
Mais leur délire ardent, leurs stupides fureurs
N'ont jamais de la Crete égalé les horreurs.
O honte! ô crime affreux! quels feux brûlent tes veines,
Folle Pasiphaé? qu'attends-tu dans ces plaines?
Le taureau que tu suis ne comprend point tes pleurs;
Epris d'autres amours, il foule un lit de fleurs,
Et toujours insensible à tes flammes brutales,
Dans quelque pâturage il te fait des rivales.
Chastes nymphes d'Ida, sortez de vos forêts,
Que ce taureau fatal expire sous vos traits;
S'il ne s'offre à vos coups sur la rive voisine,
Volez, suivez ses pas jusqu'aux murs de Gortine;
Sacrifiez ce monstre, et vengez en ce jour
Les lois de la nature, et l'honneur de l'amour.

Pour égayer ses vers, l'ingénieux Silene
Peint le triomphe heureux du galant Hippomene;
Il décrit les fruits d'or dont l'éclat enchanteur
Sut soumettre Atalante à ce jeune vainqueur.

Des sœurs de Phaéton il chante la tendresse:
11 chante aussi Gallus, des rives du Permesse
Conduit par une muse à la cour d'Apollon,
Et reçu par ce dieu dans le sacré vallon:
A le combler d'honneurs tout se plaît, tout conspire;
Linus, ce beau berger, inventeur de la lyre,
Sous un habit de fleurs, le front ceint d'un laurier,
Au-devant de Gallus s'avance le premier:
Agréez, lui dit-il, cette flûte champêtre;
Le pasteur Hésiode en fut le premier maître,
Avec elle il chanta les immortelles sœurs,
Quand il fut rajeuni par leurs tendres faveurs:
Attirés par ses sons, du sommet des montagnes
Les cedres descendoient au milieu des campagnes.
Pour charmer comme lui ce séjour adoré,
Héritez, cher Gallus, ce hautbois révéré;
Des bois sacrés du Pinde osez chanter la gloire,
Ils en seront plus chers aux filles de mémoire.

Silene chante aussi ce parricide amour
Qui ravit à Nisus la couronne et le jour.
Il peint cette Scylla, dont les monstres avides
Engloutirent au fond de leurs gouffres perfides
Les nochers gémissants, et les tristes vaisseaux
D'Ulysse poursuivi par le tyran des eaux. Du barbare Térée il décrit la disgrace;
Il décrit les horreurs et le deuil de la Thrace,
Quand l'innocent Itys, au sortir du berceau,
De son pere coupable eut le sein pour tombeau:

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Pour fuir ces lieux sanglants, Philomele vengée
Prend un nouvel essor, en rossignol changée,
Et le funeste auteur de tant de noirs forfaits
S'envole, et traîne au loin d'inutiles regrets. Qui pourroit bien louer la voix divine et tendre
Qu'aux deux bergers charmés le vieillard fit entendre?
Du souverain des vers tels étoient les accords,
Quand l'heureux Eurotas, arrêté sur ses bords,: .
Instruisit les échos à redire la plainte
Que Phébus adressoit à l'ombre d'Hyacinthe.
Ainsi mille zéphyrs portoient jusques aux cieux
Du maître de Bacchus les chants mélodieux,
Quand la nuit, terminant ce beau jour avec peine,
Sépara les pasteurs de l'aimable Silene.

NOTES.

Silene instruit deux bergers; il leur chante l'origine et la formation de l'univers, né du concours fortuit des atomes, selon le système d'Épicure. Il leur raconte ensuite différents traits de l'histoire des siecles fabuleux. Quelques critiques condamnent encore ici Virgile, et prétendent que la matiere de ce poëme est trop élevée pour l'églogue: d'autres justifient le poète, et pensent qu'aucun sujet n'est au-dessus de la poésie bucolique , quand il est présenté aux yeux sous un voile pastoral. Je me rangerois volontiers à ce dernier sentiment, sur-tout pour le Silene. Cette piece ne renferme rien qui ne soit à la portée des bergers, qu'on doit supposer cultivés, polis, et

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