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qui n'avoient aucunement l'empreinte scholastique.

Son talent pour la poésie s'essaya d'abord à la versification latine. Une piece en vers élégiaques, intitulée Charites ou les Grâces, qu'il fit prononcer par un de ses éleves, à la fin d'une année, est tout-à-fait digne de son titre, et figureroit à côté de ce que nos poètes les plus aimables ont écrit en françois sur le même sujet.

Un autre ouvrage en prose poétique latine est le Discours sur l'Harmonie, prononcé en 1733, lorsqu'il étoit professeur de rhétorique, et traduit depuis par lui-même en françois, en 1737. Cet ouvrage fit époque dans sa vie; là commencerent pour lui les désagréments et les dégoûts, qui le firent enfin revenir sur un engagement contracté sans vocation, et qui l'enleverent aux jésuites par les tracasseries injustes qu'on lui fit essuyer. Dans un discours sur l'harmonie il avoit été naturel d'exalter tout ce qui avoit rapport à la musique: pour un religieux le sujet étoit difficile à traiter; il avoit parlé de l'opéra, des ballets, du vaudeville: tout cela fut trouvé plus que profane; on dénonça son ouvrage comme scandaleux. Il fut obligé de se défendre, et on a dans ses papiers les notes d'après lesquelles il composa son apologie.

Il n'osoit pas encore se l'avouer, mais son dégoût se déguisoit sous d'autres formes; et l'on peut croire que déja ce sentiment avoit beaucoup influé sur les dispositions qui lui dicterent son ode sur l'amour de la patrie, faite à Tours en 1730, et dans laquelle il exprime si vivement son regret d'être éloigné des bords de la Somme par un destin jaloux. Cette ode, son début sur le Parnasse françois, fut suivie de deux autres; l'une qu'il adressa de Tours à sa mereà l'occasion de la mort de sa sœur, décédée en mars 1731 dans l'Hôtel-Dieu d'Amiens où elle étoit religieuse; l'autre est l'ode à Louis XV sur la guerre, imprimée à Rouen en 1733. Dans cette derniere la critique releva justement les Ris que l'auteur faisoit paroître en casques de roses; mais on applaudit à l'éloge du maréchal de Villars qui fait le sujet de la même strophe.

Bientôt après Gresset prit tout son essor, et fixa son nom au temple de mémoire en y plaçant celui d'un perroquet. Le poëme de Ver-Vert fut imprimé à Rouen en 1734. «Ce « poème, dit M. d'Alembert, n'eût été entre « les mains d'un autre qu'une plaisanterie in« sipide et monotone, destinée à mourir dans « l'enceinte du cloître qui l'avoit enfantée. « Gresset eut l'art de deviner dans sa retraite « la juste mesure du badinage qui pouvoit « rendre piquant pour les gens du monde un « ouvrage dont le sujet devoit leur paroître « si futile; il y répandit, avec intelligence et « avec sagesse, ces graces délicates et légeres, « qui, dans les détails dont il a égayé ses tact bleaux, empêchent la gaîté d'être ignoble « et fastidieuse. »

L'auteur n'avoit que vingt-six ans, et il étoit jésuite, circonstances qui ajoutoient à la singularité. Les premiers pas du jeune poète surprirent et le monde qui ne le connoissoit pas,et l'ordre qui l'avoit nourri. VerVert produisit l'effet d'un phénomene littéraire; on en fit trois éditions; on le traduisit en vers latins. Raux, artiste habile, représenta en émail les aventures du perroquet; M. Berlin, secrétaire d'état, qui eut pour Gresset une amitié et un attachement tout particuliers, lui fit présent d'un cabaret en porcelaine exécuté à la manufacture de Sevres, et dont les tasses et autres pieces retraçoient aussi l'histoire du héros chanté par Gresset. Voilà, disoit le poète, l'édition de mes ouvrages faite à Sevres. Enfin, pour combler son succès, Jean-Baptiste Rousseau fit le plus grand éloge de ce poème; il y trouvoit le naturel de Chapelle , mais son naturel épuré, embelli, orné et étalé dans toute sa perfection. « Si jamais, « ajoutoit-il, l'auteur peut parvenir à faire « des vers un peu plus difficilement, je prête vois qu'il nous effacera tous tant que nous « sommes : c'est un génie des plus heureux et « des plus beaux qui aient jamais existé ». Ces éloges honorerent également et le vieil

auteur de l'ode à la Fortune, et le jeune auteur de Ver-Vert. Mais cette époque de la gloire de Gresset fut aussi celle d'une persécution plus sérieuse que la premiere: VerVert avoit fait rire le public un peu aux dépens des religieuses; un ministre d'état avoit une sœur supérieure générale de la Visitation ; les visitandines se trouverent ainsi être des puissances. Le ministre, sans inimitié personnelle contre Gresset, dont il devint depuis l'ami, fit du badinage de Ver-Vert une affaire d'état: il n'étoit pas dévot, mais il épousa la querelle de l'amour-propre offensé de sa sœur; il porta ses plaintes à la Compagnie de Jésus. La politique des jésuites, quoique très flattée du succès de leur jeune confrere, voulut sur-tout ne pas déplaire; et l'auteur de l'innocent badinage de Ver-Vert fut exilé à La Fleche.

Cet exil le choqua beaucoup, et l'ennuya bien plus encore; il s'en plaint, avec autant de naturel que d'agrément, dans une relation de son voyage de Tours à La Fleche, lettre

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