Images de page
PDF
ePub

Qu'il soit une contrée où, près du rang suprême,

Illustres sans aïeux, sans brigues protégés,

Au poids seul de leur être, au poids de l'homme même,
Les hommes soient jugés.

Lettres de J.-B. Rousseau sur Ver-Vert, la Chartreuse, et autres pieces, adressées à M. de Lasséré, conseiller au parlement, et au P. Brumoy, jésuite.

A M. DE LASSÉRÉ.

J'ai lu le poëme que vous m'avez envoyé : je vous avouerai sans flatterie, monsieur, que je n'ai jamais vu production qui m'ait autant surpris que celle-là. Sans sortir d'un style familier que l'auteur a choisi, il y étale tout ce que la poésie a de plus éclatant, et tout ce qu'une connoissance consommée du monde pourroit fournir à un homme qui y auroit passé toute sa vie; il n'étoit point fait pour le rôle qu'il a quitté, et je suis ravi de voir ses talents affranchis de l'esclavage d'une profession qui lui convenoit aussi

peu.

Je ne saurois trop vous remercier, monsieur, de la peine que vous avez prise de me copier vous-même

une piece si excellente: quelque longue qu'elle soit, je l'ai trouvée trop courte, quoique je l'ai lue deux fois. Il me tarde déja de la pouvoir joindre à celle que vous me promettez de la même main. Je ne sais si tous mes confreres modernes et moi ne ferions pas mieux de renoncer au métier que de le continuer, après l'apparition d'un phénomene aussi surprenant que celui que vous venez de me faire observer, qui nous efface tous dès sa naissance, et sur lequel nous n'avons d'autre avantage que l'ancienneté, que nous serions trop heureux de ne pas avoir. Je suis, etc.

AU P. BRUMOY.

Parmi les phénomenes littéraires que vous m'indiquez, vous n'avez point voulu m'en citer un qui a été élevé parmi vous, et que vous venez de rendre au monde : vous voyez bien que je veux parler du jeune auteur des poëmes du Perroquet et de la Chartreuse. Je n'ai vu de lui que ces deux ouvrages; mais, en vérité, je les aurois admirés, quand ils m'auroient été donnés comme le fruit d'une étude consommée du monde et de la langue françoise. Je ne crois pas qu'on puisse trouver nulle part plus de richesses jointes à une plus libérale facilité à les prodiguer. Quel

prodige dans un homme de vingt-six ans ! et quel désespoir pour tous nos prétendus beaux-esprits modernes! J'ai toujours trouvé Chapelle très estimable, mais beaucoup moins, à dire vrai, qu'il n'étoit estimé; ici, c'est le naturel de Chapelle, mais son naturel épuré, embelli, orné, et étalé enfin dans toute sa perfection. Si jamais il peut parvenir à faire des vers un peu plus difficilement, je prévois qu'il nous effacera-tous tant que nous sommes.

A M. DE LASSÉRÉ.

A ne juger du mérite de l'épître nouvelle qu'en qualité d'ouvrier, peut-être lui donnerai-je moins de louanges: elle est plus négligée que les deux autres pieces que j'ai admirées du même auteur; mais à cela près on reconnoît la même main et le même génie, c'est-à-dire l'un des plus heureux et des plus beaux qui aient jamais existé. Il seroit fâcheux que la trempe en fût altérée par le mauvais exemple de quelques petits esprits d'aujourd'hui, qui comptent

(1) Les Adieux.

l'exactitude et la régularité pour rien, comme s'il pouvoit y avoir de la différence entre faire de bons vers et les faire bien, et que pécher contre la rime en françois ne fût pas la même chose que pécher contre la quantité en latin. Cette fausse maxime des génies paresseux ou impuissants doit être proscrite chez les génies aussi supérieurs que celui de notre jeune auteur. Ce n'est point une excuse de dire qu'on ne fait des vers que pour son plaisir : c'est pour le plaisir des lecteurs qu'on en doit faire; et ce plaisir n'est point complet quand on peut s'apercevoir qu'il manque quelque chose à la façon. Il ne suffit pas qu'une boîte soit d'or, et que le dessin en soit neuf et agréable, il faut qu'elle soit finie et achevée dans toute sa perfection. Cet air facile qui fait le mérite d'un ouvrage ne consiste point dans l'inobservation des regles au contraire, cette inobservation fait voir l'impuissance où l'on est de surmonter les difficultés de l'art; et je ne veux point d'autre preuve de ma proposition, que les vers mêmes de notre aimable auteur, dont les plus corrects sont sans doute ceux où il regne un plus grand air de facilité. En un mot, le seul moyen de faire des vers faciles, c'est de les faire difficilement; et, si vous ne m'en croyez pas

[ocr errors]

sur ma parole, vous en conviendrez avec notre maître

Horace, dont voici les

propres termes :

1

Nec virtute foret clarisve potentius armis,
Quàm lingua, Latium, si non offenderet unum-
quemque poetarum limæ labor, et mora. Vos, ó
Pompilius sanguis, carmen reprehendite quod non
Multa dies et multa litura coercuit, atque
Præsectum decies non castigavit ad unguem.

[ocr errors]

Tâchez, mon cher monsieur, de lui inspirer cette maxime, sans lui dire qu'elle vienne de moi; car les conseils d'un homme inconnu ne seroient peutêtre pas aussi bien reçus que les vôtres, quoiqu'ils ne partent que du zele sincere que j'ai pour sa gloire et pour sa réputation, qui m'est aussi chere

mienne propre.

que la

Remerciez bien, je vous prie, M. l'évêque de Luçon de la bonté qu'il a eue de me commmuniquer par vos mains ces deux dernieres épîtres, que j'ai déja lues trois fois depuis vingt-quatre heures qu'il y a que je les ai reçues, et où je ne me lasse point d'admirer le génie surprenant et la riche fécondité qui les a produites. Si le Ver-Vert, qui est imprimé,

(1) Les Ombres et les Adieux.

« PrécédentContinuer »