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CRITIQUE LITTÉRAIRE.

LE ROMAN HISTORIQUE.'

Si vous voulez donner de l'esprit à une jeune fille, enfermez-la, disait Beaumarchais. Les idées d'un écrivain ressemblent en ce point à la pupille de Bartholo. Heureux celui qui peut maintenir le verrou de son cabinet, malgré les efforts que fait sa pensée pour s'affranchir de cette contrainte! L'étude a des résultats merveilleux : elle féconde et divinise le travail, elle cache l'attrait sous le devoir, glisse une abstraction ravissante au fond de réalités ennuyeuses, et poétise ce qu'il y a de plus aride et de plus prosaïque au monde, la critique. — Oui, la critique elle-même, cette besogne ingrate et épineuse, s'ennoblit et s'élève par une longue méditation. A force de creuser une terre résistante, on finit par découvrir une paillette lumineuse, un mince filon d'or ou d'argent. Les poètes seraient bien étonnés si nous leur disions que nous aussi, nous avons notre muse, un peu sérieuse peutêtre, mais bardie et capricieuse à l'occasion; sévère et modeste par métier, mais aimant d'instinct le jour et l'espace, sympathisant avec toutes les fantaisies de l'inspiration. Curieuse et maisonnière tout à la fois, les narrations les plus simples deviennent pour elle un prétexte de voyages imaginaires; les matières les plus sèches, un sujet de rêverie et d'échappée. Même lorsqu'elle s'astreint à la poursuite d'un but unique, des accidens imprévus,

des rencontres soudaines viennent la réjouir et la ranimer. Sans se déplacer, elle fait le tour du monde pour peu qu'on l'y invite. Ces bonheurs furtifs, graces d'état se réalisent surtout lorsque le but est mobile, agité, actif, si je puis le dire. On est alors emporté dans une course pleine d'émotions où l'on ne s'appartient plus dès que le premier pas est fait.

ces

(1) Jeanne-la-Pucelle, par M. Alexandre Dumas.

- ['n vol. in-8°, chez Dumont.

Avez-vous jamais éprouvé en rêve toutes les joies, toutes les inquiétudes, toutes les surprises d'une chasse fantastique ? Au-delà d'une haie Neurie, secouée par le vent du matin, vous avez tout à coup entendu un chant d'oiseau, fuyant et s'éparpillant devant vous en étincelles sonores. Attiré par cette harmonie flottante, vous franchissez la haie d'un seul bond, et vous vous avancez, prudemment, réglant votre marche sur les modulations de la voix aérienne. Un son a retenti de ce côté, vous voilà aussitôt sur la trace : une note a vibré dans ce sillon, vous la suivez d'écho en écho, et vous parvenez enfin à distinguer derrière une touffe verdoyante une petite forme qui semble vous défier par ses mouvemens légers et rapides. C'est d'abord une tête fine et flexible qui vous apparaît, puis deux ailes frémissantes et doucement enflées, comme si quelque souffle attendu allait enlever ce tourbillon de plumes frétillantes. Vous visez, le coup part, et l'oiseau vient mourir à vos pieds; mais la voix merveilleuse retentit toujours sur votre tête. C'est que vous n'avez atteint que la réalité : l'idéal, libre par vous, s'est envolé avec un joyeux cri de délivrance, et c'est lui qui chante maintenant autour de vous et vous enferme pour ainsi dire dans un cercle d'harmonie, si bien que vous ne pouvez faire un pas, détourner la tête, prêter l'oreille à droite ou à gauche, sans entendre dans toutes les directions l'appel fugitif et irrésistible. Vous poursuivez encore cette magique et attrayante illusion; mais vous vous apercevez bientôt que la voix merveilleuse retentit en vous-même. L'étincelle sonore de l'oiseau, cette ame harmonieuse qui vous entraînait, s'est réfugiée dans votre esprit, tout ébloui de cette musique intérieure.

C'est avec ces alternatives saisissantes que nous avons fait jusqu'ici, sinon réellement, du moins en rêve, notre rapide chasse au roman. En poursuivant la forme visible, l'incarnation mobile et passagère de l'idée, il nous a semblé plus d'une fois retrouver en nous le principe normal de ces manifestations imparfaites. L'étude religieuse séparait graduellement à nos yeux l'esprit de la matière, la réalité de l'idéal, et les horizons s'élargissaient ainsi avec une immense variété d'aspects. Après le premier coup tiré sur l'oiseau, la voix merveilleuse se multipliait à l'infini, et c'est à peine si nous pouvions la suivre dans ses interminables caprices.

Rien de plus multiple, en effet, et de plus varié que le roman. Ce nouveau-venu de la littérature a planté de tous côtés, depuis un demi-siècle, sa bannière conquérante. Comme les Gascons d'Henri IV, il a poussé partout avec audace et quelquefois avec bonheur. Aventurier de génie, il a conquis toutes ses positions par son seul mérite, et par ce dernier mot j'entends à la fois ses qualités et ses défauts. Sûr de lui-même et courant à l'avenir tête levée, il a enfoncé les portes qu'on ne voulait pas lui ouvrir, et s'est introduit fièrement dans les salons de l'aristocratie littéraire, fermés jusqu'alors à son ambition. Un vainqueur roturier est ordinairement embarrassé devant de nobles vaincus; mais comme tous les aventuriers sont gentilshommes, le roman n'a éprouvé aucun embarras : il s'est résolument assis au milieu de ses anciens supérieurs, désormais ses égaux, et il a ranimé un moment la conversation languissante en lui donnant la clé des champs, la liberté. Poli

tique, mours, organisation sociale, religions, poèmes, systèmes philosophiques, mémoires, pamphlets, légendes, – le roman s'est emparé de tout, a parlé de tout, parfois en téméraire, souvent en ignorant, mais presque toujours avec cet entraînement victorieux et cette décision orgueilleuse qui ressemblent, de loin, à une conviction.

Parmi les victimes de cette usurpation, ou, si l'on veut, de cette conquête, il en est qui ont élevé la voix jusqu'au ton de l'anathème et de l'excommunication. Les historiens, par exemple, drapés dans leur robe sévère, une main sur l’Art de vérifier les dates et l'autre levée vers le ciel, comme pour attester les dieux vengeurs, ont proclamé hautement les écarts des romanciers en matière de chronologie. Selon eux, l'histoire était un monument sacré dont les profanes ne devaient jamais franchir le seuil. Ils se regardaient comme les conservateurs nés de toutes ces richesses des temps passés, et ils en défendaient l'approche avec une piété jalouse. Leur science était, disaientils, grave, logique, mathématique. La poésie n'avait que faire de leurs chiffres et de leurs parchemins. Si la fiction était une fois admise dans le domaine historique, toute certitude disparaissait de nos annales. L'aiguille chronologique, poussée par des doigts ignorans, allait flotter sur son cadran éternel, comme une boussole affolée par un courant électrique. C'était la vieille querelle du dogme et de la philosophie : le premier, immuable, absolu, n'admettant aucun pacte avec les idées nouvelles; la seconde, partant du doute cartésien, et prêchant une entière liberté d'examen. Comment concilier ces deux forces ennemies ? La critique, juge du débat, n'avait d'autre parti à prendre que de les laisser agir parallèlement, sauf à constater dans un tableau synoptique les résultats de cette double action. L'histoire avait besoin d'ailleurs d'une nouvelle et vigoureuse impulsion. Depuis un temps immémorial, nos Tacite et nos Tite-Live négligeaient les sources originales et écrivaient leurs livres avec les données de leurs prédécesseurs immédiats, semblables à ces élèves paresseux qui font leur version sans recourir au texte, grace à quelque traduction imprimée dont ils changent à peine deux ou trois mots. L'abbé Vertot n'est pas le seul qui ait pu dire : « Mon siége est fait,

» en présence de nouveaux documens offerts à ses études : cette phrase impertinente contenait en substance l'opinion et le système de toute cette mauvaise école historique qui s'est prolongée jusqu'aux premières années de la restauration. C'est à peine si dans cette négligence insolente ou naïve on avait laissé subsister la lettre même de l'histoire. Quant à l'esprit, il est inutile d'en parler; toutes les époques, marquées du même sceau, se tenaient par la main comme des sæurs jumelles. Clovis était le contemporain de Louis XIV, et François Ier était le premier tome d'Henri IV. Les historiens classiques avaient même oublié l'antique allégorie du vieux Saturne fauchant sur son passage tout ce qui atteignait le niveau de la vie. A quoi bon, je vous prie, le rayonnement de cette faux redoutable, si les moissons ne font que se courber sous la lame émoussée, si les épis fléchissans, mais non abattus, se relèvent d'eux

mêmes derrière le faucheur? Ce n'est pas ainsi qu'il faut comprendre cette vieille personnification. Le temps n'est pas un

vieillard imbécile jouant avec une arme impuissante : il abat tout ce qu'il touche, et sa mission ne se borne pas à cet acte de justice. Après avoir moissonné, il sème, et l'épi de l'avenir n'aura, pour s'élever, ni le même soleil ni les mêmes ondées que celui du passé. Peut-être sèchera-t-il avant l'heure de la maturité; peut-être, étouffé dans son germe, ne percera-t-il jamais de sa pointe verdissante l'écorce durcie qui le recouvre. Le devoir de l'historien est de saisir sur le fait toutes ces différences providentielles. Or, voilà précisément ce que dédaignait l'ancienne école bistorique. Asservie aux règles d'une routine inintelligente, elle prenait les faits comme des plantes desséchées, et les rangeait méthodiquement dans une espèce d'herbier. Personne ne s'avisait de renouveler cette collection jaunissante. L'herbier passait de main en main avec une régularité chronique, et la science, frappée d'immo bilité, semblait ne tenir aucun compte de la vie dans ses froides énonciations.

C'est cet élément nécessaire que le roman venait apporter à l'histoire pétrifiée. L'imagination, remontant aux origines oubliées ou méprisées par la science, débrouilla bravement le chaos des siècles gothiques, et le moyenåge, apparaissant pour la première fois aux érudits, eut tout l'air d'une découverte fantastique. Walter Scott, le Colomb de ce nouveau monde, a plus fait que beaucoup de savans en renom pour l’avénement de la nouvelle école historique triomphante aujourd'hui. Le grand romancier a la conscience complète de cette réforme; il suffit de jeter un coup-d'æil sur ses ouvrages pour s'en convaincre. Chez l'auteur de Waverley, l'histoire a plus de place que le roman : les masses occupent la grande voie de l'action, tandis que les personnages fictifs accourent sur les bords de la route par deux ou trois sentiers perdus, comme pour admirer le magique spectacle de la foule active et vivante. Or, c'est justement de l'existence des masses que les historiens routiniers ne s'étaient jamais préoccupés. Le mouvement général n'était rien pour eux. Ils écrivaient avec une profonde insouciance de la vie collective. Walter Scott a puissamment mis en scène ces grands intérêts communs. Il avait une leçon à donner aux érudits, qui en ont profité sans s'en douter. Pour remplir cette mission, il fallait être à la fois érudit et romancier. Walter Scott était l'un et l'autre. Son influence sur la direction des études historiques a été si efficace, qu'après lui le roman historique n'a plus qu'à changer d'alJure : aussi devient-il tout-à-fait personnel. L'individualité de l'écrivain est si peu apparente dans les æuvres de l'auteur des Puritains que les commentateurs futurs pourront sans peine le transformer en mythe, et faire de son nom le signe d'une transformation générale : ses successeurs, au contraire, inscrivent distinctement leur nom sur leurs créations, bonnes ou mauvaises. A travers Notre-Dame de Paris et Cinq-Mars, on arrive aux romans de M. Alexandre Dumas, qui ont un principe diametralement opposé à la théorie de Walter Scott. Chez l'auteur d'Antony, l'histoire est un clou auquel il suspend son tableau, tandis que, chez le romancier écossais, c'est l'histoire, et non le roman, qui est le tableau. On le voit, il y a eu dans cette période Kittéraire une révolution complète. Après avoir été une haute question scienTOME XXV. .

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JANVIER.

tifique, le roman historique a quitté de lui-même les hauteurs de l'histoire pour devenir tout simplement une question d'art. C'est surtout à ce point de vue que nous voulons l'étudier.

Il y a dans toute religion deux élémens bien distincts : le premier, symbole impérieux et régulier d'une foi commune; le second, composé bizarre et poétique des croyances populaires. Chaque culte est un cristal formé d'un noyau pur, inaltérable, autour duquel viennent se grouper une multitude de stalactites aux proportions fortuites, capricieuses. La liberté individuelle ne perd jamais ses droits. Chez les esprits éclairés, elle s'attaque au fond même du symbole, et prend pour arme la raison. Chez les esprits naïfs que l'éducation n'a pas encore deslorés, elle s'incline respectueusement devant les articles de foi; mais elle s'échappe par la porte de l'imagination, et bâtit en l'air un autre monde religieux, condamné par le prêtre. C'est ce monde aérien que les païens appelaient mythologie, et que les chrétiens nomment superstition. Pour ceux qui aiment les rapprochemens et les définitions, nous dirons que le roman historique est la mythologie, ou, si on le préfère, la superstition de l'histoire. Il abandonne aux historiens les grandes figures qui dominent les évènemens, et s'empare de tous ces personnages secondaires et merveilleux qui n'ont presque pas laissé de traces sur la route des siècles: c'est du moins ainsi que nous le voudrions voir agir entre des limites purement littéraires. L'histoire n'aurait plus alors le droit de crier à l'usurpation, car le roman historique la laisserait tranquille dans son domaine.

Au reste, les historiens d'aujourd'hui ne peuvent avoir aucun reproche de ce genre à adresser aux romanciers, puisqu'ils cherchent eux

mêmes à atteindre l'effet du roman. L'imagination, autrefois condamnée par la Clio routinière, règne maintenant en souveraine absolue dans leurs ouvrages. Au moyen-âge, ils composent des légendes; sous Mazarin, des couplets; sous Louis XIV, des odes. Ils parent leurs personnages comme des héros fictifs, et les présentent au lecteur avec toute sorte de descriptions et de précautions oratoires. Plus studieux que leurs devanciers, ils remontent, j'en conviens, aux sources originales; mais au lieu d'y puiser avec calme, ils agitent violemment la surface et cherchent à produire un bouillonnement factice. Quelquefois ils consentent à ne pas troubler l'eau, sauf à s'y mirer complaisamment; en sorte que, par un juste retour des choses d'ici-bas, comme dit Molière, ce sont maintenant les romanciers qui peuvent se plaindre des empiètemens des historiens. Le devoir de la critique est d'empêcher, autant qu'il est en elle, cette confusion des genres, et c'est ce qui explique pourquoi nous nous sommes arrêté, en passant, à une discussion importante dont le dernier mot n'a pas encore été dit. Observateur impartial de ce mouvement d'idées, nous avons voulu constater le flux et le reflux de l'art vers la science, et de la science vers l'art. Indiquer la hauteur des dernières marées est peut-être un moyen d'éclairer les navigateurs sur les dangers de celles qui se produiront plus tard.

Abordons maintenant le roman historique considéré en lui-même, isolément.

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