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que quelques autres, attendez au mois prochain; que dis-je ? à la semaine prochaine, et une comédie attrayante, spirituelle, un roman cavalier, spirituel (il faut toujours répéter ce dernier mot quand on parle de M. Dumas) vous dédommageront amplement de votre bienveillant souci. Il n'est pas de romancier qui pratique l'indemnité avec plus de profusion. M. Alexandre Dumas traite ses lecteurs comme des émigrés; il faut convenir aussi, pour l'honneur de ses lecteurs, qu'ils lui sont toujours restés fidèles, et cette vertu vaut bien quelque chose dans notre temps de réputations d'un jour.

A côté du livre de M. Dumas, j'ai beau chercher, parmi les publications récentes, d'autres ouvrages qui se rattachent par quelques points au roman historique : je ne rencontre que des écrivains sans vocation qui ouvrent la biographie universelle et rattachent à de grands noms les ridicules inventions de leur esprit. Au moment où j'écris ces lignes, Shakspeare, le roi de la fantaisie, est donné en pâture aux lecteurs de feuilleton. Le roman historique est devenu la ressource des auteurs impuissans qui ne trouvent pas en euxmêmes le principe d'une libre inspiration. Est-ce à dire pour cela que ce genre n'ait plus d'avenir ? J'inclinerais presque à le penser, quand je vois la direction générale imprimée aujourd'hui aux productions romanesques. Le roman historique, même personnel, est une cuvre sérieuse et qui ne s'écrit pas en un jour : il demande de longues études, un dévouement consciencieux, une foi énergique. Il faut se sentir poussé, lorsqu'on veut l'entreprendre, par la fatalité du génie. Or, quoi qu'en disent quelques écrivains rêveurs, de nos jours la foi est rare. Après les excès de toute sorte qui ont signalé le triomphe légitime des nouvelles idées littéraires, une hésitation universelle tient tous les esprits en suspens. La génération actuelle ne sait plus, dans le double naufrage de la liberté et de l'autorité, à quel système se vouer, à quelle forme se soumettre. Quelques-uns, effrayés du vide de l'avenir et de la grande ombre du présent, ont demandé une animation factice au passé. Absurde tentative! Lorsqu'on a un souffle de vie, quelque vacillant, quelque faible qu'il soit, on ne doit pas se suicider dans l'espérance de renaître avec une jeunesse nouvelle. Le passé a laissé au présent tout ce qu'il avait de réellement vital, et c'est avec cet héritage, moins onéreux qu'on ne le croit communément, que les idées de l'heure présente gravitent vers une réalisation future plus ou moins éloignée. En attendant cette recrudescence mystérieuse, ne calomnions pas l'avenir où elle s'élabore. Les formes littéraires ne sont que les écorces successives du grand arbre qui porte l'idée. Qu'importe que l'écorce de cette année s'exfolie, que la forme naguère triomphante s'efface? Si le roman historique est destiné à mourir comme la tragédie, nous nous consoJerons de cette perte avec Walter Scott et quelques autres, comme les amis de la tragédie se consolent avec Corneille et Racine.

HIPPOLYTE BABOU.

BULLETIN.

Pourquoi la chambre des pairs n'a-t-elle pas consacré plus d'un jour à la discussion de l'adresse ? Rien au début de la session ne lui imposait une telle hâte. A cette époque, il n'y a jamais encombrement de travaux , puisque les communications du gouvernement ne commencent qu'après la clôture des débats de l'adresse dans les deux chambres. Il n'y a guère d'exception que pour le budget, dont l'examen, selon le væu de la charte, appartient en première ligne aux députés. La pairie est donc libre de toute autre affaire quand elle discute l'adresse au roi, et rien ne l'empêche d'examiner à fond toutes les questions politiques dont le discours de la couronne offre comme le résumé. Chose étrange! on s'est plaint souvent au Luxembourg que le temps manquait à la chambre des pairs, soit dans le cours, soit à la fin de la session, pour approfondir les choses, et voilà qu'au début, la pairie brusque en un jour le vote de son adresse !

Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée : nous ne demandons pas à la pairie une vivacité de passions politiques que sa constitution ne comporte pas; mais nous voudrions qu'elle profitât mieux des occasions qui lui sont offertes d'affirmer aux yeux du pays l'esprit qui la caractérise. Chaque année la chambre des pairs a la parole avant la chambre des députés. L'organisation permanente de son bureau lui permet toujours de devancer d'une semaine l'ouverture des débats au palais Bourbon. Pourquoi ne pas profiter de cet avantage ? Encore une fois, il ne s'agit pas d'opposition ardente; mais il nous semble que sur les bancs de la pairie il ne manque pas d'hommes graves à la hauteur de toutes les questions, et pouvant jeter sur tous les problèmes une lumière désirable. On n'a pas une tribune pour la laisser muette. N'y a-t-il rien à dire sur la question financière ? Pourquoi attendre

la présentation du budget qui, au Luxembourg, est toujours si tardive? Nos rapports avec l'Europe, notamment avec l'Angleterre, la situation de l'Orient et de la Grèce, offraient aux diplomates et aux homines d'état de la pairie une carrière assez étendue. A l'intérieur, il n'y avait donc pas d'observations à faire sur l'esprit qui se révèle dans une certaine partie du clergé ? La chambre des pairs a paru craindre de prendre l'initiative en quoi que ce soit : on eût dit qu'elle était lasse avant d'avoir commencé. A Tout s'est réduit à quelques altercations entre M. le marquis de Boissy et M. le ministre des affaires étrangères. M. le marquis de Boissy est décidément le tribun du Luxembourg, et il résume à lui seul toute l'opposition. A lui seul il fait l'office d'une armée; il harcèle l'ennemi, il l'attaque de front, il reste le plus long-temps possible sur le champ de bataille. S'il avait autant de tact que d'ardeur, autant de talent que de passion, ce serait un adversaire très redoutable. Ce n'est pas en répondant à M. de Boissy, mais à M. de Veyrac, que M. Guizot, qui seul a parlé au nom du gouvernement, a vivement blåmé la démonstration des légitimistes à Londres. M. le ministre des affaires étrangères a surtout insisté sur cette considération qu'il importait de ne pas laisser se réveiller dans les cours des passions violentes; que ce réveil serait un grand mal que le gouvernement doit combattre en s'opposant avec fermeté à des manifestations coupables.

Empêcher le réveil des passions est un but louable, mais sera-t-il atteint? Il est permis d'en douter qnand on a vu l'impression produite sur la chambre des députés par le dernier paragraphe du projet d'adresse. « La conscience publique, dit l'adresse, flétrit de coupables manifestations. Notre révolution de juillet, en punissant la violation de la foi jurée, a consacré chez nous la sainteté du serment. » Il était impossible de s'élever avec plus d'énergie contre la conduite du parti légitimiste. Aussi sur les bancs de la droite l'agitation était grande. M. Berryer s'est rendu snr-le-champ dans les bureaux du secrétariat pour s'assurer de visu des expressions consignées dans l'adresse. Des menıbres du parti légitimiste, même parmi ceux qui n'ont point été à Londres, se livraient aux récriminations les plus amères. On veut nous flétrir, disaient-ils, et l'on n'ose pas nous exclure. Au moins le gouvernement de la restauration avait le courage de ses passions; il fit saisir Manuel de vive force; aujourd'hui, on veut déshonorer des députés sans oser proclamer ouvertement leur indignité. On comprend combien la discussion sera vive. Ce n'est pas

à
coup

sûr sans y avoir réfléchi qu'on a atteint d'un bond les dernières limites dans l'appréciation de la conduite des légitimistes. L'écrivain distingué qui a tenu la plume au nom de la commission connaît la valeur des termes. On s'est proposé d'aller aussi loin que possible; on ne s'est pas contenté de blåmer, de condamner, on a voulu (étrir, et c'est sur ce terrain brûlant que s'engagera le combat. Évidemment le ministère croit de son devoir et de son intérêt de donner à cette lutte une extrême gravité. Il veut montrer cette fois qu'il sait être résolu. C'est une revanche qu'il a besoin de prendre.

Avec le paragraphe sur les légitimistes, la phrase la plus remarquable de l'adresse est celle qui a trait au droit de visite. On y rappelle les négociations promises qui doivent tendre à replacer notre commerce sous la surveillance exclusive de notre pavillon. En parlant ainsi, la commission a compris qu'elle avait l'avantage de prendre l'initiative pour exprimer la véritable pensée de la chambre; si elle ne l'eût pas fait, un amendement fût venu, dans le cours des débats, combler la lacune de l'adresse. Cette considération a dû aussi déterminer le ministère à consentir à cette initiative; de cette manière, il prévient le triomphe d'un amendement qui aurait pu partir des rangs de l'opposition.

Au surplus, si la phrase sur les négociations promises prévient un amendement, elle rouvre solennellement le débat sur le droit de visite. Elle est une preuve convaincante de la persévérance de la chambre à suivre la même pensée. Dans les affaires où des nég ions sont entamées, une sage réserve est sans doute imposée au cabinet, c'est son devoir, c'est son droit. Toutefois, la chambre voudra savoir si les négociations promises ne sont pas un leurre, et si elles doivent aboutir au résultat souhaité dans un avenir qui ne soit pas trop chimérique. Au sujet de l'Angleterre, d'autres questions surgiront. L'adresse, qui répète beaucoup d'expressions du discours de la couronne, s'est abstenue de reproduire les mots de cordiale entente. Elle ne parle que d'un accord de sentimens entre les deux cabinets de France et d'Angleterre sur les évènemens de l'Espagne et de la Grèce. C'est encore un hommage aux véritables intentions de la chambre. Dans les rangs même de la majorité, on avait pensé que le ministère n'était pas resté dans une juste mesure par la vivacité de ses expressions en parlant de nos rapports avec l'Angleterre.

Sur la question de la liberté d'enseignement, l'adresse reproduit d'une manière textuelle la phrase du discoirs de la couronne. Toute modification eût pu être considérée comine un affaiblissement. Il est probable qu'à la chambre des députés on n'imitera pas le silence gardé à la chambre des pairs, et qu'il sera question à la tribune de la conduite de certains représentans du clergé. On voit que ni les questions irritantes, ni les difficultés sérieuses ne font défaut au début de cette session. Pour notre part, nous ne sommes pas frappés autant que certaines personnes de l'indifférence universelle qu'on dit être le caractère de notre époque. Aujourd'hui, selon nous, on n'est pas tant indifférent qu'indiscipliné et égoïste. On a même si peu d'indi férence pour ses intérêts et ses opinions politiques, qu'on en cherche à tout prix la satisfaction, sans s'inquiéter de ce qui pourrait être utile au bien général, à la cause dont on se dit le soldat.

Voyez ce qui s'est passé au sein de la majorité dans l'affaire de la dotation. Des députés conservateurs n'ont pas craint de prendre brusquement l’initiative du refus, sans s'embarrasser si par cette conduite ils ne blessaient pas les plus bautes convenances. De son côté, le minis ère n'a pas su prévenir une telle incartade. On est un peu confus aujourd'hui de tant d'incon

séquences. Dans l'intention de réparer les fautes commises, quelques personnes ont engagé les ministres à ne pas abandonner sans retour le projet de dotation, et l'on s'est remis à en parler comme d'une chose possible. C'est s'y prendre un peu tard.

Nous ne savons pas si du côté de l'opposition il y a beaueoup plus d'ensemble. Comme nous l'avons déjà remarqué, M. Hippolyte Passy, en quittant la chambre des députés, a déterminé la dissolution du petit parti qui se groupait autour de lui. Tout semblait donc inviter M. Dufaure à rentrer dans les rangs du centre gauche auquel il appartenait dans l'origine. Rien n'a été négligé de la part des hommes éminens du centre gauche pour opérer cette fusion désirable. Pour désarmer toutes les susceptibilités de M. Dufaure, on lui a offert de changer le lieu de réunion du centre gauche; on avait pensé qu'il hésiterait peut-être à accepter le salon de l'honorable M. Ganneron, dont on sait l'attachement à M. Thiers. Toutes ces avances ont été en pure perte; M. Dufaure a tout décliné, et il a préféré l'isolement.

Le caractère de notre temps n'est donc pas de ne se soucier de rien, mais de se préférer à tout. On n'a jamais tant parlé d'association que dans notre siècle, et jamais les actes n'ont été moins conformes aux discours. Il semble qu'en se réunissant, les individus soient persuadés qu'ils perdent toute leur importance, et jamais cette maxime que l'union fait la force n'a trouvé plus d'incrédules.

Ce serait cependant une grande erreur de penser que l'oeuvre de la consolidation politique soit terminée. Le sol n'est pas encore tellement ferme sous nos pas que chacun puisse croire qu'il n'a plus qu'à marcher à sa fantaisie. Nous entrons dans une phase nouvelle qui aura ses épreuves et ses dangers. Un parti qui ne laisse pas que d'être assez considérable semble résolu à descendre dans la lice contre le gouvernement de 1830; il s'irritait d'être dans l'ombre, dans l'oubli; il a cherché les moyens de rappeler sur lui l'attention publique. Tel a été le but du pèlerinage de Londres. Si l'optimisme est une vertu pour les hommes et les partis politiques, on ne saurait refuser au parti légitimiste ce mérite et cette force, car il lui faut bien peu

de chose pour lui inspirer de grandes espérances. On ne peut se dissimuler qu'aujourd'hui il est plein de confiance; il ne fait pas mystère de ses desseins, et il marche tête haute vers un avenir qu'il ne croit pas très éloigné.

Nous n'éprouvons ni ne voulons inspirer d'alarmes excessives, mais nous disons que les conjonctures sont sérieuses, qu'il est triste de voir au milieu de ces conjonctures les forces vives du gouvernement de 1830 disséminées et partagées. C'est aussi pousser la confiance trop loin que de croire qu'en face d'adversaires déterminés, on peut agir comme si l'on n'avait rien à craindre, et qu'on peut se fractionner à l'infini. La vie d'un peuple libre est une lutte perpétuelle tant contre les ennemis de sa liberté que contre luimême. Il y faut une vigilance de tous les momens, et il n'est pas moins laborieux de conserver que de conquérir.

Regardons l'Espagne. Ce qui lui manque au plus haut point, c'est la fixité

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