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voir Fernande, qu'il avait quittée la veille au soir, et qu'il lui semblait chaque matin n'avoir pas vue depuis des siècles.

Fernande était dans son salon, assise, le regard fixe et morne, påle, immobile, tenant une lettre froissée dans chacune de ses mains. Comme elle se trouvait dans une demi-obscurité, Maurice ne vit point l'expression terrible de son visage, vint droit à elle, et, comme d'habitude, approcha ses lèvres de son front pour y déposer un baiser. Une rougeur soudaine remplaça tout à coup la pâleur mortelle qui couvrait le visage de Fernande; elle se leva et fit un pas en arrière :

- Monsieur, dit-elle d'une voix sourde et tremblante, monsieur, vous avez menti comme un valet!

Maurice demeura immobile et muet un instant, comme si la foudre l'eût frappé; mais bientot, épouvanté du bouleversement des traits de Fernande, il fit un pas vers elle, ouvrant en même temps la bouche pour lui demander ce qu'elle avait.

- Monsieur, continua Fernande, vous êtes un lache! Vous trompez deux femmes à la fois, moi et Mme de Barthéle; vous êtes marié, je le sais.

Maurice jeta un cri : il sentait le bonheur se détacher violemment de son coeur et fuir à tout jamais loin de lui. Plus tremblant et plus désespéré que celle dont le désespoir se révélait par l'attitude et par la parole, il courba la tête et tomba sur une chaise, brisé, anéanti, foudroyé.

- Monsieur, continua Fernande, l'honneur et le devoir vous appellent chez vous, l'honneur et le devoir me défendent de vous recevoir davantage. Sortez, monsieur, sortez! Grace au ciel, je suis ici chez moi. Chez moi! comprenez bien, monsieur, tout ce que ce mot renferme de considérations.

Et, trop torturée par ses propres impressions pour bien apprécier, pour bien comprendre l'abattement de Maurice, se méprenant sur un état qui pouvait à la rigueur ressembler à l'indifférence, le voyant immobile, elle le crut calme; aussi ajouta-t-elle avec le ton du mépris :

- Monsieur, après avoir abuse de la crédulité d'une pauvre femme, il se peut que vous ayez l'intention de résister à sa volonté, d'abuser de votre force, de rester chez elle malgré ses ordres. S'il en est ainsi, c'est à moi de quitter la place.

Et Fernande, passant dans sa chambre à coucher, jeta à la hâte un schall sur ses épaules, mit sur sa tête le premier chapeau qu'elle trouva; et, s'échappant par son cabinet de toilette, elle recommanda

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à son laquais, qui se trouvait dans l'antichambre, de prévenir M. de Barthéle qu'elle ne rentrerait pas de la journée.

Sortant à pied, au hasard, sans but, cachant sous un voile sa paleur, et par la rapidité de sa marche dissimulant l'agitation dont elle était saisie, Fernande se trouva bientôt rue de Provence, en face de la maison de Mme d'Aulnay.

Elle ne savait où aller. Elle entra.

– Eh! c'est vous, chère ange! s'écria la femme de lettres en grimaçant un sourire; à la bonne heure, et je vois que vous êtes sensible aux reproches. Étiez-vous donc cloitrée, qu'on ne vous a pas vue de tout cet hiver? Mais qu'avez-vous donc? Vous etes pale comme un linge, vous avez les yeux rouges et gonflés. Que s'est-il donc passé, mon Dieu ? Voyons.

Et tout en parlant, elle entraînait la jeune femme dans une espèce d'oratoire qui se trouvait derrière la chambre à coucher.

- J'ai... oh! j'ai, s'écria Fernande, que je suis la plus malheureuse de toutes les femmes.

Et ses larmes, long-temps comprimées, jaillirent å flot de ses paupières.

- Vous, malheureusel avec vos vingt ans, votre charmant visage que vous désigurez comme une enfant que vous êtes ! Allons donc, impossible, et je suis sûre que si vous me racontiez la cause de cette grande douleur....

Oh! ne me demandez rien, je ne vous dirai rien. Je suis malheureuse, voilà tout.

Allons, allons, je devine : quelque grande passion. Mais êtesvous folle d'aimer ainsi, chère belle? Aimer à votre age, pauvre ange! mais sachez donc que, quand on est belle comme vous, on ne doit pas aimer. Aimer! voilà de ces folies qui sont bonnes tout au plus pour les femmes laides; mais les passions altèrent nos facultés morales, flétrissent nos avantages physiques. Oh! je veux faire un roman ou une comédie sur le danger d'aimer; et, prenez-y garde, je l'appellerai Fernande. Croyez-moi, ma belle enfant, il n'y a pas de cosmétique qui vaille l'indifférence; c'est la véritable eau de Ninon. Je ne connais pas de fard qui vaille la joie. Laissez-vous aimer tant qu'on voudra; mais vous, de votre coté, gardez-vous du sentiment: le sentiment tue.

– Oui, oui, vous avez raison, dit Fernande, qui avait entendu, mais sans bien comprendre.

- Si j'ai raison! je le crois bien. Allons, essuyons les perles qui

ruissėlent sur ces feuilles de roses, continua la femme de lettres en approchant des yeux de Fernande le mouchoir qu'elle avait laissé tomber sur ses genoux, et qui de ses genoux avait glissé à terre. Ce sont les larmes qui font les rides, à ce qu'assurent les vieilles femmes. Consolez-vous; vous savez le proverbe : Un amant perdu, dix de retrouvés. Pour vous, Dieu merci! tout est facile à cet égard. Vous passerez la journée avec moi; je vous distrairai. Le voulez-vous?

- Oui. - Nous irons faire une promenade au bois; le temps est superbe, et ces premiers jours de printemps sont délicieux quand ils ne sont pas aigres. Vous n'êtes pas en toilette, dites-vous; mais que vous importe, à vous? vous êtes toujours en beauté. La toilette, c'est bon pour nous autres, vieilles femmes. A vingt ans, c'est un plaisir; à trente-cinq ans, c'est une affaire.

En se donnant trente-cinq ans, Mme d'Aulnay mentait de dix.

L'espèce de fièvre d'indignation qui soutenait le courage de Fernande ne laissait arriver à sa pensée qu'un bourdonnement confus; d'ailleurs le besoin d'impressions nouvelles nécessitait l'agitation physique et la variété des objets extérieurs. Elle accepta une proposition qui lui promettait du mouvement, l'aspect et l'air de la campagne. Mais il fallait attendre que l'heure de cette promenade fût venue. Mire d'Aulnay recevait beaucoup de monde; d'un moment å l'autre un étranger, un inconnu, pouvait venir, et chaque minute était un siècle pour l'impatience de la jeune femme désespérée.

En effet, on annonça le comte de Montgiroux.

Sans connaître en aucune façon les rapports qui existaient entre le comte de Montgiroux et Maurice, Fernande se leva; mais Mme d'Aulnay la retint.

– Restez donc, lui dit-elle, mon cher angel; M. de Montgiroux est un homme charmant.

En même temps, comme Mme d'Aulnay avait fait signe qu'elle était visible, le pair de France entra.

Le comte de Montgiroux connaissait Fernande de vue; il savait son esprit, il appréciait son élégance. Il s'approcha donc de la jeune femme avec cette charmante politesse des hommes du dernier siècle, que nous avons remplacée, nous autres, par la poignée de main anglaise, comme nous avons remplacé le parfum de l'ambre par l'odeur du cigare.

Mine d'Aulnay s'aperçut de l'impression que Fernande avait produite sur le comte, et comme le pair de France était un de ceux que

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la femme de lettres tenait à compter parmi ses fidèles, et qu'elle avait généralement pour lui toutes sortes de prévenances,

- Soyez le bienvenu, mon cher comte, dit-elle. Êtes-vous homme à vous contenter aujourd'hui d'un mauvais dîner?

Le comte fit un signe affirmatif en regardant à la fois Mme d'Aulnay et Fernande, et en les saluant tour à tour.

Oui, reprit Mme d'Aulnay; eh bien! c'est dit, vous viendrez rompre notre tête-à-tête, car nous comptions passer la journée en tête-à-tête; j'ai déjà signifié à M. d'Aulnay qu'il eût à aller diner avec des académiciens. Vous savez que je suis en train d'en faire un immortel, de ce pauvre M. d'Aulnay?

Mais ce sera une chose facile, ce me semble, madame, reprit galamment le pair de France, surtout si vous etes mariés sous le régime de la communauté.

Oui, je sais que vous êtes un homme charmant, c'est dit, c'est entendu; mais revenons à notre diner : nous pouvons compter sur vous, n'est-ce pas ?

- Oui, si je suis rassuré sur le dérangement que je cause; et j'avoue même que l'offre que vous me faites sera pour moi un grand bonheur.

Eh bien! rassurez-vous; sans doute nous avons beaucoup de choses à nous dire; mais nous allons au bois ensemble, et pendant une excursion de deux heures, deux femmes se disent bien des choses. Nous aurons donc deux heures pour causer à notre aise, et, à six heures et demie, vous nous retrouverez libres de toutes nos confidences. Cela vous va-t-il?

- Oui, à la condition que vous me laisserez donner à vos gens mes ordres pour le diner.

N'êtes-vous pas ici comme chez vous? Faites, mon cher comte, faites.

Le comte se leva et salua les deux femmes, qui dix minutes après reçurent chacune un magnifique bouquet de chez Mme Barjon.

La proposition de Mme d'Aulnay au comte de Montgiroux avait d'abord effrayé Fernande; puis, elle s'était demandé ce que lui faisait Mme d'Aulnay, ce que lui faisait le comte, ce que lui faisait le reste du monde. Au milieu de la plus bruyante et de la plus nombreuse société, ne sentait-elle point qu'elle resterait seule avec son cậur? Elle s'était donc résignée, sûre qu'elle était d'un douloureux tête-à-tête avec sa pensée.

A peine le comte fut-il parti, que Mme d'Aulnay poursuivit le projet qui avait germé dans son esprit.

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Eh bien ! dit-elle, chère petite, comment le trouvez-vous? - Qui cela ? demanda Fernande, comme sortant d'un rêve.

Mais notre futur convive.

Je ne l'ai pas remarqué, madame. - Comment? s'écria Mme d'Aulnay, vous ne l'avez pas remarqué? mais c'est un homme charmant, vous pouvez m'en croire sur parole. D'abord il a toutes les traditions du bon temps, et, pour nous autres femmes surtout, ce temps-là valait bien celui-ci. Puis, personne au monde n'a plus de délicatesse. Je ne sais pas comment il s'y prend pour faire accepter; mais, de sa main, la plus prude prend toujours. Ce n'est plus un enfant, soit; mais au moins celui-là, quand on le tient, on ne craint plus de le perdre : ce n'est pas comme tous ces beaux jeunes gens, qui ont toujours mille excuses à présenter pour leur absence, et qui ne se donnent pas même la peine d'en chercher une pour leurs infidélités. Sans femme, sans héritier direct, pair de France, il est toujours à la veille d'entrer dans quelque combinaison ministérielle, pourvu qu'on penche vers les véritables intérêts de la monarchie. Eh bien! à quoi pensez-vous, mon bel ange? vous me laissez parler et vous ne m'écoutez pas.

Si fait, je vous écoute, et avec grande attention; que disiezvous? Pardon.

Mme d'Aulnay sourit.

- Je disais, continua-t-elle, que M. de Montgiroux était un de ces hommes dont la race se perd tous les jours, chère petite, et cela malheureusement pour nous autres femmes. Je dis qu'il a une grandeur de manières dont nous verrons la fin avec sa génération; je dis qu'il est un des rares grands seigneurs qui restent; je dis que si j'avais vingt ans, je ferais tout ce que je pourrais pour plaire à un pareil homme. Mais j'ai tort de vous dire cela, à vous qui plaisez sans le vouloir.

Mais, ma chère madame d'Aulnay, il me semble que vous me comblez aujourd'hui, dit Fernande en essayant de sourire.

- Vous doutez toujours de vous-même, chère petite, et c'est un grand tort que vous avez vis-à-vis de vous, je vous jure. Eh bien! moi, je vous offre de parier une chose.

- Laquelle? ?
- Double contre simple.

Dites.

C'est que nous rencontrerons M. de Montgiroux au bois avant T'heure du diner.

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