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core l'expression, semblaient éteints, et cependant jamais ces yeux n'avaient échangé avec Fernande un regard qui répondit plus intimement à la pensée qui la dominait en ce moment. C'était une joie si plaintive, un reproche si suppliant, une prière si tendre qu'elle venait d'y recueillir, que son amour, comprimé peut-être, mais jamais éteint, reprenait une nouvelle force à la douce flamme de la compassion. Et cependant, en même temps et par un effet contraire, dans la pure atmosphère de cette famille, au contact de ces femmes respectées, un remords véhément, un espoir douloureux la rendaient avide d'émotions fortes, et ce calme apparent où chacun était plongé, auquel elle était condamnée elle-même, rendait sa situation insupportable. Elle eût voulu, le coeur serré ainsi entre deux sentimens opposés, donner un libre cours à ses larmes, s'agiter dans son désespoir et dans sa joie, se soulager par des cris, par de violentes étreintes; elle eût voulu courir et s'arrêter capricieusement; mais sous les yeux de Maurice et de sa famille elle se sentait observée dans tous ses mouvemens, elle n'avait plus d'autre volonté que celle des convenances imposées, et elle marchait tout en répondant avec un gracieux sourire aux avances de son ancienne compagne.

Par une bizarre destinée, dans ce drame si tranquille, si simple à la surface, où chacun comprimait avec tant de soin et d'adresse les différentes émotions qu'il éprouvait intérieurement, c'était au tour de Maurice de marcher de surprise en surprise. Ce n'était pas le tout pour lui que de voir Fernande reçue au château par sa mère et par Clotilde, mais encore il la voyait au bras de Mme de Neuilly, qui la tutoyait et l'accablait d'amitiés. Mme de Neuilly, cette femme si prude, si réservée, caressait et tutoyait Fernande: c'était à n'en croire ni ses yeux ni ses oreilles, c'était à penser qu'il continuait le rêve fiévreux dont l'apparition de la courtisane dans sa chambre était l'exposition. Pareil à une pièce de théâtre, ce rêve semblait encore se développer sous ses yeux par des péripéties plus invraisemblables à ses yeux les unes que les autres, et auxquelles cependant son cour ne pouvait s'empêcher de prendre un vif intérêt.

Le médecin, qui donnait le bras à Maurice et qui marchait le doigt appuyé sur son pouls, suivait chez le malade tous les mouvemens de sa pensée, qui se traduisaient par le ralentissement ou la vivacité des battemens de l'artère. Or, pour lui, toutes ces émotions de l'ame, en distrayant Maurice de cette douleur première, unique, profonde, que lui avait causée l'absence de Fernande, tendaient à la guérison.

TOME XXV.

JANVIER.

11

Sans s'en douter, Mme de Barthéle vint encore jeter une confusion nouvelle dans l'esprit de Maurice. Craignant que les questions de Mme de Neuilly ne fatiguassent Fernande, et que celle-ci, dans ses réponses , ne laissât échapper quelques paroles qui missent son ancienne compagne sur la voie de ce qu'était devenue la jeune femme depuis leur séparation aux portes de Saint-Denis, elle vint se jeter en travers de la conversation qui, ainsi qu'elle l'avait prévu, devenait de plus en plus embarrassante pour Fernande.

Eh! mesdames, cria la baronne avec l'autorité de son âge et l'aplomb que lui donnait son titre de maîtresse de maison, vous marchez trop vite; attendez-nous donc, je vous prie.

En même temps, se retournant du côté des trois hommes qui venaient par derrière :

- En vérité, je ne vous comprends pas, messieurs, ajouta-t-elle; tout est bouleversé en France. A quoi songez-vous donc, monsieur de Rieulle? etes-vous en brouille avec Mme de Neuilly? Et vous, monsieur de Vaux, est-ce que vous n'avez rien à dire à Mme Ducoudray? C'est à nous autres invalides de traîner le pas, et non à vous; voyons, rejoignez ces dames, et empêchez qu'elles ne nous devancent si fort.

Le comte fit un mouvement pour suivre Fabien et Léon; mais comme il passait près de Mme de Barthéle, celle-ci l'arrêta par la main.

Un instant, comte, dit-elle, vous faites partie des invalides; restez donc avec nous à l'arrière-garde, je vous prie.

- Ma cousine, reprit Mme de Neuilly, qui autant qu'il lui était possible voulait s'épargner l'audition des complimens que les jeunes gens ne manqueraient pas d'adresser à Fernande, ne vous préoccupez pas de nous; nous avons à causer, Mme Ducoudray et moi.

C'était la seconde fois que ce nom de Mme Ducoudray était prononcé, et pour Maurice il était évident que c'était Fernande que l'on désignait sous ce nom.

Et de quoi causez-vous ? demanda Mme de Barthele. – De somnambulisme; je veux que Fernande m'explique tout ce qu'elle éprouve dans ses momens d'extase.

Fernande somnambule, c'était encore là un de ces épisodes inintelligibles à l'esprit de Maurice : il passa la main sur son front comme pour y fixer la pensée préte à s'enfuir.

- Eh bien ! reprit la douairière, ce n'est pas une raison, ce me semble, pour priver ces messieurs d'une explication dont ils doivent ètre aussi curieux que vous.

- Si fait , si fait, cousine, reprit Mme de Neuilly en s'emparant plus que jamais de Fernande. Nous avons d'ailleurs des souvenirs d'enfance, des secrets de pension à nous rappeler; deux bonnes amies comme nous ne se retrouvent pas aprės six années de séparation sans avoir une multitude de confidences à se faire.

Mme de Neuilly et Fernande amies de pension! Fernande avait donc été élevée à Saint-Denis, et, si elle avait été élevée à Saint-Denis, elle était donc issue de famille noble par ses ancêtres ou illustrée par son chef? Jusqu'à ce jour Maurice n'avait donc pas connu Fernande?

Si lentement que l'on eût marché, on avait cependant gagné du chemin, et au détour d'une allée on aperçut Clotilde qui attendait les promeneurs près du massif où l'on devait servir le café. C'était encore une de ces haltes ou la conversation particulière devenait forcément générale.

On se réunit sous la voûte de verdure où une table était préparée; des chaises et un fauteuil étaient déjà placés autour de cette table. Le docteur et Mme de Barthéle forcèrent Maurice à s'asseoir dans le fauteuil; puis chacun, sans être maitre de choisir sa place, s'avança vers la chaise qui se trouvait la plus proche de lui.

Il en résulta que cette fois ce fut le hasard qui disposa les groupes, et que tout ordre se trouva interverti. Léon fut séparé de Fernande, Fabien se trouva près de Mme de Neuilly, Maurice se trouva entre sa mère et le docteur; le comte fut forcé de s'asseoir près de Mme de Barthèle, et une chaise resta vide entre M. de Montgiroux et Fernande.

Clotilde, occupée à faire signe aux domestiques d'apporter le café, était encore debout. Elle se retourna et vit la place qui lui était réservée. Fernande s'était déjà aperçue de cette étrange disposition, et, pâle et tremblante, elle était prête à se lever et å prier l'un de ces messieurs de changer de place avec elle; mais elle comprenait que c'était chose impossible. Clotilde s'aperçut de son embarras et s'empressa de l'en tirer en venant s'asseoir près d'elle.

Maurice vit donc en face de lui, côte à côte et se touchant, Clotilde et Fernande. Rapprochées ainsi, il était impossible que les deux jeunes femmes échappassent à la nécessité de s'occuper l'une de l'autre; leur embarras réciproque fut remarque de Maurice, et son æil étonné s'arrêta un instant sur elles avec une expression de doute et d'étonnement impossible à rendre. - Elle ici! Fernande à Fontenay! Fernande accueillie par Clo

tilde et par ma mère! se disait-il; Fernande sous le nom de Mme Ducoudray, Fernande amie de Mme de Neuilly, sa compagne de pension à Saint-Denis et passant pour une somnambule! A-t-elle donc su que je voulais mourir? a-t-elle donc voulu me ranimer sous l'influence de sa pitié? et, pour arriver jusqu'à moi, a-t-elle eu recours à l'adresse? Qu'y a-t-il de vrai, qu'y a-t-il de faux dans tout cela ? Où est le mensonge? où est la réalité? Pourquoi ce nom qu'on lui donne et qui n'est pas son nom? à qui demander l'explication de cette énigme? comment ce songe si doux est-il venu? comment s'en irat-il? En attendant, Fernande est là ; je la vois, je l'entends. Merci, mon Dieu ! merci.

Évidemment le malade était en voie de guérison, puisqu'il en était venu à soumettre sa pensée, tout incertaine qu'elle était, aur lois de la logique. Le docteur admirait ces ressources inouïes de la jeunesse, qui font qu'il y a un age de la vie ou la science ne doit s'étonner de rien. Il suivait le sang qui commençait à reparaître sous la transparence de la peau, et qui colorait déjà d'un reflet de vie les chairs blafardes et les traits la veille encore bouleversés et palis comme si la mort les eût déjà touchés du doigt. Puis, d'un coup d'ail, d'un signe de tête, d'un sourire, il rassurait la mère, toujours attentive aux mouvemens de son fils. Au reste, tout semblait célébrer la convalescence de Maurice : la nature, si belle dans les premiers jours de mai, renaissait avec lui; l'air était calme, le ciel pur, le soleil dorait de ses derniers rayons la cime des grands arbres, frissonnant à peine sous la brise. Les deux cignes se poursuivaient l'un l'autre sur la pièce d'eau, qui semblait un vaste miroir. Tout était harmonie dans la nature, tout soufflait la vie au dedans de Maurice. Jamais il n'avait éprouvé cet étrange bien-être dont peuvent seuls avoir l'idée ceux qui, après s'être évanouis, rouvrent les yeux et reviennent à l'existence.

Et cependant une de ces conversations si étrangères à la vie du cæur allait flottant d'un groupe à l'autre, renvoyée par un mot, relevée par une plaisanterie, et ramenée, lorsqu'elle était prête à mourir, par une de ces oiseuses questions qui fournissent le texte insaisissable de cet éternel jargon du monde.

Au milieu de ce babillage frivole en apparence, il y avait quelques paroles que Maurice semblait vouloir absorber du regard, ne pouvant les saisir avec l'oreille. C'étaient celles qu'échangeaient entre elles les deux jeunes femmes, les deux rivales, Fernande et Clotilde; Clotilde, contrainte delre polic ct gracieuse; Fernande,

forcée de répondre aux prévenances de Clotilde; l'épouse détaillant malgré elle tous les avantages de la courtisane, et, à mesure qu'elle reconnaissait la supériorité de celle-ci sur elle, songeant malgré elle à Fabien; la courtisane retrouvant sur le front de l'épouse cette candeur dont elle avait oublié le secret; toutes deux déguisant les sentimens pénibles que ce rapprochement forcé faisait naître dans leur cæur, et cependant ne pouvant échapper à une même pensée, à une préoccupation unique, qui, malgré les efforts que chacune de son coté faisait pour la vaincre, renaissait sans cesse plus puissante; si bien qu'elles sentaient toutes deux qu'il leur fallait ou se taire ou parler de Maurice.

Mon Dieu! madame, dit Clotilde, rompant la première le silence, mais parlant cependant assez bas pour que personne ne pût l'entendre, excepté la personne à laquelle elle s'adressait, ne nous faites pas un crime d'avoir appris une chose que vous cherchiez à nous cacher. C'est un hasard singulier qui a amené ici Mme de Neuilly, et c'est à ce hasard seul que nous devons le bonheur de savoir qui vous êtes. Croyez que nous n'en apprécions que davantage..... la bonté.... que vous avez eue de vous rendre à nos désirs; seulement je vous demande pardon pour elle...

- Madame, interrompit Fernande, je n'avais pas le droit d'empecher Mme de Neuilly de commettre une indiscrétion. Elle était loin de se douter, j'en suis certaine, qu'elle pouvait m'attrister en révélant le nom de mon père. Seulement je regrette que l'arrivée d'une ancienne compagne ait rendu ma situation chez vous plus fausse encore.

Permettez-moi de ne pas être de votre avis, madame. L'éducation et la naissance sont des qualités indélébiles qui emportent avec elles leurs priviléges.

- Je suis Mme Ducoudray, et pas autre chose, répondit vivement la courtisane, et encore, croyez-le bien, parce que je ne puis pas etre tout simplement Fernande. Aucun des évènemens passés et à venir de cette journée ne me fera oublier, madame , le role que m'ont destiné, en me conduisant chez vous, les amis de votre mari; et ce rôle, soyez-en certaine, je le remplirai de mon mieux.

- Et ni moi non plus, madame, dit Clotilde, je n'oublierai point que vous avez consenti à vous charger de ce role; et croyez que ma reconnaissance pour tant de bonté...

- Ne me faites pas meilleure que je ne suis, madame. Si j'avais pu prévoir où l'on m'attirait et ce qu'on allait exiger de mon humi

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