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lité, je ne serais pas devant vous à cette heure, croyez-le bien. C'est donc moi qui dois être reconnaissante d'an accueil que je n'avais pas le droit d'attendre.

— Mais enfin avouez que vous rendez, sinon le bonheur, au moins la tranquillité à notre pauvre famille. Maurice, que votre abandon avait tué, renait à la vie.

- Je n'ai point abandonné M. de Barthéle, madame; j'ai appris qu'il était marié, voilà tout. J'aimais M. de Barthéle à lui donner ma vie, s'il me l'avait demandée; mais, à partir du moment où M. de Barthéle avait une femme dont mon bonheur pouvait faire le désespoir, M. de Barthéle ne devait et ne pouvait plus rien être pour moi.

Comment! vous pensiez qu'il était libre? vous ignoriez qu'il était marié ?

Sur mon ame; et ce que j'ai fait sans vous connaître, madame, peut vous garantir à l'avance ce que je regarde comme un devoir de faire, maintenant que je vous ai vue.

Par un mouvement involontaire et rapide comme la pensée, Clotilde saisit la main de Fernande et la pressa vivement.

Allons donc! s'écria Mme de Neuilly, qui, depuis le commencement de la conversation, sans avoir pu entendre un mot de leur entretien, n'avait cependant pas un seul instant perdu les deux jeunes femmes de vue, et qui jusque-là n'avait rien compris à la réserve avec laquelle Fernande accueillait les avances qu'on lui faisait; allons donc ! il ne faut pas être si humble, ma chère Fernande; quand vous auriez épousé tous les Ducoudray de la terre, vous n'en seriez pas moins la fille du marquis de Mormant.

L'arrivée des valets, qui venaient enlever le café et les liqueurs, ne permit pas d'entendre l'exclamation de surprise que poussa Maurice en faisant cette dernière découverte, qui lui apprenait le secret de l'amitié de pension qui régnait entre Mme de Neuilly et Fernande. Fernande seule entendit et comprit cette exclamation étouffée, et son regard se détourna de Maurice pour qu'il ne pût pas lire dans ce regard le trouble de son ame, qu'elle était parvenue à surmonter jusqu'alors, mais qu'elle sentait enfin tout prêt à déborder.

ALEXANDRE DUMAS.

(La suite à un prochain no.)

BATAILLON.

HISTOIRE DE LA PAMPA.

... « Où donc est la poste du Portezuelo? s'écria Carlito ennuyé de sentir tomber sur ses épaules une pluie fine et pénétrante; postillon, allons-nous encore camper cette nuit? la maudite cabane a-t-elle disparu? - La voici à votre droite, patron, à un mille au plus. Par ici, señores, par ici!.... Et le postillon ralliait vers le point de halte les autres voyageurs qui, avec des chevaux déjà las, s'étaient laissés emporter à poursuivre une autruche vieille et rusée. - En vérité, je ne vois rien que des rocs menaçans, tapissés de conces, reprit Carlito, mais la maison?... - Les Indiens savent bien la trouver, même par la nuit la plus obscure, interrompit le postillon en franchissant d'un élan hardi le petit ruisseau qui coule de cette dernière chaine de la sierra, entre la province de Cordova et celle de San-Luis; tenez, la fumée monte au milieu des broussailles. Un temps de galop, et nous y

sommes. »

En effet, derrière un groupe de figuiers se montrait une cabane adossée à l'escarpement de la montagne; dans une cour (corral) fermée par un mur de grosses pierres sans ciment, on voyait deux blockhouses; l'un, plein d'une épaisse fumée qui s'échappait de toutes parts, faute d'issue dans le toit : c'était la cuisine; l'autre, vide de meubles

et décoré tout autour d'une estrade grossière : c'était la chambre destinée aux voyageurs. Ce caravanserai abritait peu de paisibles passans depuis que les Indiens avaient repris le cours de leurs brigandages et désolé de nouveau la frontière méridionale des provinces Argentines; il était d'ailleurs comme un poste avancé sur la lisière de ces plaines sans limites qui se confondent avec les solitudes de la Patagonie. A moitié enfouies sous des blocs d'un granit bleuâtre, ces huttes misérables semblent des barques à sec dans une anse inhabitée, car la Pampa se déroule à leur pied comme un océan.

Quand les reflets d'un soleil invisible se furent éteints derrière des lignes de gros nuages amoncelés à l'horizon, l'obscurité devint si complète, la pluie si froide, le vent si vif, que les chiens cessèrent de veiller à une porte qui ne devait plus s'ouvrir jusqu'au lendemain, et vinrent se coucher nonchalamment aux pieds des trois voyageurs sans conserver contre eux la moindre rancune, Pour cette nuit, messeigneurs, dit le postillon en détachant de sa ceinture le sabre et le poignard, vous n'avez guère à craindre de visite importune; voyez plutôt. Et il montrait du doigt une peau de jaguard encore chaude pendue aux solives. - La dépouille de cet animal-là indique assez que les promeneurs sont rares par ici; n'est-ce pas, compadre? ajouta-t-il en frappant sur l'épaule d'un vieux guide accroupi près du foyer.

Le vieillard, continuant de rouler du tabac dans le creux de sa main, secoua la tête d'un air indifférent, mais son regard n'avait rien d'assuré. – Eh bien! reprit le postillon, qu'y a-t-il donc? pour un habitant de la frontière, pour un chasseur de tigres, pour un ancien soldat de l'indépendance, c'est mal d'avoir peur... — Eh! reprit le guide en passant sur le bout de sa langue la cigarette de maïs, je n'ai tremblé ni devant la lance de l'Indien, ni devant le mousquet des Goths (1), mais.... — Mais quoi? reprirent les voyageurs, se riant de la secrète épouvante du vieillard; car le passant se moque volontiers d'un danger auquel il n'est exposé qu'accidentellement. - Ces messieurs ne sont pas nés dans les Pampas? dit enfin le guide; ils sont Anglais, peut-être, et hérétiques sans doute? ajouta-t-il si bas que le postillon devina plutôt qu'il n'entendit la suite de sa phrase. Et il regarda du coin de l'ail le cavalier cordovèse; celui-ci fit un geste et un mouvement de tête qui signifiaient : catholiques comme toi et moi!

Le vieillard avait paru respirer plus librement; mais il tressaillit tout

(1) Nom que l'on donne aux Espagnols d'Europe dans cette partie de l'Amérique méridionale.

à coup en tournant son pouce du côté de la montagne. - Entendezvous? — Nous n'entendons rien absolument, répondirent en cheur les trois amis, les chiens n'ont pas bougé. - Oh! les chiens ne s'occupent pas de ces choses-là. Tenez... Les voyageurs prêtèrent l'oreille. Grace au plus profond silence, on entendait tomber les gouttes de pluie dans le ruisseau qui s'était formé au-dessous du toit, et aussi entre les rochers un murmure plaintif, si faible qu'il était à peine saisissable. - C'est le vent qui gémit de la sorte dans les figuiers, dit Carlito. — Avec votre permission, caballero, la brise n'a pas cette voix-là, répondit le vieillard. – Ce sera le sifflement d'un renard qui flaire notre souper, interrompit Pedro. – Les chiens n'en ont guère laissé dans les environs, messeigneurs. - Mais enfin, qu'est-ce? demanda à son tour le postillon, plus accessible aux terreurs de son compatriote à mesure que l'animation de la route se calmait en lui, à mesure aussi que les ténèbres devenaient plus profondes. – Ce que c'est, je n'en sais rien du tout, répliqua le vieux soldat; pendant tout ce mois d'hiver ça pleure chaque nuit depuis le coucher du soleil jusqu'au matin. Seulement, j'ai une idée là-dessus, voilà tout ce que je puis dire. Vous savez, messieurs, ce qui se passa ici lors de la première incursion des sauvages, quand nous revînmes de l'expédition du Pérou avec les volontaires de Tucuman? - A peu près, répondit Carlito, mais j'étais bien jeune alors, et vous ferez mieux de tout nous raconter en détail.

-Ces messieurs passeront toute la nuit dans cette poste? demanda le guide. — Assurément, il ne fait pas un temps à courir la Pampa. Et puis, messeigneurs, vous avez voyage, vous avez lu dans tous les grands livres qui sont dans la sacristie de la cathédrale, et le dean (doyen) des chanoines de Cordova m'a dit bien des fois que le diable ne peut toucher un seul de nos cheveux tant que nous avons assez de force dans le bras pour faire ceci. — Et le vieux cavalier saisit cette occasion de faire un signe de croix qui le remit dans une parfaite as

Ainsi, messieurs, si vous n'avez pas peur, je vous raconterai une chose qui.... non que je veuille vous expliquer ce qui pleure là derrière la roche, ajouta-t-il, je n'en sais rien; mais enfin je vous dirai l'idée que j'ai là-dessus.

Et tout plein de ce courage inattendu qui monte au cerveau après une grande frayeur, le guide alluma la cigarette déposée derrière son oreille et commença ainsi :

surance.

J.

« Une nuit, c'était en automne, il ventait à éteindre tous les feux du bivouac; un cavalier entra au galop dans cette cour et frappa la porte avec le bois de sa lance, en criant de toutes ses forces : Los Indios! los Indios ! les Indiens ! les Indiens! Tout le monde se leva; on chargea en grande hâte sur les chevaux ce qui pouvait etre emporté; l'argent fut enfoui sous les rocs; en une demi-heure, hommes et troupeaux, habitans et haciendas avaient disparu. L'envoyé de la frontière s'en allait ainsi de porte en porte, le long de la Pampa, éveillant les chrétiens que les sauvages croyaient massacrer endormis, et les chrétiens s'éloignaient vers l'intérieur, tournant le dos au désert, grimpant sur des rochers, en pleine nuit, par des sentiers à pic où les chèvres seules avaient passé avant eux. Les chevaux même avaient peur de tomber entre les mains des infidèles, car ils fuyaient sans se faire prier, sans hennir, sans s'éparpiller le long des routes. - Et le postillon fit malgré lui le geste du cavalier qui agite le fouet au-dessus de son front pour rallier les chevaux. — Peut-être allaient-ils ainsi parce qu'il n'y avait rien à brouter sur les pierres de la sierra; d'ailleurs, bêtes et gens, la nuit, ne font jamais guère de tapage; à ces heures-là, il se passe des choses surnaturelles, et celui qui s'en irait sans motif, le nez au vent, trotter d'un pas délibéré dans certains passages de la montagne, pourrait bien être battu, roulé, traqué par les esprits, par les fées qui dansent sur les grosses pierres, qui causent en rond sur la mousse des vallées... »

Ici, le conteur pressa fortement sa cigarette entre ses deux lèvres et en tira trois bouffées qu'il lança en l'air par les narines; puis il reprit :

« Les habitans étaient donc en fuite; ils marchaient comme s'ils avaient révé, par instinct, en silence et sans se plaindre, poussés par une frayeur qui remplissait l'esprit de chacun, sans songer à se défendre contre un ennemi invisible. D'ailleurs, il n'y avait pas moyen de s'arrêter avant le jour, avant de savoir quelle direction auraient prise les sauvages; c'était là le point important. Seul, un cavalier resta pour épier la marche des sauvages sur le plus élevé des rocs qui entouraient la vallée déserte; il attacha son cheval derrière un buisson et se coucha lui-même à plat ventre dans une haute touffe d'herbe. On l'aurait pris pour un de ces gros lézards qui rampent dans les plaines de Santiago et dont les soldats sont friands.

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