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« Bientot il y eut dans la plaine un murmure confus mêlé de cris perçans; l'espion tressaillit, puis laissa retomber sa tête sur l'herbe. L'Indien ne se trahit pas ainsi quand les ténèbres cachent son approche; le bruit passa en l'air; c'était une troupe de gros perroquets verts qui regagnaient tumultueusement les provinces du nord. Puis la voix aigre du vanneau armé, le cri de tiroutéro, s'éleva du fond de la vallée. Le cavalier allongea le menton au-dessus du roc; l'avertissement semblait sérieux; plus vigilant que nos chiens dont l'odorat est gâté par l'habitude qu'ils ont de dévorer la chair des bestiaux, cet oiseau ne se laisse jamais surprendre; même au milieu de la nuit, il poursuit le passant avec un acharnement courageux en caracolant dans les airs, en jetant au vent cette plainte sonore qui lui a valu son nom. A ce signal répondit un bruit sourd sur la terre humide; l'espion arma sa carabine, se souleva sur le coude... Ce n'était point encore l'ennemi, mais un chevreuil poursuivi par des loups.

« Que la nuit est longue! pensait l'espion; elle était en effet fort longue pour ceux qui fuyaient et aussi pour les Indiens marchant au pillage. Mais une heure environ avant le lever du soleil, à l'instant où une lumière blanchâtre commence à marquer la ligne de l'horizon, le cavalier, toujours en sentinelle, découvrit sur le dos de la plus lointaine colline quelque chose qui s'agitait, qui avançait rapidement, quelque chose de moins vague que la brume chassée par le vent qui la roule. Au-dessus de cette masse mouvante, troupe de cavaliers serrés les uns contre les autres, s'élevaient les longues lances des sauvages armées d'un fer tranchant, ornées à leurs sommets d'une touffe de plumes d'autruche. En avez-vous vu, señores, de ces lances ? »

— Oui, répondirent les voyageurs, elles sont faites pour le guerrier qui habite en plein air, sans autre toit que la voûte des cieux, car elles ont bien trois hauteurs d'homme. - Et elles atteignent de loin, dit le postillon! - Le vieux guide répondit par un mouvement de tête, et continua.

« Après la dernière halte, les Indiens s'étaient remis en marche, et ils se formaient pour l'attaque. Quand vous voyez l'avalanche se détacher du sommet des Andes, vous êtes sûr qu'elle va rouler jusqu'au fond de l'abîme en grossissant toujours; quand le vent de sud-est, le pampero, commence à déraciner les arbres en rasant la sierra de SanLuis, vous ne doutez pas que celui sous lequel vous vous abritez n'ait le même sort, car l'avalanche et l'ouragan ne s'arrêtent point tout à coup dans leur marche terrible. Ainsi vont les Indiens; une fois rassemblés, une fois partis du fond de leur désert, ils poussent toujours

en avant jusqu'aux habitations. On les voit approcher sans échanger entre eux une seule parole, sans ces petits incidens fréquens dans une armée de chrétiens, et qui font espérer à la ville assiégée que l'ennemi va peut-être changer d'avis. Quand la brise souffle, quand le nuage crève, c'est Dieu qui l'ordonne, n'est-ce pas ? Quand l'Indien est en campagne, c'est le diable qui le chasse.

« Aussi la bande fut bientot arrivée; elle se trouvait déjà directement au-dessus de l'espion, qui suivait des yeux toutes ses maneuvres sans courir le moindre risque d'être découvert. Après s'être approchés de la poste, les sauvages n'avaient pas tardé à s'apercevoir qu'elle était déserte, et, se dispersant aussitôt dans la plaine, ils cherchaient le butin, rassemblaient çà et là quelques brebis oubliées, fouillaient les buissons avec le fer de leurs lances, et tournaient avec précaution les rocs derrière lesquels une patrouille pouvait être embusquée; tout cela sans bruit encore, comme s'il se fût agi de toute autre chose que d'une @uvre de carnage. Quand ils virent qu'aucun péril ne les menaçait, la maison fut incendiée, et les sauvages poussèrent des cris hideux, moins pour saluer le jour que pour dire adieu à la nuit. A ce moment-là, les oiseaux montaient en l'air avec leur gazouillement accoutumé. »

- Pourquoi le sauvage ne reste-t-il pas dans son désert où il est roi, ou les créatures de Dieu l'approchent sans crainte, tandis qu'elles fuient si loin devant nous? interrompit le postillon en jetant dans le foyer quelques branches sèches; il y a des circonstances où l'on serait jaloux de lui, où l'on croirait que Dieu le mène par la main, tant il réussit dans ce qu'il entreprend !

- C'est que, plus rapproché par l'instinct des animaux au milieu desquels il passe sa vie, répondit Carlito, presque nu comme eux, il ne change pas comme nous l'aspect de la nature qui l'environne. - Et si son regard perçant devine Toiseau sous la nue, il ne reporte pas de la terre au ciel un cil inquiet que le passé trouble et que l'avenir épouvante, dit Duarte; aussi fait-il le mal sans remords, comme un enfant.

« Certes, l'Indien n'a jamais de remords, continua le vieux guide, car toutes ses guerres sont les mêmes : meurtre, incendie, pillage, c'est invariablement la même marche. Ce jour-là donc, la poste où nous sommes abrités ou à peu près était en flammes; toute la Indiada allait et venait à l'entour, comme autour d'un feu de joie. Cependant ils étaient furieux, les sauvages : le butin consistait tout au plus en quelques vieux chevaux boiteux, en quelques brebis accrochées aux ronces par leurs toisons. Bientôt la troupe tourna à gauche par les

sentiers battus, impatiente de pénétrer plus loin dans le pays habité, et de surprendre quelque famille endormie avant que le soleil eût rendu sa marche visible. Il n'y avait pas de rencontre à craindre, et les Indiens ne s'avançaient pas en bande serrée; toutefois, aucun de leurs mouvemens n'échappait à l'espion. Déjà les sauvages commençaient à gravir les premiers escarpemens de la sierra, et chacun d'eux, choisissant un sentier à sa fantaisie, s'enfonçait dans les fentes du rocher, dans l'épaisseur des broussailles; ils allaient assez lentement d'abord, pour donner aux femmes le temps de rassembler le butin. Vous avez vu les mules chargées gravir les montagnes du Chili, comme elles pointent et montent lestement vers le sommet, souvent cachées aux yeux, et dressant l'oreille aux cris de l'arriero (muletier), qui les anime; ainsi serpentaient, bondissaient, rampaient les sauvages, avides de faire le mal, aidant leurs jambes agiles de la longue tige de leurs lances.

« Toute la bande avait pris un peu à gauche de cette poste, et laissait assez loin d'elle l'espion toujours attentif à surveiller ses maneuvres. Aucun des pillards ne pouvait encore distinguer le cheval légèrement équipé que la saillie du roc couvrait du coté de la plaine. D'ailleurs, ce cavalier n'avait là qu'un rôle tout-à-fait inoffensif: pareil à la perruche qui s'en va se percher sur la plus haute branche d'un arbre éloigné, prête à avertir toute la troupe dès que le péril menace, cet homme attendait qu'il fût temps de donner aux siens le signal de l'approche ou de la retraite des Indiens.

« Cependant çà et là paraissait quelque tête de sauvage, et le cavalier devait songer à se replier sur le gros des fuyards. Au moment où il était prêt à sauter sur son cheval, dont il déliait les pieds, au-dessous de lui le cavalier entendit rouler quelques pierres; il avance la tête, rien ne paraît, seulement les branches sont agitées; le bruit approche, il saisit sa carabine, il se penche, et distingue, en prêtant l'oreille, un pas lent et fatigué, une respiration haletante. Il allonge sa carabine à travers les ronces, dans la fente du roc, et à l'instant où les deux ennemis vont se trouver face à face, le coup part, un cadavre tombe, la tête appuyée sur le plateau de la montagne.

« Bien vite le cavalier regarde ce corps gisant à ses pieds, c'était celui d'une femme indienne que la balle avait frappée au cour. A cette vue, le cavalier eut honte; des bras de la femme mourante s'échappa un enfant, le plomb ne l'avait pas blessé; il restait là, debout, immobile, comme le daim qui, pour la première fois, entend siffler les boules autour de sa tête. Déjà l'espion avait sauté sur son cheval; se

penchant vers le petit Indien, il l'enleva par sa ceinture, l'assit sur le côté de la selle, et se jeta au grand galop à travers la colline. A cet instant, toute la Indiada atteignait le premier rempart de rochers; les lances brillaient et se balançaient aux rayons du soleil levant sur le couronnement de cette muraille naturelle, et les regards des sauvages, fixés d'abord sur ce point qui fuyait, interrogèrent bientôt les grottes dangereuses couvertes de buissons.

« Or, la population fugitive était réunie dans une petite plaine, au versant de la sierra, sous la protection du régiment des auxiliaires des Andes dont je faisais partie; j'avais le grade de sergent depuis la bataille d'Ayacucho. Le jour brillait assez désormais pour que chacun pût se reconnaitre, mais on restait silencieux, car des colonnes de fumée commençaient à s'élever sur toute la frontière; chaque famille apprenait par là qu'elle se trouvait sans asile. Il y avait plus d'une mère inquiète qui faisait le tour des groupes, regardait l'un après l'autre tous les enfans entassés dans le cercle du camp, puis revenait s'asseoir désespérée, la mort dans l'ame, auprès du foyer. Il y avait aussi de tout petits enfans égarés, recueillis au hasard, qui pleuraient et demandaient leur père à tous ces visages inconnus, plongés dans la désolation. Les cavaliers retenaient à grand peine dans les limites de ces retranchemens improvisés le bétail ennuyé, impatient de se disperser dans la plaine et d'aller boire aux ruisseaux. Les soldats, fatigués, fumaient et dormaient; ils savaient bien que les sauvages pe viendraient point attaquer le camp. Cependant marcher à leur rencontre ou à leur poursuite, c'eût été exposer aux lances ennemies cette troupe sans défense, déjà décimée, ou tout au moins pousser à travers la Pampa une reconnaissance inutile.

« Arrivé au milieu de nous, l'espion descendit de cheval, et déroula son manteau, d'où nous vîmes tomber le petit Indien droit sur ses pieds. Au milieu de ces figures étrangères, le louveteau, ouvrant de grands yeux, battit en retraite à reculons jusqu'au pied du roc tint sur la défensive. Un grand éclat de rire partit de tous les groupes de soldats, et certes, señores, il ne fallait rien moins que l'arrivée d'un hote si peu attendu pour dérider ces fronts soucieux, aussi brunis par les neiges des Andes que par le soleil du Pérou. — Où as-tu pris cela? demanda l'alferez de la compagnie. — Que veux-tu faire de ton lionceau? cria un camarade. — Amigo, dit un autre, est-ce là ton prisonnier? C'est trop jeune pour être fusillé. Quel regard! viens ici, niñito, viens ici! Et l'enfant, roulant ses grandes prunelles noires, cachait ses petites mains derrière son dos.

«Ma foi, reprit un officier, il y a ici plus d'une femme qui a perdu son enfant en fuyant dans l'obscurité, voyons si quelqu'une voudra prendre celui-ci en échange. Et saisissant par le bras le petit sauvage, qui résistait de toute la force de ses jambes, il le mena malgré lui au milieu du cercle des femmes. Mais à la vue de l'orphelin à peau cuivrée, les unes pressèrent sur leur cour avec effroi un nourrisson endormi, les autres songèrent à leur enfant condamné à une captivité éternelle chez les sauvages; toutes détournèrent la tête.

- Personne n'en veut donc? demanda l'officier; il est trop jeune pour avoir mérité la mort. Voyez, c'est à peine un enfant, una criatura! Qu'en faire? - Emportez-le, répondirent quelques voix de femmes exaspérées par le chagrin, et les plus méchantes, après tout, n'étaient que les plus tendres pour leur progéniture menacée ou perdue; emportez-le. - Peu satisfait du mauvais succès de sa démarche, l'officier revint au milieu de ses soldats : — Tiens, dit-il au cavalier, reprends ton captif, personne n'en veut.

« Le cavalier était fort embarrassé; il regardait le pauvre enfant sans trop savoir quel parti prendre, comme s'il eût dit : Pourquoi diable ai-je tiré mon escopette? Au fond, c'était là sa pensée, et le regret d'avoir tué une femme le porta à faire une bonne action. Il Ota son bonnet, et, s'avançant vers l'officier, il lui dit: – Señor capitan, peut-être qu'en le baptisant on en fera un vrai chrétien. Puisque aucune de ces femmes ne veut se charger de lui, je le garderai avec moi; il me servira au quartier. Si je suis tué dans un combat, eh bien! señor capitan, je vous demande qu'il reste avec les camarades; et, en attendant que le curé lui donne un nom, je l'appelle Bataillon. Ça va-t-il ? – Bravo! vive Bataillon! cria toute la troupe dès que l'officier eut fait un signe affirmatif, et, bon gré, mal gré, le petit sauvage, porté sur les bras des vétérans, fut obligé de frotter sa petite joue à toutes leurs vieilles moustaches. »

- Bataillon ! dit Duarte en ralliant quelques souvenirs, j'y suis..... - Mais, interrompit le postillon, qu'a de commun ce Bataillon avec la plainte qu'on entend toujours ?... - Chut! plus bas, répondit le vieux soldat; c'est là qu'a été tuée la mère du petit sauvage, dans le sentier qui mène à la montagne, et on n'a pas retrouvé le corps. Les Indiens l'ont enlevé, selon leur usage, dit un des voyageurs. Les corps des guerriers, oui; ils les emportent pour cacher le nombre de leurs morts, reprit le guide; mais celui d'une femme....... - Et il secouait la tête d'un air d'incrédulité. – Et puis, señores, un Indien, ça n'est pas baptisé; quand même on l'enterrerait, on ne peut mettre une croix sur la tombe, et qui sait où va cette pauvre ame?

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