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LES ÉPHÉMÉRIDES

DE MOLIÈRE.

Je ne suis pas misanthrope , et pourtant je me vois obligé de dire un peu de mal de mes contemporains. Notre siècle est un siècle bourgeois, et par conséquent incapable de grandes choses. Je ne lui reproche pas son impuissance, ce serait manquer de générosité. Je ne l'accuse

pas

d'être mesquin, étroit, mécanique; autant vaudrait lui faire un crime d'exister. Plus bienveillant et plus humain qu'Alceste, je l'accepte tel qu'il est, avec ses vices, ses ridicules, et pour tout dire en un mot, ses petitesses. Un palais est certainement préférable à une maison : les galeries ont meilleur air que les corridors, et l'on respire mieux sous le plafond d'une large salle que sous le couvercle doré d'une bonbonnière. Tout le monde est d'accord là-dessus; mais personne ne songe néanmoins à demander à Notre-Dame-de-Lorette pourquoi elle n'est pas Saint-Pierre de Rome. C'est que chacun a mesuré, à un centimètre près, les dimensions possibles des monumens de notre époque. Il y a un niveau providentiel ou fatal sous lequel tous les évènemens issus d'une même idée sont forcés de s'incliner. Notre siècle est petit, je le ré. pète, l'humilité devrait être sa vertu naturelle. Malheureusement, les choses se passent tout différemment. Rien ne se regarde aujourd'hui à l'æil nu. Notre vanité a perfectionné et acclimaté chez nous le télescope, cette invention de lilliputien. Grace à cet instrument officieux, il n'est pas de taupinière qui ne nous paraisse montagne. Chacun de nous a des Cordillières ou

des Pyrénées dans son jardin, ce qui ne laisse pas d'être très flatteur pour la petite propriété.

Notre siècle en est là. Malgré le scepticisme dont il est atteint, il ne demande qu'un prétexte pour se passionner, pour s'enthousiasmer. Le voilà qui se vante maintenant d'avoir élevé un monument à Molière. Il est fâcheux que la sincérité des faits diminue un peu cette gloire soudaine. Les éphémérides des siècles précédens réclament la priorité de l'idée; le hasard a presque tout le mérite de l'exécution. C'est l'histoire du bloc de marbre de la fable : « Sera-t-il dieu, table ou cuvette ? Il sera dieu! » Le conseil municipal de Paris voulait élever une fontaine; mais un acteur de la Comédie-Française se souvint fort à propos de Molière, et il écrivit à ce sujet à M. le préfet. C'est dans cette lettre que se trouve le premier germe apparent de l'idée sanctionnée plus tard par la ville et par l'état. Le monument de Molière n'a done été qu'un heureux accident. Il a fallu, pour qu'il fût exécuté, qu'un sociétaire du Théâtre-Français jetât fortuitement les yeux sur une gazette. La proposi. tion du sociétaire a été adoptée; mais la conclusion de tout ceci, c'est que le conseil municipal de Paris va être désormais placé sous la haute surveillance des comédiens du roi. Grave complication sur laquelle nous appellerions l'attention de l'autorité supérieure, si nous avions la marotte de passer pour un homme profond !

Si Molière, l'acteur bafoué par une populace stupide, pouvait apprendre dans l'autre monde que Frontin a maintenant une influence directe sur les affaires de la cité, il en tressaillerait d'orgueil et de joie pour sa compagnie. Cette dignité de l'artiste est d'ailleurs, en partie, son ouvrage. Au moment

même où des cris fanatiques insultaient à son cercueil, la profession de comédien recevait moralement ses droits de bourgeoisie dans la société. Il est . donc tout naturel que l'initiative de la glorification du fondateur de la co

médie nationale soit venue du théâtre. C'était un comédien qui devait poser la première pierre du monument de Molière.

J'ai vu ce monument le soir de son inauguration, après la retraite des personnages officiels et de la foule des curieux. La nuit était tombée avec les froides vapeurs de l'hiver; environnée d'ombres épaisses, la masse architecturale semblait s'enfoncer dans un lointain solennel qui dérobait au regard la crudité particulière aux constructions récentes. Cet édifice indistinct ne portait pas de date précise, à cette heure douteuse. A travers l'atmosphère sombre et vaporeuse des pays du nord, le monument m'apparaissait avec une signification plus vaste, un sens plus élevé. Cette statue de bronze aux formes confuses pouvait être Shakspeare aussi bien que Molière; elle offrait à ma pensée l'expression complète du génie dramatique : sous le calme puissant et mystérieux du métal, la chaleur intérieure de l'inspiration pouvait dilater la fibre du rire, ou préparer les explosions de la terreur. Je comprenais alors l'étroite parenté de la comédie et du drame, émanations dissemblables d'une source commune. La physionomie sérieuse et méditative qu'on donne ordinairement à notre grand poète comique m'était expliquée.

Une voiture passa au galop, et le reflet de sa lanterne éclaira la statue. Je distinguai un instant les traits de Molière, ce qui donna aussitôt une autre impulsion à ma pensée. Je m'éloignai du monument, et je suivis la rue Richelieu jusqu'au boulevard. C'était la route qu'avait prise autrefois le convoi de l'auteur du Misanthrope pour se rendre à la petite chapelle Saint-Joseph. Toutes les circonstances de ces tristes funérailles se retraçaient naturellement à mon esprit. Je voyais d'abord cette ignoble plèbe hurlant sous les fenêtres de la chambre mortuaire, et ne cessant d'outrager l'illustre poète qu'à la vue de l'argent répandu par sa veuve pour apaiser de sauvages colères. Cet argent tombé dans la boue était ramassé avec une brutale avidité qui se traduisait en injures grossières suivies de rixes terribles. La presse s'écoulait ensuite avec des murmures décroissans, et les misérables insulteurs allaient dépenser dans quelque cabaret immonde les pièces de monnaie jetées à leur rage vénale. Le cercueil de Molière avait payé le prix du passage. Il s'acheminait maintenant vers la chapelle Saint-Joseph avec une vitesse furtive. Le deuil était conduit par Mlle Molière, dont le visage exprimait plutôt la colère que la douleur. Deux cents flambeaux, portés par les amis du mort, vacillaient et finissaient par s'éteindre au souffle de la bise de février. Quels étaient ces amis, rangés à la suite de la veuve de Molière ? Les écrits du temps ne les nomment pas, mais je devine les plus célèbres d'entre eux. Voici Boileau, entouré de Chapelle, de Ménage, de Bernier le Mogol, et de toute cette société gassendiste du Marais, qui se moquait à cette époque des romans de monsieur Descartes. Dans ce groupe, Chapelle ou Ménage auront prononcé, j'en suis sûr, en regardant la veuve éplorée, ces mots naïfs de l’Amour Médecin : « Ma femmc est morte, je la pleure. Si elle vivait, nous nous querellerions. » La Fontaine n'assiste pas aux funérailles. Il aura oublié que son ami Molière est mort. Le peintre Mignard est à côté de l'acteur Baron. Celui-ci, quoique vêtu de deuil, porte une cravate de campagne dont le bout est engagé dans l'une des ganses du justaucorps, et un sachet à la royale, rempli d'herbes odoriférantes. Il a ses gants et son flacon dans la poignée de son épée. L'élégant comédien a oublié pour aujourd'hui les alcôves tendues de tapis de Perse et les couchettes de bois doré ornées d'aigrettes de cristal. Auprès de lui se tiennent les plus anciens camarades de Molière, Lagrange et sa femme Marotte, ancienne servante de Mme de Brie; Hubert, qui joue si bien les rôles de la comtesse d'Escarbagnas et de Bélise, Mme de Brie, l'Agnès de l'Ecole des Femmes, et tous les autres membres de cette troupe choisie que faisait vivre le génie de Molière. Des danseurs, des musiciens du théâtre, viennent ensuite, et le convoi est terminé, sans doute de peur de quelque alerte, par ces gagistes robustes, qui, pendant les représentations, gardent la porte de la comédie contre les attaques des ferrailleurs. Au milieu du cortège et tout près du cercueil, le regard s'arrête sur une petite fille qui donne la main aux deux pauvres religieuses de province dont les prières ont entouré le chevet du JANVIER.

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TOME XXV.

mourant. Cette enfant, que son père n'a peut-être jamais osé caresser, est l'unique postérité de Molière, descendu dans la tombe sans avoir goûté les saintes joies de la famille. Les deux religieuses ne sont pas, comme on le croit communément, des saurs de charité. Les couvens malheureux de la province qui n'avaient pas assez de biens pour se soutenir envoyaient tous les ans à Paris, vers l'époque du carême, des quêteuses dont l'habit grossier et les mæurs simples n'attiraient pas grande abondance d'aumônes. Les quêtes ne sont véritablement fructueuses que lorsqu'un peu de coquetterie se mêle à cet appel de pieux subsides. Ces naïves et ignorantes filles ne connaissaient pas les artifices mondains auxquels la bienfaisance élégante se laisse prendre. Débarquées à Paris par le coche de Rouen ou d'Auxerre, peut-être même venues à pied, de ville en ville, jusqu'à la résidence des grandes fortunes, elles ne savaient le plus souvent où se loger dans cette enceinte immense. Aventurières de la charité, elles étaient regardées de mauvais ceil par la piété sédentaire. Dans leur isolement et leur détresse, elles avaient alors recours aux personnes mises au ban de la religion. Les comédiens menaient comme elles une vie errante et précaire. Elles trouvaient souvent chez eux cette ouverture de cæur et cette franchise d'accueil qui doublent le prix d'une bonne cuvre. Fraternité touchante établie entre ces deux bohêmes, dont l'une courait les champs sous la protection de la Providence, tandis que l'autre n'avait pour dieu que le hasard! C'était des deux côtés une simplicité presque primitive, terrain neutre où la foi religieuse et la loi naturelle se rencontraient sans se heurter. Peut-être les deux seurs à qui Molière avait donné l'hospitalité dans sa maison se souvenaient-elles de l'avoir donnée elle-même autrefois au comédien ambulant, brisé de fatigue et de privations. Reconnaissantes de la bienveillante pitié qu'avait eue pour elles l'illustre excommunié, l'esprit chrétien les avait amenées auprès du cercueil maudit que deux prêtres de Saint-Joseph escortaient à regret. Ces pieuses femmes, tout entières aux impressions de leur cour, s'étaient montrées, à force d'ignorance, plus intelligentes de la loi évangélique que le frivole archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, et l'austère évêque de Meaux, Bossuet. On connaît les impitoyables paroles que prononça ce dernier le lendemain de la mort de Molière : « La postérité saura la fin de ce poète-comédien, qui, en jouant son Malade imaginaire ou son Médecin par force, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit: Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez. » Ce dur anathème devait être en effet proféré par le sévère prélat dont les conseils amenèrent la révocation de l'édit de Nantes. Il est des hommes de génie, soutenus par un despotique et saint orgueil, qui se posent comme des monumens immuables en travers de la route de l'avenir et qui en interdisent l'accès à leur siècle, sous peine de mort. Bossuet est un de ces esprits hautains dont les argumens portent avec eux une

sanction pénale. Sans pitié pour les plus douces et les plus charmantes erreurs, il repousse et condamne tout ce qui s'écarte de la ligne droite du dogme. Ce sacrificateur de la loi nouvelle choisit pour victimes, dans le grand siècle, les deux hommes dont l'ame est la plus tendre et la plus aimante : Fénelon et Molière !

Je songeais encore à tous ces souvenirs le lendemain de l'inauguration du monument élevé à la gloire de ce dernier. La tête pleine de ces rêves où l'imagination se complaît, je voulus revoir clairement ce que je n'avais fait qu'entrevoir la veille. L'artiste avait-il compris, exprimé une partie des idées que réveillait en moi cette grande mémoire ? Par quel côté avait-il abordé cette large et triple nature où l'observateur retrouve la gravité du philosophe, l'élégante simplicité de l'homme de cour, et la libre fantaisie du comédien? Allais-je admirer un héros du Roman comique, un portrait vivant de La Bruyère ou un homme illustre de Plutarque ? Toutes mes sympathies, je l'avoue, étaient acquises d'avance au jeune chef de troupe, battant l'estrade dans les provinces, amusant les bourgeois de Narbonne ou de Béziers, enlevant çà et là un joyeux compagnon à Filandre ou à Paphetin, et dépensant en plein air son esprit et son cæur, sans savoir qu'il aurait un jour sur le front l'auréole sérieuse du grand homme. C'est l'époque des créations sans effort, des amours sans jalousie, et de la comédie sans entrave. Nous sommes encore sous l'impression des meurs de la fronde, et les libres allures de cette période héroï-comique ne se sont pas régularisées devant le goût souverain de Louis XIV. Le temps n'est pas venu de faire régner à Paris cette peinture fine et sincère de la société qui donne un cachet historique au Tartufe et aux Femmes savantes, pièces déposées pour toujours dans les archives de l'esprit humain. La tête couverte d'une barrette ronde avec une mentonnière en peau de mouton, le corps flottant dans un large sac, et les pieds chaussés de gros souliers gris noués d'une touffe de laine, Gros-Guillaume prodigue, à l'hôtel de Bourgogne, sa verve bouffonne et grossière. On en est encore, suivant l'expression d'un contemporain, aux productions tirées de l'escarcelle de l'imagination. Lorsque Gautier-Garguille, Turlupin ou leur volumineux camarade ouvrent la bouche pour lancer quelque parole gaillarde et ambigüe, le spectateur ravi s'épanouit en rires bruyans. Un franc succès couronne la farce : le bourgeois tape des mains sur ses genoux, et le marquis évaporé s’écrie étourdiment : « Serviteur à la turlupinade! » Molière s'emparera plus tard de ce cri dans l'Impromptu de Versailles; mais auparavant, il faut qu'il étudie en courant les patois du Limousin et du Languedoc, afin de pouvoir écrire, si l'occasion s'en présente, à son retour à Paris, une comedia dell' arte (M. de Pourceaugnac ). Si vous possédez le sentiment divinateur de l'artiste, représentez Molière à ce moment de jeunesse et de folle vie. Cette figure ouverte et expressive n'est pas encore penchée sous le poids de la solennelle perruque à la Louis XIV. La flamme sensuelle éclate dans ce regard pénétrant que l'observation doit rendre plus calme et

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