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- Et pourquoi cela ?

- Parce que vous avez produit une vive impression sur lui, parce qu'il est amoureux de vous, enfin.

Ces derniers mots percèrent le vague qui confondait toutes choses dans l'esprit de Fernande; sous une sorte de tranquillité d'esprit et de maintien, elle cachait le trouble intérieur, l'orage de la jalousie montait de son cæur à son cerveau; la résolution de ne plus revoir celui qui l'avait trompée, la nécessité d'une rupture, le désir de la vengeance même, bourdonnaient à ses oreilles, lui soufflant des projets confus, des décisions insensées. Au milieu de tout cela, une idée surgit tout à coup : Fernande, par la douleur même qu'elle éprouvait, sentait la faiblesse de son cæur. Si elle rencontrait Maurice, si Maurice, désespéré, suppliant, se jetait à ses genoux, elle pardonnerait, et, une fois qu'elle aurait pardonné, que serait-elle à ses propres yeux!... Il fallait donc rendre tout retour impossible; alors la femme qui avait aimé dans toute la pureté de son cœur, se rappela qu'on avait fait d'elle une courtisane, une femme galante, une fille entretenue; un changement brusque, bizarre, inattendu, se fit dans toute sa personne, un frisson courut par tout son corps, une sueur froide passa sur son front; mais elle essuya son front avec le mouchoir dont elle avait essuyé ses larmes : elle mit la main sur son coeur pour en comprimer les battemens; puis, comme si elle sortait d'un rêve épouvantable :

- Que me disiez-vous, madame? répondit Fernande avec un sourire acre et une voix stridente; que me disiez-vous tout à l'heure? je n'ai pas bien entendu.

- Je vous disais, chère petite, reprit Mme d'Aulnay, que vous avez exercé votre influence ordinaire, et que notre convive est parti amoureux fou de vous.

- Qui, ce monsieur? dit Fernande. Ah! vous vous trompez, j'en suis sûre; il n'a fait aucune attention à moi.

Dites, mon bel ange, que vous n'avez fait aucune attention à lui, et alors vous serez dans le vrai. Ce monsieur, comme vous dites, est un homme de goût, et je vous réponds, moi, qu'il vous a appréciée du premier coup d'ail. Songez donc que rien n'échappe à ma perspicacité, à ma connaissance du caur humain.

Et vous le nommez? — Mais je vous ai dit trois fois son nom, sans compter que Joseph l'a annoncé. -Je n'ai rien entendu.

2

TOME XXV.

JANVIER

- Le comte de Montgiroux.
- Le comte de Montgiroux? répéta Fernande.

Vous le connaissez de nom, n'est-ce pas ? - Très bien. - Vous savez alors que c'est un homme digne de toute considération?

-Je sais tout ce que je voulais savoir, répondit Fernande d'un ton qui indiquait qu'il était inutile de s'appesantir davantage sur ce sujet.

- La voiture de madame est prête, dit le domestique en ouvrant la porte. - Venez-vous, ma chère amie? demanda Mme d'Aulnay. - Me voici, répondit Fernande. Toutes deux montèrent en voiture. Sans doute le bruit et le mouvement opérèrent chez la femme de lettres la distraction habituelle; mais Fernande resta muette, insensible. Ses yeux voyaient sans distinguer, son ame entière se concentrait dans sa douleur. Elle était plongée au plus intime de ses réflexions, que sa compagne avait eu la discrétion de ne pas interrompre, quand tout à coup Mme d'Aulnay lui posa la main sur le bras.

- Voyez-vous ? dit-elle.
-Quoi ? répondit Fernande en tressaillant.

Je vous l'avais bien dit. - Que m'aviez-vous dit?

- Que nous le rencontrerions. -Qui? - Le comte de Montgiroux. - Où est-il? demanda Fernande.

-C'est son coupé qui va croiser notre calèche. En effet, un charmant coupé bleu-foncé et argent venait au grand trot d'un charmant attelage. Tout était jeune, le cocher, les laquais, les chevaux, tout, hors la tête qui passa par la portière, et qui jeta aux deux dames un gracieux salut.

Fernande répondit à ce salut par un charmant sourire. Le coupé, emporté par sa course, disparut en un instant. - Eh bien cette fois, dit Mme d'Aulnay, l'avez-vous va? - Oui.

Eh bien! comment le trouvez-vous ? - Mais, dit Fernande, je le trouve très convenable, et il me semble avoir bon air.

- Allons, allous, dit Mme d'Aulnay, j'avais peur que cette fois encore votre préoccupation ne vous eût aveuglée. Dans tous les cas, ce n'est pas la dernière fois que nous le rencontrerons, allez; soyez tranquille.

En effet, après un quart d'heure de promenade, et comme la voiture roulait lourdement dans une allée sablonneuse, les deux femmes virent de nouveau l'élégant coupe venir à leur rencontre. Seulement, cette fois, au lieu de passer rapidement, il ralentit sa marche.

Mme d'Aulnay échangea quelques paroles avec le comte de Montgiroux, qui, en plongeant ses regards dans le coupé, put voir que Fernande tenait à la main un des deux bouquets qu'il avait envoyés. A cette vue, la figure du comte s'épanouit, et ce fut avec une voix triomphante qu'en quittant ces dames, il cria à son cocher : - A l'hôtel.

Il s'en va ravi, dit Mme d'Aulnay. - Et de quoi? demanda Fernande. - Il a vu que vous teniez son bouquet à la main. - Vous croyez qu'il l'a remarqué?

- Coquettel vous l'avez bien vu aussi. Maintenant, il ne tient qu'à vous qu'il y ait sous peu une vacance à la pairie.

- Comment cela ? — Tenez rigueur au comte, et j'engage ma parole qu'avant huit jours il se brûle la cervelle.

- Vous êtes folle! - Non pas. Vous etes non-seulement aimée, mais adorée. Ne meprisez point cela, allez ; c'est très bon d'être adorée.

- Hélas! dit Fernande avec un profond soupir. — Puis tout à coup, reprenant cette feinte gaieté que depuis un instant elle avait appelée à son secours:- Mais je me rappelle, continua Fernande, nous dînons avec le comte, n'est-ce pas ?

- Oui, et il est allé chez lui changer de toilette.. -C'est justement ce à quoi je pensais. Ne serait-il pas bon que vous me jetassiez chez moi pour que j'en fasse autant?

- Allons donc! votre négligé est charmant. N'allez point altérer ce beau désordre, cher ange... vous auriez l'air d'avoir fait des frais pour lui. Si c'était un jeune homme de vingt-cinq ans, à la bonne heure; mais il ne faut pas nous gater nos vieux, il n'y a plus que ceux-là d'aimables.

- Comme vous voudrez, dit Fernande, qui tremblait au fond du ceur, en rentrant chez elle, d'y retrouver Maurice.

La promenade continua pendant une heure encore, mais la conversation se termina lå; ou si elle reprit quelque activité, M. de Montgiroux avait cessé d'en etre l'objet.

En rentrant chez elle, Mme d'Aulnay trouva la table dressée. Il était évident qu'ainsi qu'il avait demandé la permission de le faire, le comte avait passé par là.

A six heures justes, on annonça le comte de Montgiroux.
Il entra, et saluant la maîtresse de la maison :

- Affirmez à madame, dit-il, que, pour venir à six heures, je ne suis pas tout à fait un provincial; seulement le désir de vous voir m'a poussé en avant, voilà tout.

Puis, avec une aisance parfaite, le comte s'assit, parla avec un charme extrême de toutes les choses dont on parle aux femmes, de la pièce nouvelle à l'Opéra, du prochain départ du théatre Italien pour Londres, des projets de campagne, demandant aux femmes ce qu'elles comptaient faire, n'ayant, lui, rien de bien arrêté, et déclarant que si la chambre lui en laissait la liberté, il était prêt à se mettre à la disposition du premier caprice venu.

Et, en prononçant ces mots, il regardait Fernande, comme pour lui dire : Faites un signe, madame, et ce signe sera un ordre; énoncez un désir, et ce désir sera accompli.

Fernande répondit, comme le comte, qu'elle ne savait pas ce quelle ferait, mais, en tous cas, qu'ayant passé un hiver fort retiré, elle comptait, au retour de la belle saison, prendre sa revanche.

Mme d'Aulnay avait une comédie à mettre en scène; occupation qui devait la retenir à Paris.

On se mit à table.M. de Montgiroux, placé entre les deux femmes, fut également galant pour toutes deux, sans que sa galanterie eût rien de ridicule. C'était même bien plutot la douce bienveillance d'un vieillard, l'urbanité d'un homme distingué, que de la galanterie dans le sens qu'on attache à ce mot.

Fernande, dont le goût était si fin, dont le tact était si parfait, ne put s'empêcher de reconnaitre en elle-même que M. de Montgiroux était digne de la réputation que Mme d'Aulnay lui avait faite : et quoique son sourire fût profondément triste, deux ou trois fois elle se surprit à sourire.

On se leva de table et l'on passa au salon pour prendre le café. Comme on reposait les tasses sur le plateau, l'on annonça à Mme d'Aulnay que le directeur du théâtre auquel elle allait donner sa pièce avait à lui dire deux mots de la plus haute importance.

Mon cher comte, vous le savez, dit Mine d'Aulnay, les directeurs de théâtres sont, avec l'empereur de Russie et le grand Turc, les seuls monarques absolus qui restent en Europe, et à ce titre on leur doit bien quelque considération; permettez donc que je vous quitte un instant pour recevoir mon autocrate; d'ailleurs, vous n'avez pas à vous plaindre, je l'espère, je vous laisse en bonne compagnie.

A ces mots elle se leva, baisa Fernande au front, fit une révérence au comte et sortit.

Fernande sentit son cœur se serrer. Ce tete à tête était-il arrangé entre M o d'Aulnay et le comte? Était-elle véritablement traitée avec cette légèreté ?

Puis, avant que Mme d'Aulnay eût refermé la porte, elle fit un retour amer sur elle-même.

Au fait, se dit-elle, répondant à sa pensée, que suis-je au bout du compte? une courtisane. Allons, pas d'hypocrisie, Fernande, et ne fais pas semblant de rougir de ton état.

Et alors elle releva la tête, qu'elle avait tenue un instant baissée, et força son regard de s'arrêter sur le comte.

- Madame, dit celui-ci, encouragé par la manière dont depuis le matin Fernande s'était conduite vis-à-vis de lui, et rapprochant son fauteuil du canapé où elle était à demi couchée; madame, je ne vous avais jamais vue, mais j'avais bien souvent entendu répéter votre éloge. Je m'étais fait de vous une haute idée, vous l'avez surpassée par un charme inexprimable et par un goût exquis; je m'attendais à voir briller la beauté dans tout l'éclat qui l'entoure d'ordinaire, et je trouve tant de modestie et de douceur dans votre regard et votre langage, que c'est tout au plus maintenant si j'ose vous dire ce que vous savez bien du reste, c'est-à-dire qu'il est impossible de vous voir sans vous aimer.

– Dites, monsieur, répondit Fernande en souriant avec une profonde tristesse, que vous savez bien que je suis une de ces femmes à qui l'on peut tout dire.

-Eh bien! non, madame, reprit le comte; peut-etre étais-je venu ici avec cette idée, mais je vous ai vue, non point telle que vous a faite l'impertinent bavardage de nos jeunes gens à la mode, mais telle que vous êtes réellement. Et maintenant je tremble et j'hésite en essayant de vous faire comprendre que je serais véritablement trop heureux si vous me permettiez de vous consacrer quelques-uns des instans que me laissent mes devoirs d'homme d'état.

Fernande reçut cette déclaration prévue avec un sourire doux et mélancolique. Il eùt fallu connaître ce qui agitait son ame, pour

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