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il y a eu pour M. Berryer et ses amis plus qu'un échec oratoire, il y a eu une défaite politique dont ils auront à subir long-temps les conséquences.

Cependant, au milieu de son premier discours, M. Berryer, qui sentait combien il était au-dessous de lui-même et de la circonstance, avait, par un retour d'inspiration, trouvé une manière heureuse de quitter la tribune. M. Dupin avait fait une plaisanterie, la chambre s'était mise à rire. Alors M. Berryer de s'indigner, de déclarer qu'il ne prendrait pas la chambre plus au sérieux qu'elle ne se prenait elle-même, qu'il n'avait plus rien à répondre, rien à combattre, et qu'il s'arrêtait. C'était là une bonne sortie; s'interrompre ainsi , c'était se relever. Mais à cette adroite et brusque retraite, M. Guizot n'eût pas trouvé son compte, il avait à parler; en se retirant du débat, l'orateur légitimiste rendait impossible le discours de M. Guizot. Aussi vit-on ce dernier intervenir, et engager M. Berryer à ne pas abandonner ainsi la partie, à remonter à la tribune. Conseil dangereux : en le suivant, M. Berryer acheva sa propre défaite; sa seconde apparition à la tribune fut encore plus malencontreuse que la première, et la déroute fut entière.

En se permettant la manifestation de Belgrave-Square, il est une chose à laquelle les légitimistes n'ont assurément pas pensé, c'est que, grace à eux, les principes de notre révolution allaient être invoqués de nouveau par l'immense majorité du pays et par les grands pouvoirs de l'état. Ces principes, que, dans le cours ordinaire des choses, on laisse pour ainsi dire sommeiller, reparaissent toujours quand le parti du passé semble vouloir lever la tête ou hausser la voix. Nous les retrouvons, ces principes, dans la bouche de M. Guizot , qui a parlé, non plus comme mipistre du 29 octobre, mais comme représentant de la révolution de 1830. « Nous avons fondé un gouvernement, a dit M. Guizot, sur la réciprocité des droits, sur le principe du contrat entre le prince et le pays; et je n'en fais pas un mérite particulier, ni à aucun des cabinets, ni à aucune des majorités, c'est le mérite de tout le monde depuis 1830. Ce sera l’quvre glorieuse de notre époque, et cette gloire-là, tout le monde en aura sa part. » En parlant ainsi, M. Guizot pouvait compter sur l'approbation générale, puisqu'il rendait justice à toutes les fractions de l'immense majorité constitutionnelle. Un démocrate n'aurait pas pu déployer plus de vigueur contre les prétentions des légitimistes, que ne l'a fait l'heureux adversaire de M. Berryer. « Il y a, s'est écrié M. Guizot, il y a des destinées écrites, il y a des incapacités fatales dont aucun médecin ne peut relever ni une race, ni un gouvernement! » Voilà tout ce qu’ont obtenu les légitimistes, c'est d'entendre répéter l'arrêt de leur irrévocable déchéance par M. Guizot, qui sous la restauration n'était pas, on le sait, dans les rangs des révolutionnaires.

Quand l'incident légitimiste a été vidé, le débat a été sur-le-champ placé au plus vif des intérêts présens par l'apparition de M. Thiers à la tribune. On ne saurait accuser M. Thiers d'abuser de la parole, et d'avoir harcelé le ministère qui lui a succédé. Depuis trois ans, M. Thiers n'a parlé qu'à de

longs intervalles. La dernière circonstance dans laquelle il se soit adressé à la chambre est la discussion de la loi de régence; on peut se rappeler quel puissant secours il apporta au gouvernement à cette époque, et combien il contribua à faire adopter les principes monarchiques qui devaient servir de base à une loi aussi essentielle. Aujourd'hui, M. Thiers parait penser que d'autres devoirs lui sont imposés. Comme il n'a plus d'inquiétudes sur la stabilité du gouvernement, il croit pouvoir examiner si les représentans du gouvernement remplissent bien toutes les conditions parlementaires et politiques que l'esprit de notre constitution leur impose. Il croit servir encore un gouvernement auquel il est dévoué en faisant de la critique et de l'opposition.

Nous ne croyons pas que jamais la critique et l'opposition se soient exprimées avec une modération plus spirituelle. En reprenant la question parlementaire telle qu'elle était posée 1839, M. Thiers a jeté sur ce passé le coup d'oeil impartial d'un homme qui, revenu des émotions de la lutte, sait rendre justice à tout le monde, même à ses adversaires. Il a rappelé que, dans les grandes rencontres de la coalition, il n'avait pas été, tant s'en faut, le plus ardent, et cependant, a-t-il ajouté, je me suis souvent repenti de n'avoir pas économisé au moins la moitié de ma vivacité pour ce qui s'est passé depuis. C'est avec cet enjouement de bon goût que M. Thiers a abordé la tribune; rien d'acrimonieux ni de violent. Il semblait vouloir, par la mesure de ses expressions, adoucir ce que les critiques avaient au fond de grave et d'incisif.

Nous regrettons que M. le ministre de l'intérieur n'ait pas assez suivi cet exemple. Il y avait dans ses paroles une â preté dont il est permis de s'étonner quand on songe aux égards que se doivent mutuellement les hommes qui ont passé par le pouvoir. D'ailleurs ce mode d'argumentation qui consiste à dire : On nous reproche que notre politique n'est pas prévoyante, celle de nos adversaires l'a-t-elle été davantage? ce mode d'argumentation n'est-il pas aujourd'hui un peu usé? Refaire, à trois ans de distance, le bilan du 1er mars, reproduire une à une toutes les critiques adressées à sa politique, n'est-ce pas manier une arme qui tombe de vétusté entre les mains de ceux qui prétendent s'en servir encore ?

D'ailleurs où veut-on en venir avec ce perpétuel système de récriminations? Prétend-on que tous les hommes de talent qui, en 1840, étaient aux affaires soient condamnés à un éternel silence, à une éternelle inutilité? Telle n'est à coup sur la pensée ni de la chambre ni du pays. Constatons avec exactitude les sentimens du parlement. Nous tomberons volontiers d'accord que la majorité de la chambre ne veut pas en ce moment le renversement du cabinet, et qu'elle évitera tout ce qui pourrait amener brusquement ce résultat; mais nous serons aussi dans le vrai en maintenant que la majorité elle-même voit avec plaisir se développer en dehors du cabinet des talens distingués, des capacités gouvernementales qui pourront un jour rendre au

pays des services nécessaires. Nous serons aussi dans le vrai en disant que la majorité écoute avec attention tout ce qui peut l'éclairer, et sans trop de dé. plaisir les critiques fondées qui peuvent s'adresser à la gestion ministérielle. Il est remarquable que le cabinet soit toujours obligé de se défendre lui-même, et que, du sein même de la majorité, il ne s'élève pas de défenseurs officieux de sa politique. Une pareille situation ne serait pas possible en Angleterre.

D'ailleurs, la majorité n'a pas besoin des discours des orateurs de l'opposition pour savoir que le ministère a souvent voulu ce qu'il n'a pu obtenir, et subi ce qu'il n'avait pas voulu. M. Thiers l'a rappelé à la tribune, mais la majorité le savait, puisque c'est presque toujours elle qui a imposé au cabinet ce qu'il ne voulait pas, et lui a refusé ce qu'il demandait. Il paraît que la majorité et le ministère s'arrangent assez bien de cette manière de vivre. Peutêtre les vrais principes du gouvernement constitutionnel s'en accommodent-ils moins.

Il est un point sur lequel M. Duchâtel, malgré toute la vivacité de ses efforts, n'a pu parvenir à justifier le cabinet : c'est la question de dotation. Nous n'avons pas attendu que, sur ce sujet, le blâme tombåt de la bouche des premiers hommes politiques de la chambre, pour dire toute notre pensée. Dès le principe, nous avons regretté que le ministère eit manqué du courage nécessaire, soit devant la couronne, soit devant la chambre. Avec l'autorité qui lui appartient, M. Thiers a adressé le même reproche au cabinet, et il a déploré que, par une pareille conduite, la couronne ait été découverte et compromise.

On a objecté, nous ne l'ignorons pas, que rien d'officiel n'avait été dit et fait à ce sujet. La réponse n'est pas sérieuse. Les conversations dans les bureaux de la chambre ont, ce nous semble, un caractère assez grave, assez parlementaire, pour témoigner des intentions, ou plutôt des perplexités du cabinet. Ce n'est pas d'ailleurs la première fois qu'on argumente sur tel projet du ministère sans que rien d'officiel ait été publié. Dans la question de l'union franco-belge, il n'y a eu rien d'officiellement entamé devant les chambres; cependant, qui a jamais douté que le gouvernement ait eu sérieusement la pensée de cette union ? Sur le bruit des résistances, non pas même du parlement, mais de quelques gros industriels réunis dans un salon, cette pensée a été abandonnée. Dans la question de la dotation, le ministère s'était avancé plus encore. Comment le contester sans rencontrer des incrédules dans ceux qui savent les choses?

Il serait injuste de méconnaître que le cabinet , attaqué avec vigueur, s'est défendu avec énergie, et parfois avec succès. Dans le premier discours qu'il a prononcé, M. Billaut ne s'est occupé que de la question intérieure; il s'agissait de savoir si lu gouvernement parlementaire, tel que la chambre elle-même le voulait en 1840, existe aujourd'hui ; M. Billaut s'est prononcé hautement pour la négative, et il a reproduit avec habileié une partie des considérations déjà développées par M. Thiers. C'est M. Dumon qui, dans le cabinet , s'est chargé de lui répondre; il débutait comme ministre. M. Du

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mon n'a reculé devant aucune des questions politiques, et il a montré, dès le premier jour, qu'il serait plus utile que son prédécesseur au cabinet qui l'avait appelé dans son sein. L'amendement sur la politique intérieure qu'avait surtout soutenu M. Billaut n'a été guère repoussé par la chambre qu'à une majorité de vingt-cinq voix, et cependant il s'agissait d'exprimer un blâme solennel sur l'ensemble de la conduite du cabinet !

Quand nous parlons des attaques vigoureuses dont le cabinet a été l'objet, nous ne rangeons pas cette année M. de Tocqueville parmi les assaillans redoutables. L'honorable auteur de la Démocratie en Amérique s'est trompé quand il a cru qu'on pouvait produire quelque effet sur une assemblée en lui apportant une pensée ambiguë et voilée. Lorsque M. de Tocqueville est descendu de la tribune, il était impossible de savoir ce qu'il avait voulu dire, ce qu'il avait voulu défendre. Aussi M. Villemain a-t-il habilement profité de l'avantage qu'on trouve toujours à presser de questions un homme qui s'égare dans des propositions vagues et des abstractions stériles. M. le ministre de l'instruction publique a été chaleureux et précis. C'est une affaire d'avant-garde qui devrait l'encourager à présenter sur-le-champ son projet à la chambre des députés.

Ce n'était pas sans curiosité qu'on attendait la discussion sur les affaires étrangères. On savait que l'opposition se proposait de redoubler sur ce point la vivacité de ses attaques. Avant que les principaux champions en vinssent aux mains, la chambre n'a pas refusé son attention à MM. Jules de Lasteyrie, Garnier-Pagès et Ducos. Ces trois honorables députés ont surtout insisté sur nos relations avec l'Espagne. M. Garnier-Pagès, qui revenait de Madrid, a plutôt fait à la tribune un chapitre de voyage qu'un discours. M. de Lasteyrie a parlé avec bon sens, et M. Ducos parfois avec éclat.

Mais c'était M. Billaut dont on désirait la présence à la tribune; c'était lui qui s'était chargé de présenter un amendement qui devait apporter des restrictions à l'entraînement du cabinet vers l'alliance anglaise. Dans son premier discours, M. Billaut, venant après M. Thiers, avait dû nécessairement répéter, au sujet de la politique intérieure, ce qui avait été dit par l'ancien président du 1er mars; mais dans la question anglaise, M. Billaut, parlant le premier, a eu l'honneur de frayer lui-même la voie dans laquelle les opposans allaient prendre position contre le cabinet. Le ministère a engagé la France dans une série croissante de démonstrations bienveillantes envers l'Angleterre, et, en revanche, il n'a rien obtenu : telle a été la proposition fondamentale des discours de l'orateur. « A la fin de 1840, a dit M. Billaut, le ministère était à l'état d'isolement et de paix armée; en 1841, il proclamait le système de l'indépendance dans la bonne intelligence; en 1842, il parlait d'accord sans intimité : aujourd'hui il parle d'entente cordiale. » Ce piquant résumé a produit une sérieuse impression sur la chambre. L'orateur a d'ailleurs pris soin de l'appuyer de citations empruntées aux discours de M. Guizot depuis trois ans. Tout cela était ingénieux, mesuré, marchant au but.

rien ne

Après la séance où M. Billaut avait si nettement posé la question de l'alliance anglaise, on attendait avec impatience la réponse de M. Guizot; mais un épisode sur lequel on n'avait pas compté est venu donner une autre physionomie à la séance d'hier. Quand M. Charles Lafitte s'est présenté aux électeurs de Louviers, il a fait presque parade des moyens avec lesquels il prétendait s'assurer leurs suffrages. Il s'est vanté de pouvoir à lui seul doter l'arrondissement d'un tronçon de chemin de fer, et il a déclaré que si c'était là de la corruption, il s'avouait corrupteur. Ces faits , quoiqu'ils n'aient été indiqués à la tribune que d'une manière atténuante, ont soulevé la suscepti. bilité de la chambre. Le ministère a craint une enquête, et il s'est joint à l'opposition pour demander l'annulation, qui a été votée presque unanimement.

Après cet incident, la question anglaise est revenue. M. Guizot a répondu longuement à M. Billaut; et il n'a pas dissimulé qu'il s'est presque toujours attaché à agir de concert avec le cabinet anglais. On s'attend pour

demain à une réplique de M. Thiers.

Pendant qu'à la chambre il est si fort question de l'Espagne, marche dans la Péninsule, et la situation y reste la même. On dirait que tous les partis éprouvent une espèce d'étonnement d'en être venus à une abdication aussi singulière après s'être donné tant de mouvement. Ce n'est pas seulement tel parti qui abdique, mais c'est le gouvernement constitutionnel lui-même qui cesse de fonctionner pour faire place à une sorte d'omnipotence ministérielle. Il est permis de craindre que ce calme ne soit pas de longue durée. En attendant, le général Narvaez s'opiniâtre à refuser la dignité de capitaine-général qui lui a été conférée par la reine sous le contreseing de M. Mazarreddo. Sur un premier resus, le ministre de la guerre avait insisté : le général avait persévéré dans sa résolution de ne pas accepter le haut grade qui lui était offert; M. Mazarreddo, dans une seconde lettre, vient de signifier au général Narvaez qu'il ait à se conformer à l'ordre de la reine. Il est probable que le général finira par obéir. On aurait tort de voir dans cette conduite une comédie préparée d'avance. Le général Narvaez est un homme de premier mouvement, susceptible de tous les sentimens et de toutes les impressions; c'est sans effort qu'il a montré ce désintéressement chevaleresque qui ne veut d'autre récompense que le triomphe de ses opinions monarchiques; puis le même homme sera capable de toutes les exagérations et de toutes les violences. C'est véritablement un Espagnol des anciens jours, dont l'étrange figure ne ressort que davantage au milieu de la transformation des mæurs de nos voisins.

O'Connell est devant ses juges non pas en accusé, mais en avocat, avec sa grande perruque. Le maire de Dublin le conduit au palais chaque jour dans sa voiture. Le libérateur vient encore d'adresser une missive au peuple d'Irlande pour le prier d'assister immobile au drame judiciaire dont lui, Daniel, est le héros. Environné de ses fils et de ses amis, comptant sur les sympathies de la majorité des Irlandais, O'Connell descend avec confiance dans

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