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une arène où si souvent il s'est signalé pour défendre la liberté des autres. Là il se sent dans son rôle et dans le vrai. Seulement il ne faut pas qu'O'Connell parle des affaires de France et de l'Université. Alors cet homme, qui en toute autre chose a un bon sens si ferme, s'égare, et s'abaisse au niveau des plus vulgaires déclamateurs.

On s'est beaucoup entretenu cette semaine à la chambre de la déconvenue de M. Teste fils. Remercier un collége électoral, donner brusquement sa démission, se présenter devant d'autres électeurs sur la majorité desquels on comptait comme sur un bourg pourri, échouer contre toute attente, voilà une aventure parlementaire dont le héros infortuné n'a trouvé de compassion nulle part. M. Teste fils a manqué à toutes les convenances, tant envers les électeurs qu'il abandonnait qu'envers ceux dont il semblait considérer les suffrages comme lui appartenant de droit; c'était à la chambre le sentiment général.

La statue de Molière a été inaugurée par une solennité toute littéraire. L'autorité municipale, la Comédie-Française et les représentans officiels des académies étaient les acteurs de cette fête. M. de Rambuteau a eu le tact de se borner à rendre compte en peu de mots des dépenses qui avaient été faites pour l'érection de la statue du grand poète parisien. MM. Étienne et Samson se sont attachés à caractériser le génie de Molière avec une brièveté spirituelle. M. Arago n'a pas su être court, et il a eu le tort de noyer quelques particularités peu connues dans une longue énumération de toutes les pièces de notre illustre comique. La cérémonie se passait en plein air, et le temps était froid. Aussi l'interminable morceau lu par M. Arago a-t-il fait, dans la foule qui se pressait autour de lui, de nombreux mécontens. On voit bien que ce discours a été écrit au bureau des longitudes, s'est écrié un démocrate transi. Ayez donc des amis politiques !

L'hôtel Lambert, qui est devenu depuis quelques mois la propriété de M. le prince Czartoryski, verra , le 30 courant, dans une fête brillante, ses beaux salons, où respire le génie d'illustres artistes, se peupler de l'élite de la société parisienne. Mime la princesse Czartoryska, dont l'ingénieuse sollicitude ne néglige aucun moyen de venir en aide à ses compatriotes, a adressé à tous ceux qui s'intéressent à la Pologne, à ceux qui aiment les arts, à ceux qui courent après le plaisir, un appel qui sera entendu. C'est chose nouvelle que d'inaugurer la prise de possession d'un hôtel par un bal de souscription; ici les plus nobles motifs viennent non-seulement excuser, mais légitimer cette innovation.

F. BONNAIRE.

GÊNES EN 1843.

Avez-vous de l'ennui ou du chagrin, disait le célèbre Rossini, montez dans une chaise de poste, et regardez le postillon trotter, avec sa queue poudrée qui ballotte d'une épaule à l'autre sur son collet rouge. Il n'y a ni ennui ni chagrin qui résiste à cela.

Tout en badinant, Rossini avait raison : voyager est le vrai spécifique de tous les maux de l'esprit et du coeur. Le moment du départ vous offre aussi une occasion de mesurer le juste poids des petites amitiés et sympathies du monde. C'est une épreuve qui vous donnera des déchets inattendus. Peut-être ne verrez-vous pas de regrets ou vous pensiez en trouver; mais on vous en témoignera peut-être là où vous n'en espériez pas. Quelque belle dame qui vous honore du titre d'ami vous demandera un soir, d'un air parfaitement distrait et indifférent :

- Monsieur, ne deviez-vous pas voyager? Il me semblait que vous aviez le projet d'aller fort loin et d'y demeurer très long-temps.

Madame, répondrez-vous avec dépit, je venais vous faire ma dernière visite. Je vais etre absent six mois, un an, le plus que je pourrai.

Ah! partez-vous bientôt ? - Dans huit jours, demain peut-etre. Vous voudriez prendre votre chapeau et partir à l'instant même. TOME XXV.

15

JANVIER.

Eh bien! monsieur, adieu, amusez-vous. Et on ne détournera pas seulement ses yeux du métier à tapisserie ou de la bourse en filet. En revanche, telle autre personne qui ne vous a jamais parlé de son amitié pour vous, receyra la nouvelle tout différemment.

- Quoi! vous dira-t-on, vous allez nous quitter pour si long-temps! Plus de soirées au coin du feu, plus de causeries; vous nous abandonnez?

Comme il faut exécuter ce qu'on a résolu, vous partirez en brusquant ou en évitant les adieux.

N'ayant point de voiture à moi, je montai un soir du mois de décembre dans la malle-poste; j'étais fort palpitant, car l'instant du départ est toujours plein d'agitation. Les malles nouvelles sont douces, roulantes et comfortables; mais elles vont à grandes guides. Point de porteur, point de queue poudrée ballottant d'une épaule à l'autre. On ne voit du postillon que ses sabots qui pendent au bas du siége. Enfin, ce n'est plus un postillon, mais un cocher. On y gagne la force d'un demi-cheval, et vous n'avez rien à répondre à cela. Saluons les améliorations de M. Conte, tout en accordant un regret aux coutumes anciennes. Les sabots du cocher représentent le progrès, la queue poudrée est l'emblème du pittoresque, et quand le progrès entre d'un côté, le pittoresque s'en va de l'autre.

Afin de voir si, comme on le dit, tout chemin mène à Rome, je passai par Nancy, les Vosges, Plombières et Besançon. De cette dernière ville je partis pour Châlons-sur-Saône au milieu d'une troupe d'acteurs, et j'eus l'honneur de croiser mes jambes avec M. David, premier sujet du Théâtre-Français, comme disait l'affiche de Besançon. O monsieur David, vous ne saviez pas quels doux souvenirs cette rencontre réveillait dans mon esprit! Vous ne songiez plus au beau temps ou vous étiez Britannicus et le Cid à l'Odéon. Ce fut pour vous voir que je portai ma première pièce de trente sous au bureau d'un théâtre en sortant du collège. Il est bien tard, hélas ! pour vous payer mon tribut d'éloges; mais la perruque de Rodrigue, votre habit d'Almaviva, votre manteau à l'espagnole et votre petite épée sont encore présens à ma mémoire. Je vous entends encore reprocher d'une voix douce au vieux Joanny, votre père, de vouloir vous arracher à Me Brocard, votre Chimène. N'en doutez pas, monsieur David, malgré le goût du jour, l'ancien Cid de l'Odéon, avec sa toque bleu de ciel et son récitatif, était plus dans l'esprit de Corneille que les Cid nouveaux avec leurs costumes historiques, leurs

énormes rapières, leurs casques lourds, et ce naturel shakspearien qui jure et se débat au milieu d'une poésie nombrée, harmonieuse et emphatique. N'en doutez pas : le père de la tragédie vous aurait donné la préférence. Le déshabillé du voyage n'a point terni le héros tragique dans mon imagination, et quand Rodrigue reprocha justement à l'aubergiste de Dôle la détestable qualité de son vin, il me sembla encore voir le Cid diner à table d'hôte.

A Chalons, je quittai la troupe d'acteurs, et je descendis la Saône avec six de ces personnages importans qui gouvernent le monde aujourd'hui; c'étaient des jurés qui avaient découvert des circonstances atténuantes en faveur d'un parricide. On m'avait beaucoup vanté les nouveaux bateaux du Rhône. Trois compagnies en concurrence annonçaient une vitesse sans égale, d'où il fallait conclure que chacune d'elles marchait plus vite que les deux autres. Ce problème intéressant a été oublié dans tous les traités d'arithmétique. J'avais déjà fait deux fois le trajet de Lyon à Arles, et je m'attendais à un progrés remarquable. En 1834, le bateau n'avait pu atteindre Avignon et s'était arrêté au village de Roquemaure. En 1836, nous n'avions pu dépasser le pont Saint-Esprit, qui est de quarante milles en-deca d'Avignon. L'année dernière, le bateau relacha à Valence en Dauphiné; tel fut le progrès oblenu. Je n'oserais y retourner une quatrième fois, de peur de rester sur le quai de Lyon. On arriva bien å Arles, mais après deux jours de voyage au lieu d'un, comme le promettait le programme. J'avais pour compagnons plusieurs personnes indifférentes aux beautés du pays : un Anglais d'une santé déplorable, et dont la vie était entièrement restricte par les douleurs rhumatiques, ainsi qu'il le disait lui-même; un homme évidemment malheureux dont le cœur portait quelque blessure profonde; ensuite venaient deux joueurs d'échecs absorbés par une succession interminable de parties. On peut ajouter à ce quatuor le chauffeur, qui ressemblait assez, dans l'abîme de sa fournaise, à l’Anglais enveloppé du flegme britannique et à l'homme malheureux plonge dans l'enfer portatif de ses tristes pensées. Au milieu des sites de la Provence, quand les brouillards du nord se détachèrent au loin comme un rideau, et que le soleil éclaira le feuillage argenté des oliviers, l'Anglais s'endormit, l'homme malheureux tint ses regards fixés sur le plancher du bateau, le chauffeur essuya son front d'une main noircie par le charbon, et les joueurs d'échecs entamèrent leur trente-sixième gambit. Nous pouvions'aller ainsi à Madagascar, eux

sans s'apercevoir du changement de climat, et moi sans avoir envie de rompre le silence.

J'étais pressé d'atteindre Marseille. Une mauvaise diligence qui venait de Nimes me prit à Arles le soir. Elle m'aurait conduit en dix heures, sans un tour pendable du conducteur, et qui vaut tout ce que les voiturins italiens peuvent imaginer. Au milieu de la nuit, par un temps froid, cet homme détela ses chevaux, laissa voiture et voyageurs sur la route, et s'en alla dormir jusqu'au point du jour. A Marseille, j'eus le plaisir d'entendre chanter Mme Pouilley, l'ancienne Agathe du Robin des Bois. Les souvenirs de l'Odéon me poursuivaient. Enfin le 7 janvier, je traversai dans une petite barque cet échereau embrouillé de mâts et de cordages qui représente l'immense commerce maritime de Marseille, et je montai sur le Pharamond, qui partait pour Gênes. Le Pharamond est un beau et excellent navire avec une machine de la force de cent cinquante chevaux. A Gênes, les affiches lui en donnaient cent soixante-dix. L'exagération du midi augmentant à chaque station, la machine augmentait de puissance. Sous le trente-neuvième degré, elle prenait cinquante chevaux de supplément, car je retrouvai le Pharamond à Naples avec une vitesse de deux cents chevaux. La compagnie était obligée de se mettre à la hauteur des gens du pays en fait d'exactitude et de véracité.

La traversée de Marseille à Gênes, en vue des iles d'Hières et de la Corniche, m'eût paru délicieuse sans un monsieur beau parleur et plein de prétentions qui avait résolu de me persécuter de ses discours. Cet inconnu avait la jambe ornée d'un pantalon collant, les reins cambrés, les épaules garnies d'un petit collet semblable à une aile de papillon, la bague au doigt, le pied en dehors. Il marchait avec aplomb de manière à faire tremblotter le mollet. Il semblait que la Méditerranée suit son bien, et qu'il eût inventé les Alpes. Il chantait des refrains de vaudevilles en les embellissant par des fioritures italiennes, et parlait à perte de vue sur la musique et la peinture, en cherchant d'un regard avide l'approbation des assistans. Je n'ai pas les nerfs très irritables, et je suis volontiers complaisant en voyage; mais cet etre-là me mit au désespoir lorsqu'il me saisit par la manche pour me débiter une aune de platitudes. Tout à coup je le vis palir, balbutier, s'interrompre au milieu d'une phrase et courir vers le dortoir. Au bout d'une demi-heure, j'aperçus le malheureux au bas de l'escalier. Il était tombé avant d'arriver à son lit, et restait là, les

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