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comprendre tout ce que ce sourire contenait d'amertume. Mais M. de Montgiroux n'était ni d'un rang ni d'un age à s'effrayer de cette restriction muette, et d'ailleurs presque imperceptible; il désirait trop pour oser approfondir.

Alors, sans aller plus loin dans l'expression directe de ses sentimens, avec ce tact infini, avec cet art merveilleux que les gens de qualité mettent à dire les choses les plus difficiles, il aborda les conditions du traité en termes si délicats qu'on pouvait se méprendre, à la rigueur, sur le motif de cette honteuse proposition, sur le but de ce trafic infame. En effet, quiconque, sans les connaître, voyant ce vieillard et cette jeune femme, eût entendu leur conversation, eûl pu supposer qu'elle était dictée par le sentiment le plus saint et le plus respectable, eût pu croire qu'un père s'adressait à sa fille, ou qu'un vieux mari, sachant qu'il lui fallait racheter son âge par sa bonté, cherchait à plaire à sa femme. Il parla du bonheur d'avoir une grande fortune avec la reconnaissance d'un homme qu'on oblige en l'aidant à la dépenser. Il exalta la générosité de l'amie qui donnerait du prix à sa richesse en la dissipant. Le partage, dit-il, n'est bien souvent qu'un acte de justice, que la restitution d'une chose due. Deux beaux chevaux gris ne sont-ils pas bien plutôt destinés à traîner lestement une femme élégante qu'un grave pair de France, qui ne peut décemment écraser personne? Une loge à l'Opéra n'estelle pas naturellement disposée au premier rang pour faire briller un jeune et frais visage, et non pour encadrer la maussade figure d'un homme d'état? Ce qui lui convient, à lui, c'est une petite place tout au fond, dans le coin le plus obscur, et encore si l'on veut bien l'y souffrir. Qu'ai-je de mieux à faire, continua-t-il, moi célibataire, moi sans enfans, qu'entourer les autres d'affections et de soins ? J'aime à courir les magasins; cela me distrait; on trouve que je ne manque pas de goût. Je ne veux pas rester dans les entraves de la routine et dans les habitudes d'autrefois, donc je suis dans la nécessité d'acheter beaucoup pour me tenir au courant de la mode. D'ailleurs un homme de mon rang doit dépenser dans l'intérêt du commerce; c'est une question gouvernementale : cela me fait des partisans, cela me rend populaire. Puis, j'ai une qualité : je paie exactement tous les mémoires qu'on m'apporte, surtout lorsqu'ils ne me sont pas personnels. Et puis, croiriez-vous que mon intendant ne me laisse pas la douceur de m'occuper de ma maison? tout y est étiqueté par l'usage, si bien qu'il me faut chercher ailleurs le plaisir de tatillonner un peu. Aux premières paroles du comte, l'orgueil de Fernande s'était soul

levé; mais bientôt elle avait pris un triste plaisir à s'humilier ellemême en écoutant et en s'appliquant ce discours détourné. Que suis-je? se disait-elle tout bas; une courtisane, et pas autre chose; une maitresse qu'on prend pour se distraire de sa femme. De quel droit me facherais-je qu'on me parle ainsi? Trop heureuse encore qu'on adopte de semblables formes, qu'on recoure à de pareils ménagemens; allons donc, Fernande, du courage.

Et pendant tout ce discours du comte de Montgiroux, elle sourit d'un délicieux sourire; puis, lorsqu'il eut fini :

En vérité, dit-elle, monsieur le comte, vous êtes un homme charmant.

Et elle lui tendit une main que le comte couvrit de baisers.
En ce moment Mme d'Aulnay rentra.

Au bout de cinq minutes, le comte eut le bon goût de prendre son chapeau et de se retirer. Mais en rentrant chez elle, Fernande trouva le valet de chambre de M. de Montgiroux, qui l'attendait un petit billet à la main.

Fernande prit le billet, traversa rapidement le salon, et entra dans sa chambre à coucher, dans la chambre à coucher grenat et orange, dans la chambre à coucher au lit du bois de rose, et non pas dans la cellule virginale, qui, ouverte pour Maurice seulement, et refermée derrière lui, ne devait jamais se rouvrir pour un autre homme.

Là, elle ouvrit le billet et lut:

« Lorsqu'on a eu le bonheur de vous voir, lorsqu'on meurt du désir de vous voir encore, à quelle heure, sans être indiscret, peuton se présenter à votre porte?

« COMTE DE MONTGIROUX. >>

Fernande prit une plume et répondit :

« Tous les matins jusqu'à midi; tous les jours jusqu'à trois heures quand il pleut; tous les soirs quand on me fait la cour; toutes les nuits quand on aime.

« FERNANDE. »

Aspasie n'aurait pas répondu autre chose à Alcibiade ou à Socrate.

Pauvre Fernande! il fallait qu'elle eût bien souffert pour écrire un si charmant billet.

ALEXANDRE DUMAS.

(La suite au prochain no.)

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Tout le monde connaît ce sombre château de Bicêtre qui lève sur la route de Fontainebleau sa face maladive et taciturne. Nous lisons au-dessus de la porte ces mots : Hospice ile la Vieillesse (hommes); dans ce palais de toutes les misères, on reçoit en effet des vieillards et des aliénés en traitement, les ruines de l'âge à côté de celles de la raison. Entrez : de vastes cours qui se succèdent font passer sous vos yeux le spectacle affligeant et monotone de toutes les décrépitudes; ces étres en redingote grisâtre qui se traînent le long des allées ont au moins soixante-dix ans; encore doivent-ils à d'affreuses infirmités les titres de leur admission dans ces lieux réservés aux octogénaires. La population de Bicêtre s'élève environ à trois mille ames; c'est une ville qui consomme six cent quatre-vingt-dix mille litres d'eau par jour, qui mange de trois à quatre bæufs, six mou

(1) Voyez les livraisons des 5, 12 et 26 novembre 1843.

tons et un veau, qui emploie quatre ou cinq cents individus à ses travaux manuels, qui lave par semaine de seize à dix-huit mille pièces de linge : quelque chose de grand dans l'abaissement et de babylonien dans la détresse, voilà Bicêtre. Mais passons : laissons à notre gauche ce fameux puits, ouvrage de Boffrand, qui défraya si longtemps la curiosité des visiteurs. Ce puits, dont trente-deux hommes attelés au manége ramenaient péniblement un vaste seau, est luimême au nombre des grandeurs ou, si l'on aime mieux, des profondeurs déchues : l'hospice reçoit maintenant l'eau des sources d'Arcueil. On n'attend pas non plus que nous écrivions l'histoire archéologique du château de Bicêtre, dont Louis XIII fit reconstruire les batimens détruits par la guerre civile; ce roi pieux y jnstalla une commanderie de saint Louis pour servir de retraite aux officiers et aux soldats blessés sur le champ de bataille. Louis XIV, ne trouvant pas encore cette demeure assez ample ni assez digne pour les débris de ses victoires, fit élever l'Hôtel-des-Invalides; la maison de Bicêtre, devenue inutile, fut convertie en succursale de l'hôpital général, et reçut pour la première fois un peuple de mendians qui habite encore ses murs. Il est peut-être curieux de savoir qu'avant d'être un asile d'indigens, avant même d'etre un château, Bicêtre était très anciennement une propriété connue sous le nom en quelque sorte prophétique de la Grunge aux Gueux; les édifices sont prédestinés. Habent sua fata.

Étrange fatalité de ce château qui logea successivement des éveques, des rois, des princes du sang, des soldats invalides, des vieillards, des prisonniers et des fous! Nous n'avons encore rien dit de ces derniers : ils habitent la partie la plus reculée de l'hospice; c'est là que nous allons les rencontrer sous leur morne veste de tiretaine grise, livrés à toutes les formes du délire. Ce n'est pas le lieu d'écrire une histoire de la folie, et cependant il est difficile d'apprécier l'état actuel du traitement dans l'hospice de Bicêtre et le spectacle même des aliénés sans tourner un instant les regards en arrière. Les maladies mentales sont très anciennement connues : nous voyons même les mythologies grecques tirer de la femme en fureur l'image idéale de leurs Eumenides. La religion chrétienne chercha également dans la folie les principaux types de son enfer : Sennert rapporte avec étonnement l'exemple de maniaques qui, exposés au froid pendant plusieurs années, entièrement nus et couchés sur la pierre, n'en continuaient pas moins de vivre; si on les touchait, au lieu de les trouver glacés, on sentait sur leurs membres

une vive chaleur au milieu de l'hiver le plus rigoureux: cet homme qui brûle toujours de vous figure-t-il pas le damné? Le ver qui ne meurt pas et que les prédicateurs mettaient au fond de la conscience du réprouvé, nous le retrouvons dans le cæur de certains aliénés que le remords tourmente. Ce blasphème éternel, dont la justice divine charge la bouche des méchans au fond de l'abime, nous l'avons entendu nous-même dans les maisons de fous; nous avons vu des damnés du délire demeurer plusieurs semaines de suite sans sommeil, sans alimens, sans repos, vociférant et blasphémant jour et nuit. Ce pleur dont parle Bossuet, vous le voyez couler autour de vous des yeux toujours noyés du mélancolique. Il n'y a pas jusqu'à la personnification des sept vices capitaux dont vous ne rencontriez à chaque pas dans cet enfer vivant quelques traits frappans de ressemblance : voici l'orgueil au front baut, la paresse aux yeux pleins de sommeil, la colère aux cheveux agités comme des serpens, la gourmandise aux dents voraces, l'envie aux joues haves, la luxure aux gestes lubriques et provoquans. A côté des fous incurables sur lesquels l'abîme a été scellé, nous voyons les aliénés qui expient dans un délire passager l'abus de leur raison : un ange doit descendre dans leur nuit et poser sur leur cerveau brûlant son doigt trempé d'eau. Enfin, pour peu que nous nous élevions encore, nous voici montés au ciel; des extatiques, absorbés dans une prière sans fin, chantent pendant des journées entières des cantiques d'amour avec les esprits bienheureux. La folie est, comme on voit, tout un monde surnaturel : la Foi, l'Espérance, la Charité, s'y montrent tour à tour sous les traits de femmes dont l'une étonne par sa naïve crédulité, dont l'autre a sans cesse les yeux tournés vers l'avenir, dont la troisième s'entoure d'enfans qu'elle croit les siens et auxquels son ceur prodigue les soins les plus maternels avec une inépuisable tendresse. Le caractère des individus décide ordinairement leur place dans cette hiérarchie mystique : deux seurs, dont l'une était naturellement humble, craintive et alarmée, dont l'autre était au contraire orgueilleuse, confiante et altière, deviennent simultanément folles : la première se croit assurée de sa damnation élernelle, et la seconde de son salut. De là une séparation à la suite de laquelle l'une descend toute vive dans l'enfer, tandis que l'autre monte au paradis.

Il ne parait pas que la folie ait changé le fond de ses attaques depuis l'antiquité; mais elle en a plusieurs fois renouvelé la forme selon les croyances des ages et des peuples sur lesquels son pouvoir s'exer

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