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- Je vous proteste que le cas me parait trop sérieux.

Mais, mais, mais... Vous n'y songez point... et la liberté de la pensée!

Eh bien! Qu'est-ce? voilà un bien grand mot pour un petit objet. La pensée, de sa nature, est une des choses les plus libres qui soient au monde. Autant vaudrait réclamer la liberté de la digestion ou de la circulation du sang.

Doucement, ne chicanons pas sur les mots. Il s'agit de publier sa pensée.

Soit, mais alors il n'en coûte rien de parler exactement, surtout en ces matières brûlantes. A cette idée qu'on les empêcherait de penser, bien des pauvres gens ont pu croire qu'il s'agissait de mettre les menottes à leur entendement.

Passe pour la plaisanterie; mais vous concevez qu'il n'est rien de plus utile, de plus digne d'approbation pour les citoyens d'un état que de publier librement leurs pensées.

- Les bonnes, s'entend, car les mauvaises, comme il est clair, non seulement sont inutiles, mais dangereuses et coupables par conséquent. Or, on est libre partout de publier de bonnes pensées, comme on est libre chez vous, j'imagine, d'etre honnête homme et de se conformer aux lois.

- Du tout, monsieur, point de distinction, point de subterfuge, liberté tout entière !

- Voilà qui me passe, dit Germain déconcerté. Je comprendrais tout autant qu'on fût libre de débiter des poisons sans contrôle. Trouvez-m'en le but, la raison, le prétexte...

Eh! la raison n'est autre pour les écrivains que de guider et d'éclairer le gouvernement.

- Eh! monsieur, qui éclairera d'abord ces écrivains, si fantas ques à ce que vous dites ?

- Mais, monsieur, rien ne serait plus aisé que de contester sur vos pensées bonnes ou mauvaises; en ferez-vous juge le gouvernement, qui peut s'intéresser à des abus?

- Préférerez-vous aux chefs de l'état vos brouillons, qui ont intérêt à tout culbuter?

De là la discussion, l'un des pivots de notre politique. Les avis sont partagés; ces feuilles se contredisent, un mal corrige l'autre. Il en résulte un équilibre parfait.

- Ah ! fort bien , j'entends. L'un répand une erreur, l'autre glisse un mensonge; le premier s'indigne, le second s'échauffe, le public

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profite du tout, et l'harmonie se déclare. Je crois voir un borgne à qui l'on crève l'æil qui lui reste, pour la symétrie. Mais permettez, tant qu'on discute, rien n'est fixé; et votre pivot me paraît un terrible engin pour la fortune d'un état d'où dépendent le repos et le salut de tant de millions d'hommes. Gare à l'équilibre! Je frémis d'y songer.

- Nos meilleurs hommes d'état sont d'avis que cela est sans danger, et qu'il suffit de mépriser ces vaines clameurs. Je l'ai ouï dire à ce général octogénaire dont je vous parlais.

- Je sais, celui qui en est mort de chagrin; mais il me semble, à moi qui viens de voir l'état de la ville, et il devrait vous paraître, à vous qui soignez tant de malades, qu'on prend la chose plus au vif.

- Il est vrai, les questions parfois s'enveniment; aux paroles succèdent les coups. On se fusille dans les rues, le gouvernement change, mais bientôt il n'y paraît plus, et la vérité ne peut que triompher tot ou tard.

- Je ne nie point qu'il ne soit bon de changer de gouvernement le plus qu'on peut, mais je ne puis croire que la vérité triomphe si tout le monde s'en mêle. Vous savez combien les sots sont nombreux et combien sont rares les sages. Que me venez vous dire de la liberté de penser ? Vos hommes n'en abusent point. Ils s'adressent aux passions de la multitude, non à sa raison; la forme quotidienne de leurs écrits le prouve de reste. C'est une correspondance bien réglée entre quelques-uns qui ne pensent guère et beaucoup qui ne pensent point. Or, que voulez-vous que devienne une pauvre petite vérité dans un tel conflit? Je vous prédis que cette opinion, la plus faible et la plus timide, sera moquée, perdue, étouffée sous l'amas de folies qu'un tel système fait éclore et régner. Et je ne voudrais d'autre exemple que cette énorme sottise qui a fait si belle fortune et dont nous parlons...

Plaît-il! Comment! Que dites vous ! Une sottise! la liberté de... Prenez garde, monsieur !

Le docteur promena autour de lui ses regards troublés, pour s'assurer que personne n'avait pu entendre : il reprit plus bas, encore tout ému :

- Eh! quoi donc, vous refusez de voir les avantages... il n'est plus d'abus possible. Qu'un préfet soit injuste, qu’un maire passe ses pouvoirs, qu'un curé s'égare, le public en est instruit, et cela est inappréciable. On maintient le peuple dans une méfiance du pouvoir et de ses agens qui est une merveille.

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- Je conviens que le dépit d'un fonctionnaire est bien capable de balancer les malheurs d'un peuple; je ne doute point que, si l'on mettait d'une part les avantages et de l'autre les périls, on ne trouvât des gens pour assurer que ceux-ci n'ont point de conséquences; mais je n'en suis pas moins étonné qu'une aberration si farouche...

- Monsieur! s'écria le docteur, par égard pour vous, pour moi, taisez-vous! Vous êtes d'une imprudence, d'une légèreté à lâcher des paradoxes! Quoi! vous allez choquer de front... au milieu d'un peuple irrité... Vous me faites frémir pour vous...

Eh! là, tout doux, je ne suis qu'un ignorant, dit Germain effrayé.

- Point d'excuse. Vous seriez hué, assailli, et Dieu sait ce que vous coûterait votre opinion.

Mais, reprit Germain en se remettant un peu, la liberté de... de penser... la liberté de...

- Rien, rien, vous seriez injurié, poursuivi, désigné à la vengeance publique, et peut-être haché menu par le peuple. Je tremble, ajouta le docteur avec agitation, je tremble qu'il ne vous arrive malheur.

Ah! mon Dieu, reprit Germain pâlissant, voyez-vous ce que je vous disais, j'aurai peut-être låché quelque vérité... Il tremblait à son tour.

Je vous demande pardon de la liberté grande, je ne suis qu'un étranger, je n'entends rien à la politique...c'est le simple bon sens... et l'on risque à chaque instant de choquer... me voilà instruit... du moment que... c'est une fort belle chose que... il est clair que... je suis de votre avis.

En même temps, des coups de feu retentirent; Germain fit un saut. Une clameur lointaine s'éleva, un peuple effrayé déboucha de plusieurs rues, des bataillons battant la charge passèrent au fond de la place. - Voilà qu'on change votre gouvernement ce matin, dit Germain.

- Non, reprit le docteur d'un air capable en humant une prise de tabac; non, nous en serons quittes aujourd'hui pour une échauffourée qui va me donner de l'occupation; quelques centaines d'hommes blessés.

Cela n'est rien, mais du moins votre maire est veillé de près. C'est toujours ça. Adieu, monsieur.

La fusillade continua. Germain, qui se mourait de peur, courut au port pour se rembarquer. La canonnade, qui ronflait au loin, lui

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donna des ailes. En arrivant tout essoufflé, il rencontra justement son capitaine, qui lui demanda des nouvelles de l'émotion populaire.

- Bah! dit Germain, tout va pour le mieux, ce peuple a raison, il tient à ses usages; Dieu me préserve de m'en mêler.

Mais quelle est la cause du bruit? Sans doute ces sottises imprimées...

Capitaine! ce n'est pas moi qui l'ai dit, je sais trop le respect que je dois aux coutumes de ce pays. Je vous trouve bien hardi! Gardez qu'on vous entende, vous seriez sifflé, arrêté, haché menu; il ne s'agit de rien moins que de la liberté de la pensée. On remédie par-là à l'indépendance des maires et des curés; que sais-je? Vous etes d'une témérité! Je voudrais repartir tout de suite.

Quoi! Pourquoi partir ? Qu'est-ce que tout cela signifie ? Germain, baissant la voix :

- Rien. On est fort attaché ici à la liberté de penser, et comme aussi bien que vous j'ai osé penser... que...; mais j'ai changé d'avis, s'écria-t-il plus haut en regardant autour de lui.

- Et ou prétendez-vous aller? dit le capitaine. - Chez moi.

- Eh bien! prenez la diligence, vous y étes; quoi! vous ne reconnaissez pas la plus belle ville maritime de votre pays ?

Et le capitaine se mit à rire de l'étonnement de Germain.

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ÉDOUARD OURLIAC.

ÉPISODES ET SOUVENIRS

DE L'ALGÉRIE FRANÇAISE.

LBS TEBIBS

On désigne sous le nom de tebibs en Algérie les praticiens qui exercent le difficile art de guérir. Nous n'employons cette dernière expression que pour répondre à l'idée généralement reçue sur la mission du médecin; car l'industrie des Esculapes non gradués et non patentés qui usent et abusent dans le nord de l'Afrique de la terrible faculté énoncée par le formulaire de la réception d'Argant, cette industrie, dis-je, n'a que faire avec la science haute et belle qui prolonge la vie de l'homme.

Pères de la médecine moderne, les Arabes ont fait comme les oiseaux du ciel qui, une fois leurs petits assez forts pour voler de leurs propres ailes, les lancent hors du nid paternel, à la garde de Dieu, et ne s'inquiètent plus de leur destinée ultérieure : ils ont laissé s'enfuir au loin leur progéniture cléjà grande, et se sont si peu mis en souci de son existence que, par degrés, ils sont venus à en perdre entièrement le souvenir.

Non-seulement ils ne connaissent plus la médecine que de nom, mais ils n'ont même pas de médecins proprement dits; car est tebib chez eux, sans études ni examens préalables, quiconque veut s'arroger ce titre, et les successeurs d'Avicenne, d'Aëtius et d'Averroës sont, ou des marabouts visionnaires et empiriques qui traitent les maladies par les sentences du Koran

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