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et le charlatanisme des formules magiques, ou des Figaro barbaresques qui, maniant aussi mal la lancette qu'ils apportent de dextérité à faire usage du rasoir, se montrent d'ordinaire maladroits chirurgiens autant que barbiers incomparables.

En thèse générale, il est de dogme, parmi les habitans maures ou arabes de l'Algérie, que des génies malfaisans (djenouns) sont, par leur soudaine et pernicieuse intromission dans le corps de l'homme, la cause déterminante, le principe, le germe de toutes les maladies humaines. Ces dangereux esprits affectent une multitude de formes, mais plus particulièrement celles de gros crapauds ou de grenouilles qui se tiennent embusqués, attendant les promeneurs, au bord des étangs et des sources, comme l'araignée au coin de sa toile. Quelquefois aussi ces esprits revêtent les écailles de venimeux reptiles qui lancent des regards malsains ou, pis encore, un fluide empoisonné, aux yeux des infortunés qu’un mauvais sort fait se trouver sur leur passage. Quelle que soit au reste la figure dont ils croient devoir s'affubler, il est bien entendu et personne ne doute qu'ils ne soient véritablement la raison d'être efficiente et souveraine de tous les désordres organiques qui affectent si douloureusement et si fréquemment notre frêle structure corporelle.

Ceci posé, toute la question, pour se préserver des maladies comme pour s'en guérir, est premièrement de se garantir des génies par toutes les précautions et toutes les égides possibles; et deuxièmement, si l'on n'a pu réussir à leur fermer l'entrée du sanctuaire, de les en expulser au plus vite. Procédons dans l'ordre logique et occupons-nous des préservatifs.

Les talismans ou amulettes sont l'armure communément opposée aux atteintes toujours imminentes des mauvais djenouns. Les Algériens s'en garnissent, leurs femmes et leurs enfans, voire leur cheval et leur chameau, et prétendent ainsi de bonne foi garantir, eux et tout ce qui est leur, de malaise et de male mort. Ces talismans leur sont remis par des marabouts qui en font métier et marchandise et qui trouvent dans ce commerce une profitable branche de revenus. Ils se composent d'ordinaire de quelques grains de rosaire ou encore de carrés de papier noircis d'un indéchiffrable grimoire.

Il y en a pour tous les cas, et chaque marabout a sa spécialité. Les uns préservent de la fièvre, de l'ophtalmie, du yaws; les autres, des balles : il en est même qui possèdent la vertu contraire. Je m'explique : rien n'étant et ne devant être impossible aux élus de Dieu, si les marabouts vendent la vie, ils peuvent aussi vendre la mort. Je n'en veux d'autre exemple que le tait suivant :

L'Arabe Adda-Ould-Khalifahı , kaïd des Hachem-Gharabah, l'une des premières tribus de la province d'Oran, raconte que son père, tué au combat de la Macta, a dû cette bonne fortune à la possession d'un amulette qu'il avait acheté très cher, d'un marabout, quelques années auparavant, à l'effet de périr par une balle chrétienne. Le hasard ayant répondu à son

eux,

attente, Adda-Ould-K kalifah, jeune homme de vingt-huit ans, se mit luimême à la recherche du marabout qui avait vendu le talisman à son père, brulant d'en acheter un semblable, afin d'aller bientôt rejoindre ce dernier dans le séjour de béatitude divine où il repose, disait-il, au milieu de quatrevingt-dix houris. Il n'y parvint point dès l'abord, et nous ignorons aujourd'hui même si ce digne fils d'un tel père a réussi à faire emplette du glorieux suicide qu'il convoite. Il paraît que cette marchandise n'est pas d'un écoulement facile, à en juger par le délaissement du genre d'industrie qui l'enfante, et la rareté du produit.

Le talisman se porte au cou, et il est ordinairement enfermé dans un étui de ferblane ou de maroquin orné d'une petite fleur d'or. Les pauvres se contentent de l'envelopper dans un morceau de toile blanche enduite de cire, ou sparadrap, que les marabouts leur délivrent avec le contenu, moyennant une rétribution modique. Sur le carré de papier ou de parchemin qui reçoit la formule magique, sont tracées des figures mystiques invariablement accompagnées de versets du Koran et d'une conjuration plus ou moins inintelligible dirigée contre l'esprit malin.

Voici le contenu d'une de ces formules recueillie par M. le docteur Furpari, médecin-oculiste distingué, qui vient d'accomplir avec succès une mission spéciale à son art que lui avait confiée, en Algérie, le ministre de l'instruction publique. Ce talisman combat l'ophtalmie; il débute ainsi :

« Au nom du Dieu clément et miséricordieux! que Dieu soit propice à notre seigneur Mohammed, à sa famille et à ses compagnons ! ».

Suit le commencement de la sourate xxxvi du Koran où Dieu parle ainsi à Mohammed :

« Par le Koran sage, tu es du nombre des envoyés divins et tu marches dans une voie droite. C'est une révélation que l'être glorieux et clément t'a faite, afin que tu avertisses ton peuple de ce dont ses pères avaient été avertis et à quoi il ne songe guère. Notre parole a été prononcée contre la plupart d'entre eux, et ils ne croiront pas. Nous avons chargé leur cou de chaînes qui leur serrent le menton, et ils ne peuvent plus lever la tête. Nous avons placé une barrière devant eux et une autre derrière. Nous avons couvert leurs yeux d'un voile, et ils ne voient pas. » (La teneur de ce dernier passage explique le choix du morceau : il indique assez clairement qu'il s'agit ici d'ophtalmie),

Viennent ensuite les caractères ou plutôt les biéroglyphes formant la conjuration qui doit, en guise de collyre, éloigner de l'æil le mauvais génie, c'est-à-dire la goutte sereine, l’ectropion ou la cataracte. Cette formule est à peu près indéchiffrable; tout ce qu'on peut en lire est le début ou l'invocation conçue en ces termes : « Au nom de Dieu, par Dieu... Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu ; il n'y a de force qu'en Dieu... »

Deux carrés inagiques, espèces de tables pythagoréennes, sont placés au centre de l'écrit, et un troisième en bas, sur la droite. Au lieu de chiffres, on y voit des lettres arabes lesquelles ont, comme l'on sait, une valeur nu

mérique indépendante de leur signification vocale. L'un des deux carrés du milieu renferme neuf lettres représentant les neuf chiffres primordiaux disposés ainsi sur trois lignes :

4 9 2

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On remarquera que l'addition de chacune de ces trois colonnes, dans quelque ordre que l'on procède, de haut en bas, ou de droite à gauche, donne invariablement pour total le nombre ternaire 15 qui est des plus cabalistiques.

Le lecteur attentif ne manquera pas non plus d'observer que les chiffres des quatre angles présentent une progression arithmétique figurée par le nombre 8642. C'est ce même nombre qui occupe précisément le carré du bas où il est reproduit quatre fois dans un ordre toujours différent.

Nous nous bornons à indiquer ces ingénieuses combinaisons, sans avoir la prétention d'en révéler le sens mystique. Nous laissons à d'autres plus experts dans le grand art de la cabale le soin d'interroger et de mettre en lumière ces arcanes, et nous ne pouvons que renvoyer le lecteur curieux de les approfondir aux ouvrages sur la matière, et notamment à celui de M. Furnari, ayant pour titre : Monumens arabes, persans et turcs, du cabinet de M. le duc de Blacas. On verra là l'usage détaillé des carrés magiques chez les Orientaux, et l'on apprendra comme quoi l'ophtalmie ne saurait se refuser à battre en retraite devant les puissantes conjurations que nous venons de faire connaître.

Un autre amulette, transcrit par M. Rozet, capitaine d'état-major, était destiné au chameau d'un sieur Mohammed, Turc ou Maure, ainsi que l'indique l'en-tête. Il commence, comme toujours, par une invocation extraite du Koran; puis vient la formule de conjuration, cette fois lisible, mais en revanche complètement inintelligible (et c'est ce qui en fait le mérite):

« Dieu, triste sévérité, malheur ou feu brûlant, du bois sec, de l'eau gelée, un esprit envieux et une faveur bienveillante! O Dieu ! ôte le regard du méchant l'entre ses deux yeux; ôte-le d'entre ses deux lèvres! Tourne la vue deux fois : un cinquième regard te frappe; mais il est émoussé. Du sang coagulé, de la chair macérée, vont s'attacher à l'envieux. Tourne encore la vue : vois-tu une ouverture ? — 0 Dieu! prive-le de la lumière par ta force et par ta puissance! ô maitre de la gloire et de la renommée! ô toi qui environnes les nuits et les jours et qui les sépares! ô toi qui es mon refuge dans l'adversité! ô toi qui es mon aide dans le malheur! ô mon maître!... »

Ici s'arrête la formule magique. Ce galimatias double dicté par le tebib arabe ne rappelle-t-il pas quelque peu (et tout cela pour un chameau !) le latin abracadabrant, le mutabundus quipsa miles, les ventricules de l'omoplate et le bonus, bona, bonum de l'incomparable docteur Sganarelle? O Molière, ton génie sublime est de tous les temps et de toutes les races !

Après nombre de nouveaux versets du Koran qui succèdent, dans l'amulette que nous décrivons, à la formule magique, suit le carré inévitable. Celui-là est composé de seize lettres ou chiffres groupés en table sur quatre colonnes dont chacune donne pour total le nombre 78, somme des quatre lettres H KIM, formant un mot qui veut dire : Sage. Ne serait-ce point une antiphrase?

Si, malgré ces puissans préservatifs, l'ennemi ainsi défié, c'est-à-dire la maladie ou le génie, se glisse traîtreusement dans la place, que fera-t-on: Le moyen curatif est bien simple : il s'agit de se procurer un autre talisman qui contraigne le diable à évacuer le logis. Le patient retourne donc auprès du marabout qui lui a vendu son premier amulette, bien persuadé qu'à peine entré dans le santon où réside le saint homme, auprès des corps de ses ancêtres dont il a hérité le renom et la puissance surnaturelle, il se sentira soulagé, sinon même totalement affranchi de son hôte incommode, le diable ne pouvant décemment se permettre de tenir en place en face d'un tel personnage. Que si, nonobstant, ce dernier, trouvant apparemment le gîte bon, s'obstine à ne point vouloir sortir et pousse l'insolence jusqu'à résister à l'application du grimoire sacré sur la partie malade, force est bien de le tolérer et d'attendre, l'amulette au cou, qu'il lui plaise choisir un autre domicile. C'est au surplus ce qui ne peut manquer d'arriver tôt ou tard, car le diable est capricieux et mobile de sa nature, et d'ailleurs cet esprit du mal cherche toujours, comme de raison , le mieux, qui est l'ennemi du bien.

Les amulettes sont donc la base et l'essence tant de l'hygiène que de la médecine algériennes. L'occupation française et les soins éclairés des médecins européens n'ont que peu ou point changé sous ce rapport les croyances des Maures et des Arabes, et l'anecdote suivante prouvera la foi naïve qu'ils continuent d'ajouter aux vertus de ces étranges médicamens.

Un médecin de notre connaissance fut appelé dernièrement à Alger auprès d'un Koulougli qui souffrait d'une grave affection chronique dont le docteur se fit fort toutefois de triompher facilement, à l'aide d'un remède infaillible. Il écrivit une ordonnance et se retira, ne doutant pas que le malade n'éprouvât un prompt soulagement.

A quinze jours de là, il rencontre son homme plus pâle et plus défait que lorsqu'il lui avait rendu visite.

– Eh bien! dit le docteur, comment cela va-t-il? mal, à ce qu'il paraît ?

- Oh! oui, sidi , très mal, répondit le bon Algérien. Mes tortures deviennent de plus en plus cruelles, et j'ai bien peur que le malin ne se joue de nos communs efforts.

Quel malin? demanda le docteur. Avez-vous suivi mon ordonnance ? - Votre ordonnance? répéta le patient d'un air ébahi.

Oui, reprit le médecin, ce morceau de papier que je vous ai remis l'autre jour ?

- Et sur lequel vous avez tracé des caractères !...
C'est cela même. Avez-vous fait ce que je vous avais prescrit?

Certainement, dit l'Algérien. -- Voilà qui est bizarre, pensa le docteur. Ainsi vous ne vous trompez pas; vous êtes bien sûr d'avoir suivi de point en point mon ordonnance ?

Suivi... non, pas précisément : c'est au contraire elle qui me suit , répondit le malade.

- Que voulez-vous dire ?

Je vous jure qu'elle ne m'a pas quitté, et, pour preuve, tenez, la voici. En disant ces mots, le pauvre Koulougli défit le haut de son caftan et montra au médecin stupéfait l'ordonnance pliée en quatre que suspendait sur sa poitrine un ruban noué autour du col.

Le malheureux avait pris la recette du docteur pour un amulette, et se l'était bravement appliqué au sternum. Il attendait patiemment le résultat de cette belle médication, et l'attendrait sans doute encore si le docteur ne l'eût poussé de vive force chez un pharmacien où il acheta le remède dont sa guérison dépendait.

Des sacrifices au bord de certaines fontaines, en l'honneur des divinités qui hantent le cristal de ces ondes heureuses, sont un autre mode curatif. fort usité en Algérie. Parmi ces sources privilégiées, l'une des plus en renom est celle des Beni Menad, située près d'Alger, sur les bords de la mer, à une demi-lieue au-delà de la porte Bab-el-Oued. Cette fontaine a la vertu de guérir les maladies de peau, très fréquentes dans le nord de l'Afrique; les contusions, les blessures, et la plupart des lésions ou affections externes.

La propriété merveilleuse de ces eaux est due à la présence d'un géant invisible qui a le pouvoir de donner plus ou moins de valeur à l'offrande. La fontaine forme trois bassins creusés dans le roc et garantis au nord-est, par un mur à hauteur d'appui, contre les flots de la mer, qui menacent de les envahir dans les gros temps. Elle contient une eau de source très claire et assez abondante, nullement minérale et sans saveur aucune. A toute heure du jour elle est visitée par un grand nombre de malades, hommes et f mmes (ces dernières sont en majorité), qui viennent implorer le titan et lui présenter leurs sacrifices en échange de la santé qu'ils sollicitent.

Ces sacrifices sont accomplis selon le rite ci-après : le suppliant s'agenouille près de l'un des bassins, y puise de l'eau dans un vase et procède à une ablution minutieuse de ses pieds, de ses mains, ainsi que de la partie malade; il fait ensuite brûler un cierge d'environ quatre pouces de haut et de la grosseur du petit doigt, planté au bord de la fontaine, à côté d'un réchaud allumé, sur lequel il répand de l'encens ou d'autres parfums précieux; il place en même temps son visage ou l'organe souffrant au-lessus de ce brasero aromatique, et reçoit ainsi une fumigation sacramentelle qui seule doit le purifier. Après cette cérémonie, le malade saisit une poule, dont se compose son hécatombe, saigne la malheureuse volatile, et la lâche après lui avoir donné le coup mortel. Dans les convulsions qui accompagnent son agonie, la pauvre victime saute, court au hasard et parfois se précipite TOME XXY. JANVIER.

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