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çait. On a vu, dit Soranus, des païens qui s'imaginaient descendre dans les enfers par amour pour Proserpine. Un homme épris de la nymphe Amphitrite se jeta dans la mer. Au moyen-âge, cette même folie, transformée, appela de l'autre monde les incubes, les succubes et tous les anges des ténèbres qui avaient séduit avant le déluge les enfans des hommes. On a vu dernièrement à Bicêtre, dans la division de M. Leuret, un individu qui voulait aller en enfer : la bouche du poêle chargé de charbon de terre incandescent ayant été laissée ouverte, ce malheureux y plongea avidement la tête. La folie reçoit l'empreinte historique des temps; mais le changement le plus remarquable qui se soit opéré en elle ne nous semble pas avoir été observé par la science. Autrefois, il est fréquemment question dans les historiens d'épidémies morales, de folies par masses, gravant tantôt sur une ville, tantôt sur un peuple, le sceau uniforme d'une aveugle nécessité. Au moyen-âge, la lycanthropie, la danse de Saint-Gui, la démonomanie; pendant la renaissance, les fureurs et les extravagances des réformistes; au dernier siècle, la maladie des convulsionnaires nous représentent encore autant de délires collectifs dont les ébranlemens se communiquaient à toutes les consciences. La folie paraît au contraire avoir revêtu depuis la révolution française un caractère plus individuel : à mesure que chacun retire de la foule ses croyances, ses opinions, sa manière de voir, et se crée une existence morale à part, la forme de l'aliénation porte moins sur la société et plus sur l'homme. Nous ne pourrions plus guère citer qu'une influence historique et très ancienne dont les effets se soient conservés : nous voulons parler du carnaval. « Les chrétiens, si sages pendant tout le reste de l'année, écrivait un voyageur indien, deviennent fous pendant deux mois de l'hiver; on les voit alors se livrer à des danses insensées, à des travestissemens grotesques, à des orgies nocturnes, et promener par la ville un dieu-bæuf qu'ils prétendent descendre d'Apis. » Les statistiques constatent que le mois d'avril est celui de l'année le plus fécond pour les hommes en aliénations mentales et surtout en monomanies de suicide. Ne pourrait-on attribuer cette circonstance aux suites du carnaval, à ses désordres, à la gêne qu'il laisse dans la vie des jeunes gens dissipés, et à la réaction de tristesse qui suit inévitablement chez l'homme l'abus des plaisirs?

Cette revue rétrospective des formes et des traitemens anciens de la folie intéresse peu du reste la connaissance actuelle des faits; aussi n'en extrairons-nous que l'histoire des aliénés, c'est-à-dire celle de leurs misères et de leurs supplices. Chez les juifs, pour

ne pas remonter au-delà, les fous étaient regardés comme des êtres possédés par des esprits immondes; nous les voyons dans l'évangile errer au milieu des sépulcres avec un bruit de chaines. Saint Luc, qui était médecin, parle d'un enfant épileptique qui se jetait tantôt dans l'eau et tantôt dans le feu. La longue robe blanche dont Hérode fit revêtir Jésus, et qui est encore en usage dans les hospices pour les malades dits gåteux, était le signe extérieur dont on couvrait les insensés. Ces pauvres fous, livrés de la sorte à tous les regards, parcouraient les villes comme des objets surnaturels de tristesse et d'effroi, quand ils n'excitajent pas le ridicule. Le christianisme, qui soulagea tant d'infortunes et releva tant d'autres abaissemens, ne semble pas avoir beaucoup amélioré l'état déplorable des malades de la pensée. Durant tout le moyen-âge, nous les retrouvons en effet relégués et confondus sur le lit de paille des noirs cachots, avec les voleurs, les assassins, les femmes de mauvaise vie. C'est dans cet état que fut vu un grand poète fou. Les épileptiqnes, également redoutés à cause de leurs accès, partageaient le même sort inévitable. C'est le propre des sociétés ignorantes et barbares de rejeter le mal au lieu de songer à le guérir. Des siècles s'écoulèrent avant que l'heure de la miséricorde eût sonné pour ces infirmes délaissés, dont les uns s'agitaient sous les fers dans la nuit des prisons, dont les autres erraient dans les cités, objets de dérision et d'insultes, troublant le repos général, offensant les bonnes meurs et présentant le tableau de l'homme déchu sous des traits si vils et si grossiers, que Dieu, en le voyant, eût rougi de son image. Le plus étonnant est que personne ne songeait à faire cesser ce scandale. La charité elle-même se retirait effrayée d'une maladie qu'on regardait encore comme une punition du ciel, comme la trace vengeresse d'un Dieu irrité. L'église tendait à propager cette croyance par les exorcismes, et quoique l'institution de la féle des fous témoigne d'une certaine pitié pour ces malades, on ne rencontre ni dans les pratiques du culte, ni dans les écrits des évêques, rien qui ressemble à une protection sérieuse. La voix de saint Vincent de Paule, cette voix qu'on retrouve audessus de toutes les misères de notre nature, criant et implorant, vox clamans in deserto, fut la seule qui s'éleva jamais en faveur des aliénés. Les gouvernemens ne se montrèrent ni plus éclairés ni plus humains : au contraire, les cours les plus vantées pour leurs lumières ont été le théâtre d'un autre genre d'insulte à cette maladie vénérable daus la personne des fous du roi. Voilà donc quel fut le sort épouvantable des aliénés pendant la longue nuit des ages d'ignorance

ou de foi religieuse. Quand ce n'était pas l'injure qui les atteignait, c'était le fouet du geðlier; quand ce n'était pas le fouet, c'était le bûcher. Un nombre presque innombrable, dit un historien, numerum pene innumerum, de sorciers et de sorcières, ont été livrés aux flammes pour des hallucinations de l'ouïe ou de la vue qui leur faisaient croire etre en communication avec le diable ou avoir été au sabbat sur un bouc. L'humanité s'abandonne de la sorte envers ses membres déchus aux plus affreux traitemens, sans même penser à mal, jusqu'au jour où, l'opinion publique s'éclairant, la conscience tressaille et fait un retour tardif sur elle-même. Honteuse et confuse devant la voix de Dieu qui l'appelle pour lui demander compte de ses actes, elle cherche alors comme Éve, après sa faute, à couvrir d'un vêtement les plaies de sa hideuse nudité.

En 1789, l'Hôtel-Dieu était encore le seul hôpital qui admit dans la ville de Paris des aliénés en traitement : relégués vers la partie la plus reculée, la plus triste, la plus malsaine de cet établissement, transformé pour eux en une nouvelle prison, ils achevaient d'éteindre les dernières lueurs de leur raison mourante dans la solitude et dans l'ennui. Pas de jardins pour servir de promenades; point de vastes espaces, égayés d'arbres et de verdure, pour reposer leur regard des vaines images de leur cerveau; mais dans l'intérieur, deux salles, l'une de dix lits à quatre personnes, l'autre de six grands lits et huit petits; au dehors, des murs affligeans de vieillesse, des toits sombres et la présence éternelle de cette fétide maladrerie, dans laquelle fourmillaient toutes les misères accumulées. Les pauvres aliénés trainaient dans ces lieux leur mélancolie et leur langueur, jusqu'à ce que, déclarés incurables, ils fussent conduits à Bicêtre, à la Salpétrière ou à Charenton. Là commençait pour eux une nouvelle vie de réclusion et de délaissement; la société les oubliait; la science avait jeté sur eux sa sentence, et l'administration ouvrait alors devant ces damnés vivans les portes de la cité des larmes, ces portes inexorables devant lesquelles s'arrêtait l'espérance, car c'est par elles qu'on allait dans l'éternelle douleur et au milieu des races perdues. Nous pouvons satisfaire à une juste curiosité, si l'on désire savoir quel était le sort des aliénés dans l'hospice de Bicêtre : M. Mallon, directeur actuel de cet établissement, a eu l'extrême obligeance de nous communiquer des notes manuscrites sur l'état des fous, de 1780 à 1806; ces notes , recueillies sur des registres et sur des témoignages authentiques, ne sauraient être soupçonnées d'aucune exagération, quoique les faits qui y sont mentionnés dépassent toute vraisem

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blance. L'idée d'une cité dolente, la citta dolente, était si naturelle à ces lieux de malédiction et de souffrance, que les rues, formées par rangs de loges, se nommaient, l'une, la rue d'Enfer, et l'autre, la rue des Furieux. Ces loges, au nombre de cent onze, étaient destinées à recevoir les malades les plus agités, ceux qui, ensevelis sans être morts, jetaient des cris du fond de leurs tombeaux. L'indifférence la plus stupide rôdait, dans la personne d'un surveillant connu sous le nom de gouverneur des fous, autour de ces malheureux dont les soupirs et les plaintes frappaient éternellement l'air immobile. On se figure douloureusement ces loges étroites, au niveau et quelquefois même au-dessous du sol, ne recevant l'air et le jour que par un guichet, dont l'ouverture était à peine suffisante pour y faire passer des alimens. L'humidité les rendait encore plus incommodes; une eau glaciale ruisselait presque continuellement le long de leurs épaisses murailles, et y déposait un limon verdâtre qui, de temps en temps gratté, se remontrait toujours. Au fond de ce sépulcre, de cet in pace, se remuait quelque chose de lamentable qui était le fou. La plupart des hôtes de ce quartier de Bicêtre étaient couchés dans des auges, les pieds et la tête serrés contre les murs humides de leurs cages; la paille sur laquelle ils dormaient ne tardait pas à se pourrir. Plus de quarante malades, qui déchiraient leurs vêtemens, demeuraient nus; la nourriture était insuffisante et mauvaise; une seule distribution se faisait pour vingt-quatre heures; ces malheureux dévoraient leurs alimens d'un seul coup avec avidité, et le reste du jour se passait ensuite dans une sorte de délire famélique. De ce foyer d'infection, de tant de causes insalubres et pestilentielles sortait une mortalité énorme; des maladies sans nombre entaient leur germe sur celle dont les pauvres fous étaient déjà atteints. La cupidité venait au secours de la négligence pour aggraver encore les tourmens de ces victimes : non content d'outrager la folie, on l'exploitait. Les garçons de service qui accompagnaient les visiteurs se faisaient un jeu cruel d'exciter les fous à commettre des actes extravagans, afin d'attirer dans leur bourse quelques pièces de monnaie. Plus tard, ces actes même arrachés au délire étaient punis avec une brutalité révoltante. Chaque loge avait une chaîne fixée dans le mur; à l'extrémité de cette chaîne était attaché un collier en fer pour maintenir les malades agités, et le nombre en était considérable. Quand le carcan ne suffisait pas à la cruauté des surveillans, on avait recours à de fortes cordes, et souvent aussi à d'autres chaînes qui laissaient d'affreuses traces sur les membres meurtris des pauvres sous.

Un coup de fusil fut tiré sur un aliéné qui tentait de s'évader, et qui était déjà parvenu au sommet du mur : la manière uniforme dont on traitait, dans le château de Bicêtre, les fous et les criminels, autorisait contre les uns et les autres les mêmes violences de la part des gens de service. Joignez à cela l'abandon le plus complet : jamais le chirurgien, ou le gagnant maîtrise (c'est ainsi qu'on le désignait) ne faisait de visites dans le quartier des malheureux insensés; seulement, lorsque ces derniers étaient sur le point de mourir, on les transférait dans les salles de l'infirmerie, où ils recevaient quelques soins inutiles. Voilà quel était l'état de Bicêtre et des autres hospices de fous, lorsque Pinel commença la réforme de ces établissemens.

Si l'on cherche à se faire une idée juste des causes qui ont retardé pendant une si longue durée de siècles l'amélioration du traitement des fous, on trouve que notre époque seule pouvait réaliser ce grand progrès. Le christianisme voyait dans la folie les suites de l'orgueil de l'homme, de son audace à vouloir franchir les limites innocentes de la science, et il rejetait loin de lui ces têtes superbes sur lesquelles Dieu même avait étendu la main pour en troubler toutes les pensées. La philosophie du XVII° siècle, notamment l'école du docteur Quesnay, avança quelques idées humaines et généreuses; mais elle s'en tint aux théories; or, les plus belles théories du monde passent au-dessus des maux et des abus les plus révoltans sans y rien déranger, Pour changer l'état du traitement des fous dans nos hospices, il fallait plus que le christianisme seul, plus que la philosophie; il fallait un de ces évènemens qui agitent la société de fond en comble, et qui fournissent aux doctrines le moyen de régner définitivement sur les préjugés. Quand un homme vint comme l'espérance à la porte de ces lieux maudits qui n'avaient jamais connu que le désespoir et les sanglots, une grande assemblée avait proclamé depuis deux ans dans le monde la dignité de notre nature. Ce n'était pas le médecin Pinel qui apparut alors sur le seuil de Bicêtre, c'était la révolution; le libérateur des fous venait à la suite des autres libertés reconquises. L'affranchissement de la pensée humaine, cette cuvre glorieuse du dernier siècle, retentit jusqu'à ces êtres misérables, qui avaient perdu l'usage de la raison; le mouvement philosophique se fit le tuteur de ceux qui avaient cessé de réfléchir ; les droits de l'homme entraînèrent ceux de l'aliéné. Si même Pinel n'eût alors entrepris sa glorieuse réforme, un autre l'aurait commencée, tant c'était un besoin vivement senti dans l'œuvre de régénération qui travaillait

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