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la société tout entière. Ceci du reste ne détruit rien dans la gloire de ce médecin célèbre, descendu au milieu des habitans de Bicêtre, comme le Christ ressuscité au milieu des habitans des limbes qui attendaient leur délivrance, Sa venue fut celle d'un messie. Tombez, fers, menottes, carcans, par lesquels on enchaînait les membres déchus de la grande famille humaine : l'heure de la liberté a sonné même pour les esclaves du délire. Qu'étaient du reste ces signes de servitude près des chaînes morales qui alourdissaient leur volonté et qui les rivaient à un abaissement éternel? Pinel releva le corps et l'ame du même coup en versant les trésors d'une inépuisable douceur sur ces pauvres étres dégradés qui ne sont pas même capables de reconnaissance. Notre grand médecin introduisit la paix à Bicêtre non-seulement dans l'esprit des malades, mais encore dans le cæur des gens de service; car nul ne tourmente les autres par violence et par injustice, qu'il ne devienne le premier esclave de sa méchanceté.

Ce n'eût pas été assez de la volonté d'un homme, si forte qu'elle fût, pour exécuter un tel projet, si les évènemens et les pouvoirs de l'état n'étaient venus à son secours. C'était dans les derniers mois de 1792 : Pinel, nommé depuis quelque temps médecin en chef de Bicêtre, avait déjà sollicité plusieurs fois, mais inutilement, l'autorisation de supprimer l'usage des fers dont on chargeait les aliénés furieux. La république naissante et ombrageuse croyait voir partout la tyrannie avec ses ténébreuses manæuvres. Le bruit courut que des royalistes se tenaient cachés parmi les sous dans l'hospice de Bicêtre, et qu'ils avaient mis leur liberté sous des chaînes pour mieux tromper la surveillance du gouvernement. Pinel, fort de sa conscience, brave ces vaines rumeurs et se rend lui-même à la commune de Paris; là, répétant ses plaintes avec une chaleur nouvelle, il exige au nom de l'humanité la réforme du traitement qui pèse sur les aliénés. « Citoyen, lui dit un membre de la commune, j'irai demain à Bicêtre te faire une visite; mais malheur à toi si tu nous trompes et si tu recèles les enneinis du peuple parmi tes insensés. » Le membre de la commune qui parlait ainsi était Couthon. Le lendemain il arrive à Bicêtre; Couthon veut voir et interroger lui-même les fons; on le conduit dans leur quartier, mais il ne recueille que de sanglantes injures, et n'entend au milieu de cris confus et de hurlemens forcenés que le bruit glacial des chaînes sur les dalles humides et dégoûtantes. Quoique fait par les évènemens à de sombres visages, Couthon, qui avait entendu rugir l'émeute, se sentit trouble devant ces voix et ces figures du délire. Fatigué bientôt de l'affreuse

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monotonie de ce spectacle et de l'inutilité de ses recherches, le représentant de la commune se retourne vers Pinel : « Ah çà! citoyen, es-tu fou toi-même de vouloir lâcher de pareils lions toujours prêts à rompre leurs chaînes ?

- Citoyen, on en a fait des furieux en les traitant comme tels : j'ose espérer beaucoup de moyens tous différens. Eh bien ! fais-en ce que tu voudras; je crains seulement que tu ne sois dévoré par eux. » Maître désormais de ses actions, Pinel fit selon sa volonté, selon la justice, et bientôt l'hospice de Bicêtre changea de face. Peu rassuré lui-même dans les commencemens sur le caractère de ses terribles hôtes, il se décida à n'en déchaîner que douze pour le premier essai; et cette mesure ayant réussi, il fit tomber les fers de cinquante-trois aliénés furieux qui, heureux de recouvrer leur liberté et leur mouvement, se calmèrent aussitôt. Ces malheureux, qui chaque mois brisaient des centaines d'écuelles en bois, renoncèrent à leurs habitudes de destruction et d'emportement; d'autres, qui déchiraient leurs vêtemens et se complaisaient dans la plus sale nudité, parurent renaître à la décence.

On remarque encore tous les jours quelque chose de semblable dans les maisons de santé; des malades qu'on amène à l'établissement de Vanvres, roulés dans des liens et des enveloppes comme de véritables momies, sont immédiatement délivrés par les mains des gens de service; et, loin de redoubler leurs fureurs, ils semblent au contraire prendre à ceur de reconnaître par leur bonne conduite le prix de la liberté qu'on leur rend. Le même fait s'est représenté dans la maison de..... en 1833; le docteur Blanche arrive, muni de pouvoirs pour retirer de son cabanon un fou dangereux dont il était impossible de maintenir la fureur. L'aspect de ce malheureux étroitement garrotté, dont tous les membres se raidissaient contre les liens, était effroyable : on eût dit, selon la belle expression de M. Leuret, un squelette agité par des muscles et déjà à moitié dans sa bière. Le docteur Blanche approche sa tête du guichet : « Je ne suis pas de la maison, dit-il au fou; je suis envoyé par votre mère pour vous emmener; mais on me fait un récit si épouvantable de vos violences, que je suis décidé à repartir sans vous. » Alors le fou, rappelé à luimême par cette voix inconnue : « C'est vrai, monsieur, répondit-il avec calme; je suis quelquefois furieux, mais je vous jure sur l'honneur que je n'ai jamais porté le premier coup, et que je suis le plus ordinairement réduit à me défendre. » Le docteur Blanche ordonne, malgré les craintes des gens de service, que cet homme soit devant

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TOME XXV.

JANVIER

lui délié, rasé et habillé. Cela fait, il conduit notre furieux à sa voiture : « Si vous me promettez d’être tranquille, je vous emmène chez moi; mais n'oubliez pas que, si vous manquez à votre parole et abusez de ma confiance, vous recevrez à l'instant même le châtiment le plus sévère. » Le fou promit, se contint durant toute la route, et n'opposa désormais aucune résistance. Il n'est pas sans exemple que devant la tranquillité d'un visage bienveillant une raison agitée se calme. La femme d'un célèbre poète exilé se débattait dans un établissement d'aliénés au milieu des transports du délire. M... se présente pour la conduire chez un compatriote que de certains Polonais entourent d'une foi superstitieuse; en vain cherche-t-on à détourner le poète de son projet, il enlève cette femme égarée dans une voiture et la conduit à son ami. Soit influence du changement de lieux, soit toute autre cause physiologique dont les crédules transforment trop tôt les effets en miracles, la folle, en présence du thaumaturge, se tranquillise soudain et reprend avec sa douceur ordinaire l'exercice de sa raison. Le docteur Falret nous a rapporté lui-même une autre cure empreinte de ce caractère merveilleux. On vient réclamer ses soins pour une dame qui était dans le délire : deux superbes chevaux . du prix de dix mille francs chacun, attelés à une riche voiture, l'attendaient à sa porte pour le conduire dans un château peu éloigné de Paris. A son arrivée, le docteur est introduit dans une salle de bain en marbre, du goût le plus somptueux : les volets fermés entretenaient une douce obscurité; la malade nageait dans une baignoire couverte, autour de laquelle plusieurs amis s'empressaient avec inquiétude. Au milieu des idées et des paroles incohérentes de cette folle hystérique, revenait sans cesse la préoccupation d'une étoile et d'un séraphin qu'elle croyait voir voltiger au-dessus de sa tête. Le docteur Falret, avec ce coup d'ail exercé que donne une longue et judicieuse pratique, devine en lui-même le double objet qui cause les illusions de la malade. L'étoile était produite par un filet de jour qui, trouvant moyen de percer entre les interstices des volets, jouait capricieusement sur le mur : le docteur donne ordre de les ouvrir; le jour entre à flots, et la vision s'évanouit. Restait le séraphin : à côté de la baignoire, M. Falret avait remarqué un jeune homme blond, d'agréable figure, qui pouvait bien être le Chérubin de cette nouvelle comtesse d'Almaviva; il attire à part la maîtresse de la maison chez laquelle notre malade était en villégiature. « Ce jeune homme est votre fils? lui dit-il; éloignez-le d'ici pour quelques jours; inventez

un prétexte, mais qu'il parte, la raison de votre amie en dépend. >> Ce qui fut dit fut fait. Le docteur s'approche alors de la baignoire et ordonne à la malade de se lever : les assistans se récrient, disant que Mme.... était très agitée et que les liens suffisaient à peine pour la maintenir. Notre médecin persiste dans sa volonté; quand celte femme aliénée est sortie du bain, il lui présente son bras et descend tranquillement avec elle dans le parc, où une promenade et une conversation très sévère suffisent pour relever le moral qui avait fléchi.. Le docteur rappelle Mme..., qui était mariée, à ses devoirs, lui montre du doigt la folie comme l'abîme inévitable où l'entraînerait une faute consommée, lui conseille de quitter ces lieux complices et bientôt témoins de sa faiblesse, et lui recommande l'exercice du cheval pour faire diversion aux sentimens de son coeur agité. Cette guérison, ouvrage de quelques heures, ne coûta guère au médecin que de graves paroles, et elle fut solide. Le hasard a quelquefois calmé des malades furieux, rien qu'en les mettant en liberté; un fou, quoique revêtu de la camisole de force, trouve jour à s'échapper de Bicêtre; M. Leuret, inquiet du sort de ce malheureux, le rencontre le lendemain matin dans un marché, travaillant paisiblement avec son frère, qui était herbager. Il le laisse. Cet aliéné, qui avait recouvre la santé morale par le seul fait de l'évasion, ne la perdit plus.

Nous rapportons ces faits pour montrer que l'entreprise de Pinel n'avait rien de téméraire; si quelque chose étonne, c'est qu'on en ait redouté les suites. La révolution dont ce célèbre médecin venait de donner le signal ne s'arrêta plus. En 1802, les salles de l'HôtelDieu, où languissaient de pauvres fous sous prétexte de traitement, furent évacuées, et les malades, transportés à Bicêtre, reçurent dans ce nouveau service des soins appropriés à leur état. A mesure que le . moral des fous se relevait à leurs propres yeux et aux yeux du monde, par suite des efforts de Pinel, les anciens bâtimens, témoins de leur opprobre et de leur longue captivité, tombaient pour faire place à des édifices sains et spacieux, à des cours plantées d'arbres, à des salles de bains. Les vieilles loges, dignes d'animaux immondes, dans lesquelles des hommes aliénés avaient croupi depuis le commencement du règne de Louis XVI, s'écroulèrent, honteuses et maudites, devant le mouvement des idées. Le vieux Bicêtre changea d'aspect, surtout le quartier des fous, qui avait été jusque-là le plus laid et le plus abandonné. Dans le langage vulgaire, qui a quelquefois sa poésie et son originalité, on se servait de l'épithète de bicétreux pour dési

gner un visage malsain et défait, tant le profil de ce sombre château, dépôt central de toutes les misères accumulées, était peu réjouissant à voir. Grace aux nouvelles constructions, Bicêtre a perdu cette figure désolée; les loges récemment bâties pour recevoir les malades agités présentent un caractère unisorme de simplicité et de bienséance qui convient à leur destination; un lit en bois de chêne, un parquet, deux portes, dont l'une s'ouvre sur un corridor chauffé en hiver, des murs toujours secs, composent l'intérieur de ces cellules où la fureur, devenue moins fréquente, trouve dans un isolement qui n'a rien de barbare le moyen de se calmer elle-même. L'humanité n'a plus à se voiler la face devant les tortures physiques qu'on ajoutait aux souffrances morales de ces malades; le gilet de force réduit les bras et les mains des fous dangereux à l'impuissance, et leur Öte les moyens de se nuire à eux-mêmes sans leur enlever la liberté des autres mouvemens, surtout celle de la marche. Nous avons trouvé que cette camisole en toile forte et à longues manches, qui s'attache derrière le dos de l'aliéné, fut inventée en 1790 par un tapissier de l'hospice de Bicêtre, le sieur Guilleret. L'histoire conserve tous les jours des noms d'hommes moins utiles que celui-là.

Pinel avait entrevu les avantages du travail manuel comme moyen de diversion à la nature et à l'objet de la folie. Ce nouveau législateur souffrait de voir des aliénés de Bicêtre, pour la plupart jeunes et vigoureux, s'agiter dans le vide. Les forces oisives dont une sage économie aurait pu régler l'exercice étaient alors employées par le délire, qui les tournait en désordres et en violences. Mais Pinel eut le sort de tous les grands réformateurs; il mourut sans avoir accompli son œuvre. Il était réservé à l'un de ses dignes successeurs, M. Ferrus, et à M. Mallon, nommé en 1827 directeur de l'hospice de Bicêtre, d'exécuter ce projet hardi. Peut-être y avait-il en effet quelque danger à remettre des instrumens de travail entre des mains que ne dirigeait plus la raison. On essaya pourtant: d'abord un petit nombre d'aliénés furent occupés, sous la garde vigilante d'infirmiers de la maison, à des ouvrages de terrasse dans l'intérieur de l'hospice. Le succès dépassa les prévisions et encouragea M. Mallon à concevoir le travail des aliénés de Bicêtre sur une plus grande échelle. Diverses pièces de terre, situées autour de l'établissement, étaient louées à des bras étrangers qui les exploitaient; le directeur obtint de l'administration que ces terres lui fussent remises au fur et à mesure de l'extinction des baux. Un plus grand nombre d'aliénés purent dès

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