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lors être employés aux travaux et trouvèrent un contre-poids aux égaremens de l'esprit dans l'attrait qu'inspirent la vue et la culture des champs. On s'applaudissait de ces résultats, lorsqu'en 1832 une circonstance se présenta qui permit de donner un plus large déveoppement aux moyens d'activité des malades. La ferme SainteAnne, située à peu de distance de Bicêtre, étant devenue vacante par suite de cassation de bail, M. Mallon, homme d'intelligence et de zèle, de concert avec M. Ferrus, réalisa l'heureuse idée d'en livrer l'exploitation aus aliénés. Ce but fut bientôt atteint; la ferme SainteAnne, convertie en une annexe de Bicêtre, reçut des fous convalescens à demeure; mais l'état des lieux était déplorable, les bâtimens délabrés menaçaient ruine de tous côtés; de grands espaces de terrain, dans le voisinage même de l'établissement, étaient en friche, d'autres opposaient à la culture une résistance qui venait de l'inégalité du sol; tout cela s'aplanit et changea de face sous la main industrieuse des aliénés; les murs penchans se relevèrent, les anciens batimens virent réparer l'outrage des siècles, des dortoirs furent créés, des réfectoires et des ateliers s'établirent dans ces lieux, témoins assidus d'antiques misères. La ferme Sainte-Anne était, au moyen-âge, une léproserie. On trouva, dans cette colonie de malades, des maçons, des charpentiers, des couvreurs, des menuisiers, des serruriers, des peintres, en un mot tous les ouvriers nécessaires pour transformer des ruines en une maison habitable. Nous avons visité nous-même la ferme Sainte-Anne; nous avons observé durant plusieurs heures les travaux et les mouvemens de ces fous, devant lesquels l'ignorance ancienne tremblait; nous les avons vus armés de fourches, de pelles, de bêches, de pioches, de fléaux : tous ces instrumens de travail si dangereux, qui pourraient devenir, en l'absence de la raison, autant d'instrumens de mort, n'ont jamais été détournés de leur destination utile et pacifiqne. Pas un seul accident n'est survenu à Sainte-Anne depuis plus de dix années. Il semble que le travail ait comme une vertu secrète qui en sanctifie tous les instrumens entre les mains les moins faites en apparence pour s'en servir.

Nous avons suivi avec un intérêt infini les ouvrages des aliénés; mais ce sont là de ces choses qu’on affaiblit toujours en les décrivant. Il faut voir, comme nous l'avons vu, ce peuple de travailleurs, occupés dans le clos au blanchissage des toiles, ou donnant le mouvement à un moulin à foulon pour le dégraissage des couvertures et des effets d'habillement; on se croirait plutôt dans une fabrique que dans une maison de fous, tant la régularité du nombre transforme

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ces pauvres insensés en des ouvriers ordinaires. On obtient d'eux comme exécution tout ce qu'on obtiendrait de gens raisonnables et appliqués qui ont leur esprit à l'ouvrage. Si quelqu'un d'entre eux s'oublie un seul instant, ses camarades s'empressent de réparer sa faute et de le ramener à lui-même, avec cet intérêt naturel qu'inspirent à l'homme la sainte association du travail et la fraternité du malheur. De Bicêtre plusieurs groupes de quinze à vingt individus sont dirigés, chaque matin, sur les divers points où s'exerce la culture des terres; nous avons souvent rencontré de ces brigades : les travailleurs, munis d'instrumens aratoires, traversent d'assez longues distances et se livrent paisiblement, durant toute la journée, à l'agriculture. Les évasions, quoique beaucoup plus faciles, sont moins fréquentes dans les champs, sous la garde du travail, que dans l'intérieur des murs de Bicêtre. Enfin ceux que leur faiblesse physique ou l'état de leur raison ne permet pas d'envoyer au dehors, sont employés dans l'hospice à des ateliers de corderie, de tresses de chapeaux de paille, de bonneterie, de confection de vêtemens. Le travail est volontaire, et les malades, loin d'y résister, se partagent avec une sorte d'émulation les différentes tâches qui doivent charmer pour eux l'ennui et la longueur du temps. Les médecins encouragent d'ailleurs les bonnes dispositions des aliénés pour une partie du traitement dont ils reconnaissent chaque jour les heureux effets : l'esprit, tendu par le délire, se relâche pendant que les mains, industrieusement occupées, s'exercent dans des ouvrages dont le bien de la maison a dicté l'ordonnance. Le travail a en outre l'avantage de poser l'aliéné devant des réalités, et de rompre par ce moyen la chaine vicieuse des idées dont son imagination oisive ne manquerait pas de nouer sans cesse les interminables anneaux. Nous avons recueilli à la ferme Sainte-Anne l'aveu suivant sur les lèvres d'un vieillard aliéné en convalescence : « Monsieur, j'ai été frappé à trois reprises par des maladies cérébrales, et toujours je n'ai trouvé de soulagement que dans l'emploi de mes bras; c'est encore le travail qui vient de me délivrer, cette fois, des préoccupations du délire. »

Nous avons tous éprouvé que la fatigue du corps reposait l'esprit et que la contention du cerveau se dissipait au bout de quelques heures par le mouvement de la marche. Il faut cependant éviter de tenir les forces des aliénés en agitation sans les diriger vers un but utile : on a essayé de faire tourner et retourner un coin de terre aux malades d'un établissement connu, uniquement pour remuer leurs bras; cet exercice aveugle n'eut aucun des avantages du travail, et, loin de

donner du repos au délire, ne fit qu'animer les fous au désordre et les pousser à des actes d'insubordination.

Au point de vue économique, la culture de la ferme Sainte-Anne et de ses dépendances par les mains des aliénés présente des résultats considérables; le rapport de la commission médicale de 1838 constate que le produit net des travaux industriels s'est élevé à plus de 50,000 francs dans le cours de cette année; les bénéfices se sont encore accrus successivement; une vaste porcherie, dont les élèves sont nourris avec les détritus de Bicêtre et des autres hôpitaux du département de la Seine, donne à elle seule une somme considerable qui va grossir, chaque année, la caisse de l'administration. Une indemnité, selon nous beaucoup trop faible, est accordée à chaque travailleur pour l'ouvrage de sa journée, et encore cette légère rétribution subit-elle une retenue destinée à former une masse qui lui est remise à sa sortie de l'établissement. Un grand nombre de ces malheureux sont rentrés, après leur guérison complète, dans la société avec un petit pécule proportionné au temps de leur séjour et de leur travail : cette mesure est excellente, mais ne suffit pas toujours à combler l'abime que la maladie a creusé pour les pauvres fous entre l'hôpital et le monde.

L'aliéné est un homme qui vit en lui-même au lieu de vivre dans l'humanité; le moyen de le guérir, c'est de renouer ce lien social que la maladie a brisé. Il semble au contraire que l'ancienne méthode de traitement ait pris à cour de ménager au malade les moyens d'exister seul et de se retirer de plus en plus en lui-même, dans ses pensées et dans ses actes. Autrefois les aliénés de Bicêtre mangeaient isolément dans des vases de bois qui exhalaient une odeur infecte; ce repas maussade et solitaire, outre l'inconvénient d'entretenir les malades en dehors des relations humaines, causait une grande perte d'alimens, par suite du dégoût qui s'attachait à la nature des vivres. M. Ferrus essaya de mettre un terme à cet état de choses; mais ce n'était encore qu'une tentative, quand le docteur Leuret, avec ce fiat lux de la volonté qui change les élémens du chaos et leur donne la figure d'un monde, entreprit décidément de faire descendre la société dans ce ramas de fous. Un réfectoire fut institué : des tables proprement servies se couvrirent des apprêts nécessaires; nous avons vu nous-même ces tables dressées; chaque convive a son assiette, sa cuillère, sa fourchette, son gobelet d'étain luisant comme de l'argent et son couteau; car on n'a pas craint de confier des couteaux, pour le repas commun, à ces mains qui n'avaient ·

pas abusé des instrumens de travail. Quatre-vingts aliénés furent choisis dès le premier jour, et divisés par séries de dix individus; dans chaque série, M. Leuret nomma un chef qui eut pour fonction de réunir ses commensaux, de les conduire à la salle à manger, d'avoir soin qu'en entrant chacun se découvrit et se lavât les mains, de faire les honneurs de la table. Tout cela s'exécuta dès le premier jour avec un ordre admirable. On a osé nier l'existence du repas commun des aliénés de Bicêtre, ou n'y voir qu'une scène comique, nous avons assisté nous-même au diner des malades, et nous déclarons qu'il n'est pas au monde de spectacle plus touchant. Il est sublime de voir des êtres, condamnés naguère à la perte de tous sentimens et de tous devoirs sociaux, prendre les uns aux autres un intérêt qui ressemble presque à de la charité chrétienne. M. Leuret n'a voulu admettre à la table des aliénés aucun infirmier, il a défendu même que les portions fussent coupées à l'avance, pour que tout se fit sans autorité apparente; le meilleur moyen de rappeler à la raison les actes des insensés, c'est de les traiter en tout comme des êtres raisonnables. Nous avons cru être présent à une table d'hôte plutôt qu'à un dîner de Bicêtre. Chaque chef aliéné doit savoir le nom de ses commensaux, veiller à ce que chacun d'eux soit bien servi, et les traiter comme s'il les eût invités à manger chez lui. Les avantages de ce réfectoire sont incalculables; il y a moins de perte d'alimens, et par conséquent économie pour l'administration; les malades mangent avec plus de goût et d'appétit, enfin ils rétablissent dans ce rapport et ce commerce mutuel le lien qui doit les réunir à la société.

Le nom même qui sert à désigner les aliénés annonce des êtres etrangers aux autres hommes, alieni; nous croyons que le traitement le plus efficace pour les retirer du désert de leurs pensées et pour les reconduire à la cité de l'intelligence consiste à les mettre en présence d'un grand nombre d'individus; car c'est dans le nombre, dans la masse, que réside vraiment l'autorité de la raison. Ce moyen devient surtout utile quand la folie porte principalement sur les jostincts, ou quand c'est l'action qui est malade. Il faut alors écraser le fou par l'exemple d'actes contraires à l'objet de son délire, pour qu'ébranlé par cet accord et cet ensemble, il sente mieux sa solitude, sa faiblesse, et qu'il consente à se soumettre. Un aliéné de Bicêtre, désigné sous le nom d'Urbain, languissait dans son lit, refusant de se lever, de prendre aucune nourriture et de se livrer au travail. On le tire de son lit, on l'habille; deux servans le prennent par les bras, le soutiennent, et l'amènent dans un jardin ou d'autres malades sont

occupés à des travaux de terrasse. L'interne, M. Jules Picard, imagine de faire transporter des pierres d'un lieu dans un autre; on range pour cette manæuvre les aliénés de manière à former la chaîne. On place Urbain, tout faible qu'il est, au milieu de cette chaîne; quand son voisin lui présente une pierre, il le regarde, sourit, et, après un moment d'hésitation, il prend cette pierre pour la transmettre à un autre. Sa langueur s'anime peu à peu, et il finit par se mettre au train de ses compagnons. Pendant qu'il travaille, M. Leuret envoie chercher une gamelle de soupe et autant de cuillères qu'il y a d'ouvriers. Les malades rompent la chaîne. Urbain est invité par un de ses voisins, qui déjà le tutoie, à venir prendre sa part de la nourriture; il se laisse conduire vers la gamelle, se munit d'une cuillère, et mange presque autant que les autres ouvriers. M. Learet, présent à cette scène, ne témoigne ni satisfaction ni étonnement. Après la soupe on apporte du vin, et comme le même verre doit servir à toute la bande, on verse à chacun sa ration, en commençant par les plus âgés. Le tour d'Urbain arrive; notre pauvre fou balance un instant; cependant, comme un camarade attend qu'Urbain ait vidé son verre, ce dernier finit par se décider à boire. Le but de M. Leuret, en ne faisant apporter qu'un verre, était de détourner l'esprit d'Urbain de toute crainte d'empoisonnement, crainte qui travaille souvent l'imagination des aliénés, et les porte à refuser de boire et de manger. Cette intention était habile; mais nous croyons que, dans tous les cas, l'usage du même vase devait avoir quelque chose de plus entraînant et de plus sympathique pour le malade que celui d'un vase isolé. L'église avait institué, à l'exemple des anciens, le repas commun pour servir de symbole à la fraternité naissante : nous avons interrogé les surveillans de Bicêtre, et tous nous ont dit qu'on observait de même plus de liaison et de bon accord parmi les malades depuis que ces derniers prenaient ensemble leur nourriture. L'établissement d'un réfectoire a donc pour effet merveilleux de faire communier les sous aux sentimens qui distinguent l'homme et qui précèdent même chez lui le retour de la raison. Nous ne citerons plus qu'un fait qui s'est passé dans l'établissement de M. Esquirol, et qui prouve l'influence de l'exemple et du nombre sur les actes des aliénés. Une femme s'obstinait depuis une douzaine de jours à refuser toute espèce d'alimens; on fait prévenir sa famille, et un plan est arrêté. Au matin convenu, tous les parens de cette dame, et ils étaient nombreux, entrent dans la chambre de la malade, lui prodiguent des caresses, et lui disent

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