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ne fatigue pas les échos du Palais-Bourbon. Mais puisque nous avons rencontré la question de la dotation, ne craignons pas de nous y arrêter un peu.

S'il y eut jamais un point sur lequel, dans les conseils de la couronne, il importait d'avoir une opinion arriée, précise, c'est celui-là. Nous ne sommes pas ici en face d'une de ces questions dans lesquelles on peut espérer se tirer d'affaire par des considérations vagues, par des échappatoires, par une sorte de neutralité. Le problème est trop sérieux pour être ainsi éludé. Pensezvous, oui ou non, qu'il y a un complément à donner à la loi de régence? N'estimez-vous pas que le prince qui depuis un fatal évènement est devenu, après le roi, le premier personnage politique de la famille royale, a des droits légitimes à la générosité nationale, ou bien croyez-vous au contraire qu'il serait impolitique, inhabile, de vouloir donner dans ce moment à la loi de régence une sanction financière ? Sur une pareille question, il faut un avis positif. Nous concevons fort bien qu'on envisage la dotation du futur régent comme une convenance, comme un devoir politique; M. le duc de Nemours a dans l'état une situation considérable dont on ne peut nier les analogies avec l'importance qu'avait le prince royal; pourquoi donc ne pas donner à cette situation ce qui lui est nécessaire pour s'affermir et s'accroître? D'un autre côté, nous comprenons qu'avec une conviction également sincère on soit plus frappé des inconvéniens de la dotation que de ses avantages, et qu'on ait peu l'espoir de lui concilier en ce moment l'approbation du pays. En un mot, la dotation doit être voulue avec fermeté ou repoussée avec énergie; c'est dans la nature des choses. Aussi, ce que nous ne saurions admettre dans cette circonstance, c'est l'indécision, c'est l'incertitude, c'est cette irrésolution versatile qui voyage d'une opinion à l'autre sans avoir le courage de choisir une des deux pour s'y tenir.

C'est cependant ce qu'a fait le cabinet : nous sommes réduits à le reconnaître et à le déplorer. Pour se montrer vraiment habile dans cette affaire, il fallait être franc et ferme. Le cabinet était-il convaincu que la dotation était une conséquence légitime de la loi de régence ? il devait le dire bien haut, il devait surtout l'écrire dans le discours de la couronne. Avec ce courage, on fortifie ses amis, on en augmente le nombre. Si l'opposition vous combat vivement, au moins on est défendu avec énergie. Par ce courage enfin, loin de diminuer les chances de la victoire, on les multiplie. Si, au contraire, le ministère était persuadé qu'il y avait des inconvéniens sérieux à présenter aux chambres un projet de dotation, il devait à la couronne toute l'expression de sa pensée. Dans un régime constitutionnel, quelle est la mission des ministères auprès de la couronne, si ce n'est de lui apporter de loyaux conseils ? La royauté peut parfois ne pas connaître avec une entière exactitude les sentimens du pays sur un point donné. Qui les lui fera connaître , si ce n'est le ministère , qui représente auprès du trône la majorité des chambres? Malheureusement le cabinet n'a su ni conseiller avec franchise à la couTOHE XXV. JANVIER

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ronne d'écarter le projet de dotation, ni trouvé le courage de porter et de défendre ce projet devant le parlement. Ce manque de résolution a eu les plus fâcheuses conséquences. Dès qu'on a vu que les ministres, tout en disant à leurs amis qu'ils songeaient à présenter la dotation aux chambres, n'avaient pas osé avouer cette pensée dans le discours de la couronne, s'est enhardi contre eux, et cela dans le sein même de la majorité. Ce n'a pas été un symptôme isolé, mais une démonstration d'ensemble. A. M. Lebobe s'est joint M. Leseigneur. Dans son bureau, M. Darblay a tenu le même langage que M. Muret de Bord dans le sien; enfin le gendre de M. le duc de Broglie, M. d'Haussonville, a développé contre la dotation les motifs auxquels M. François Delessert a donné son adhésion. Ainsi, sur toute la ligne, on a fait feu sur le projet. Comment s'expliquer un pareil ensemble sans un concert arrêté d'avance, sans préméditation ? Mais alors comment comprendre que le ministère n'ait rien su des intentions partagées par un si grand nombre de députés du centre, et, s'il les a connues, ces intentions, comment, pour obtenir le silence, n'a-t-il pas usé de toute son influence, de toute son autorité sur ses amis ? Le silence! nous sommes loin de compte. Au sein de la majorité, on prend l'initiative de l'agression. Ce n'est pas M. Berryer, ce n'est pas M. Cormenin qui attaque le projet; c'est M. Muret de Bord, c'est M. Delessert, et le mutisme du cabinet achève la déroute.

Sont-ce là les rapports qui doivent exister entre un ministère et la majorité qui le soutient? Il est surtout un ministre auquel semble revenir naturellement une part plus directe dans ce qui vient de se passer : c'est M. le ministre de l'intérieur, qui, par la nature de ses attributions, est en contact immédiat et perpétuel avec les députés. En raison de son département, le ministre de l'intérieur devrait toujours être le véritable leader de la chambre. Il faut convenir que M. Duchâtel laisse cette direction Gotter quelque peu au hasard. Voilà qu'à côté de lui, malgré lui, éclatent des dissentimens énergiques qu'il n'a pas su prévenir ou qu'il n'a pas osé combattre.

La levée de boucliers des membres du centre a été si unanime et si vive, que, selon plusieurs personnes, il est impossible que le ministère n'ait pas été dans la confidence. Il y a toujours des gens qui se piquent d'être plus fins que les autres , et qui aujourd'hui n'hésitent pas à signaler dans cette affaire la complicité du cabinet. Vous n'y entendez rien, disent-ils à ceux qui refusent de les croire. Le ministère a fait dire par d'autres ce qu'il n'a pas osé dire lui-même, et il se trouve fort bien servi, tout en affectant d'être très contrarié.

En lui prêtant de pareilles menées, on calomnie le cabinet, nous en sommes convaincus. Il n'est pas possible que de pareils calculs soient entrés dans l'esprit de ministres de la couronne. Nous tenons pour certain que tous les homines qui siégent dans les conseils de la royauté auraient horreur d'un machiavélisme qui tendrait à se faire une arme du parlement contre le trône, et, qu'on nous passe la familiarité du terme, à enferrer le roi par la chambre.

Mais par quelle fatalité les scènes d'intérieur des bureaux de la chambre ont-elles été de nature à accréditer cette opinion ? Vous aurez beau faire, il y a des esprits auxquels vous n'ôterez jamais cette pensée d'une intelligence secrète entre les conservateurs opposans et le cabinet. Qu'une pareille opinion puisse trouver créance, c'est fâcheux.

A nos yeux, nous le répétons, les torts du ministère sont autres. Il n'a pas su prendre à propos un parti décisif. Il est arrivé devant les chambres sans avoir fait son examen de conscience, et sans avoir sondé ses reins. Il ne s'est pas demandé s'il avait la force nécessaire pour assurer le succès d'une loi, d'une question qui devait naturellement susciter des oppositions vives, et dans laquelle on ne pouvait triompher qu'en déployant une volonté très ferme. Le ministère, enfin, ne s'est pas assez interrogé lui-même pour savoir si dans son for intérieur il trouvait la dotation légitime et opportune. C'est avec cette indécision, ce scepticisme, qu'il a ouvert la session. Autour de lui, on n'a pas tardé à s'apercevoir de ce peu d'énergie, de cette espèce de timidité, et on lui a gagné la main. Alors les soldats n'ont pas craint de devancer les généraux; tout est allé à la dérive, et la royauté s'est trouvée à découvert.

C'est précisément dans une question où la couronne et la famille royale semblent avoir un intérêt personnel que des ministres constitutionnels doivent appeler sur eux toute la responsabilité. Qu'ils soient d'avis d'écarter la dotation ou de la présenter, c'est eux qui, dans le débat, doivent paraître en première ligne. Il ne faut pas, quand on les cherche, qu'on les trouve abrités derrière le trône. Qu'on y songe, on tomberait ainsi dans les fautes qu’on a souvent, et souvent avec injustice, reprochées à des adversaires, à des concurrens. Nous ne dirons pas au cabinet qu'il n'est pas suffisant pour couvrir la royauté, mais nous lui demanderons d'en avoir l'intention et d'en montrer le courage.

Le défaut d'initiative et de fermeté dans les hautes régions du pouvoir a des inconvéniens qui s'étendent à tout. Les ministres se plaignent, dit-on, des interminables questions qui leur sont posées par la commission de l'adresse. La commission veut tout embrasser, tout approfondir. L'état moral du pays, les dispositions de l'esprit public, l'exacte appréciation de nos ressources financières, nos relations extérieures dans leur ensemble et dans leurs détails : tout est l'objet d'une vaste enquête et d'une très grande curiosité. Il se peut fort bien que la commission se trouve entraînée à pousser trop loin ses questions et à empiéter un peu sur les attributions du pouvoir exécutif. A qui la faute? En face d'une administration qui gouverne avec fermeté, et qui dans les questions importantes sait avoir un avis et le défendre, les chambres sont naturellement disposées à ne pas outre-passer les limites qui séparent les differens pouvoirs; mais, quand elles sentent que les rênes sont tenues faiblement, elles s'inquiètent, elles s'agitent, elles tendent à usurper.

Il se trouve aussi qu'à force d'avoir voulu se faire la partie belle, le ministère a provoqué lui-même maintes explications qui ne laissent pas que d'être embarrassantes. Le ministère a annoncé le retour de l'équilibre entre les dépenses et les recettes. C'est une bonne nouvelle. Il paraît que les commissaires de l'adresse ont voulu s'assurer si la nouvelle était aussi exacte que bonne. De là, force interrogatoires, auxquels a dû se résigner M. le ministre des finances. Il est entendu qu'en parlant de l'équilibre, le budget extraordinaire des travaux publics reste en dehors. Pour arriver à cet équilibre, on a pris les recettes de 1843, afin de les aligner avec les dépenses présumables de 1845. Enfin, l'emprunt est considéré comme un encaisse. La commission est mise en demeure par le ministère lui-même d'examiner à fond la réalité de cet équilibre solennellement annoncé. Elle a très bien compris qu'elle doit être en mesure de dire à la chambre jusqu'à quel point on peut ajouter foi à la phrase qui a produit sur l'assemblée une impression si agréable.

Un autre passage de l'adresse est aussi dans le sein de la commission et sera dans la chambre l'objet de longues discussions : c'est celui qui concerne nos relations avec l'Angleterre. Ici encore le cabinet a peut-être dépassé le but qu'il s'était proposé d'atteindre. On a parlé dans le discours de sincère amitié avec la reine de la Grande-Bretagne et de cordiale entente entre les deux gouvernemens. De pareils termes autorisent bien des questions sur nos rapports avec l'Angleterre. Déjà dans les bureaux M. le ministre des affaires étrangères a cherché à restreindre le sens qu'on pourrait attacher à ces mots de cordiale entente. Il a fait remarquer qu'on ne s'était pas servi, comme dans les années antérieures à 1838, des expressions d'intime union ou d'aliiance intime. Il y a des questions spéciales que les deux gouvernemens de France et d'Angleterre ont dû traiter ensemble : c'est sur ces questions qu'il y a déjà eu ou qu'on peut espérer qu'il y aura cordiale entente; mais ces questions, où en sont-elles ? On ne le sait pas bien, c'est ce qu'a fait observer M. Thiers. « Si sur tous ces points, a dit l'honorable député d'Aix, on peut donner des explications satisfaisantes, si l'on peut nous offrir une solution favorable, alors je comprendrais qu'on prît, non pas des engagemens irrévocables, mais qu'on exprimât un penchant, une inclination pour l'alliance anglaise; s'il n'en est pas ainsi, je dois dire qu'à mon sens on s'est beaucoup trop avancé. » On ne saurait avec équité ou vraisemblance prêter à M. Thiers une opposition systématique contre l'alliance anglaise; ses discours et ses actes ont assez témoigné du contraire. Seulement M. Thiers demande au cabinet s'il a vraiment des motifs suffisans pour être entièrement satisfait de l'Angleterre et pour se servir des expressions consignées dans le discours du trône.

A qui pourrait-il tomber dans l'esprit, avec la situation actuelle de l'Europe, de se déclarer l'adversaire de l'alliance anglaise ? La force des choses fait une loi aux deux premiers gouvernemens constitutionnels de ne pas se combattre. Cette nécessité de premier ordre veut être obéie. Seulement conduisons-nous, il en est temps, avec toute la maturité de la résiexion et de

ROYAL

l'expérience. Sans nous jeter dans les bras de l'Angleterre en gens qui semblent s'estimer trop heureux de trouver quelque part prévenance et politesse, marchons dans les voies de cette alliance avec sagesse, avec calcul. Ce qu'on peut reprocher au discours de la couronne, ce n'est pas d'exprimer le désir et la pensée de l'alliance avec l'Angleterre, mais c'est peut-être, dans cette expression, de manquer de mesure. Nous ferons d'autant plus d'impression sur l'Angleterre par nos discours et nos actes, que les uns et les autres seront plus empreints de prudence et de réserve.

Il faut distinguer la pensée véritable du gouvernement anglais du langage du Times. La feuille anglaise a pu s'écrier que c'en est fait, que les jours d'éloignement pour l'Angleterre sont passés, et que la politique combinée des deux nations est une fois de plus engagée dans la cause de la paix et de la liberté du monde. M. Peel au fond prend les choses sur un ton moins dithyrambique. Faisons de même, et ne rougissons pas de dire à l'Angleterre : donnant, donnant. Si nous étions plus chevaleresques, elle se moquerait de nous.

Autour de la question de l'alliance anglaise gravitent naturellement toutes celles qui concernent la Grèce et l'Espagne. M. le ministre des affaires étrangères devra faire connaître aux chambres comment et dans quelle mesure la bienveillante attitude de la France a été favorable à la cause de la liberté grecque. Il n'y a point là de secret à garder. M. Guizot pourra, à cette occasion, donner les preuves du bon vouloir de l'Angleterre. Comme nous l'avons déjà remarqué, la Russie a changé de politique; par un brusque revirement, le cabinet de Saint-Pétersbourg a envoyé à M. de Brunow l'ordre de signer le protocole concernant les affaires de la Grèce. Il n'a pas voulu se mettre lui-même en dehors d'un centre politique si important pour l'Orient. Cependant à Athènes l'assemblée nationale proteste qu'elle n'a d'autre pensée que l'affermissement de la liberté intérieure et constitutionnelle, et qu'elle veut le maintien de la paix. Voilà qui pourra répondre aux craintes sincères ou affectées du gouvernement turc.

En Espagne, où l'on nous assure enfin que la France et l'Angleterre n'ont qu'une même politique, les choses marchent étrangement. Il y a deux mois, on semblait s'accorder à penser que le gouvernement représentatif était l'unique salut de l'Espagne; aujourd'hui on ne le considère plus que comme un embarras qu'il faut se hâter d'écarter. Les cortès sont prorogées, ou, comme on dit en Espagne, suspendues. Le ministère s'est décidé à prendre ce parti parce que jes interpellations de l'opposition le gênaient. Le ministère fera des lois par voie de décret, et les présentera plus tard à l'approbation des cortès, qui seront dissoutes si elles refusent d'enregistrer les ordonnances royales. Étrange pays! M. Olo a été déclaré traître et a été anathématisé parce qn'il a manifesté l'intention de dissoudre les cortès; aujourd'hui, un ministère qu'on dit sans consistance s'embarque dans la même entreprise : il proroge, plus tard il dissoudra. Tout cela est tenté par M. Gon

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