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sait toutes les occasions de courir sans chaussure avec un habillement de femme du peuple qu'elle s'était composé elle-même. Voici ce qui arrivait :

Nous étions au jour de l'Annonciation. Antonia, égarée par la crainte du couvent et l'envie de se marier, s'était souvenue de la cérémonie de l'Annonciade et de ses droits d'enfant trouvé. Elle avait pris la fuite, vêtue de son costume populaire. Par malheur, la seur Sant'Anna n'était pas à l'hospice quand elle y entra. Le caches de plomb qu'Antonia portait encore à son cou lui servit à se faire reconnaître pour une trovatella. On lui permit de se ranger parmi les filles à marier, et lorsqu'elle parut dans la cour de l'hospice, les épouseurs, frappés de sa beauté, applaudirent en s'écriant :

Bénie soit la mère qui l'a mise dans la buca! Tous voulaient avoir la charmante trovatelle. Deux garçons lui jetèrent en même temps le mouchoir, l'un barbier à Fuori-di-Grolta, l'autre macaronaro à Portici. Une bataille en serait résultée, si on n'eût apaisé les prétendans en laissant le choix à Antonia. Ele donna la préférence au petit barbier, et, à midi, tous les mariages furent célébrés à la fois dans l'église de l'Annonciade.

J'attendais à ma fenêtre, dans une anxiété cruelle, qu'on m'apportal des nouvelles de la fugitive, lorsque je vis deux calèches de place accourir au galop, remplies de lazzaroni, de cornemuses et de tambours de basque. C'étaient les époux, entourés de leurs amis, qui venaient me faire leurs soumissions. Antonia conduisait la troupe joyeuse.

- Signora, me dit-elle, je n'oublierai jamais que vous m'aves aimée comme votre enfant; mais je n'étais pas digne de tant d'honneur. Je ne suis qu'une pauvre fille du peuple, incapable de me former aux bonnes manières, de suivre votre exemple et de répondre comme je le devrais à tous les soins que vous avez pris pour roon éducation. Je rentre dans le peuple en acceptant un mari de l'Aunonciade, et quand je serai méchante ou jalouse, on ne s'en étoitnera pas. Pardonnez-moi ma dernière sottise; si j'en commets d'autres à présent, mon mari, qui est un homme robuste, saura bien me co} -riger à la façon de ses pareils.

La chose étant faite, il n'eût servi à rien de me mettre en colère. Je donnai quelques avis maternels à l'épousée, qui me promit d'avoir loujours pour moi le respect d'une fille, et puis je l'embrassai en lui offrant un présent de noce. Une distribution aux conviés termina la

séance. On remonta dans les voitures aux cris de : Vive la signora vive la reine des trovatelles ! Et on s'en alla danser sous une treille.

Depuis ce jour, Antonia n'a plus connu le désæuvrement, véritable. cause de ses fautes. Elle se lève de grand matin, travaille comme une bête de somme, et au bout de deux ans de mariage, elle est en ceinte de son troisième enfant. Lorsqu'elle tourmente son mari, leg querelles se terminent par des coups; ces petits orages passagers sont des crises favorables après lesquelles Antonia devient douce comme un agneau. Quant à moi, j'en suis pour mes peines, mes bienfaits et mes frais de tendresse, dont la madone n'a pas voulu me récompenser, sans doute, hélas! parce que je l'aurai offensée de quelque autre manière.

C'est ainsi que la dame napolitaine termina l'histoire de la fille de l'Annonciade.

A la fin du mois de mai, à mon retour de Sicile, je me trouvais un jour pour la seconde fois dans le village de Sorrente, et je ne pensais plus à la trovatelle Antonia, ni à son mariage pittoresque. Les aniers me persécutaient avec leurs offres de service. Autant j'aimais cette monture simple parmi les paisibles Siciliens, autant il me répugnait de m'en servir dans les environs de Naples, à cause des procédés impitoyables du ciucciaio pour le malheureux serviteur qui lui gagne son pain. L'ane est le plus vertueux des domestiques, le plus modeste et le plus résigné; on le paie de toutes ses belles qualités en l'assommant; on l'accable de besogne, et on le laisse mourir de faim. Avec la race de Caïn qui habite la terre, la patience, la douceur et la sobriété ne font qu'attirer les mauvais traitemens, les : coups et la misère. Ma conscience n'était pas tranquille quand j'avais été cause de quelque iniquité à l'égard d'un animal. Cependant le nom de Meneghe, prononcé dans le groupe des aniers, réveilla mes souvenirs, et afin de parler à l'ancien amoureux d'Antonia, je montai sur son ane, après avoir fait un marché avec lui pour aller déjeuner à Massa. Meneghe témoigna d'abord de la répugnance à revenir sur ses aventures, et j'en augurai bien , dans l'idée qu'il aimait encore sa maîtresse infidèle. La promesse d'un regalio lui délia la langue. Il me raconta ses amours d'une manière risible, à son point de vue de paysan. Je lui demandai si cette affaire lui avait laissé beaucoup de regrets, et il soupira sans vouloir répondre.

- Ce garçon-là, pensai-je, doit avoir le caur sensible. En arrivant à Massa, je déjeunai sous un berceau de vignes, tandis que Meneghe mangeait dans la cuisine de la locanda. Lorsque je revins d'une promenade à pied pour reprendre mon âne, je m'aperçus que la pauvre bête n'avait eu d'autre nourriture qu'un peu d'herbe sèche couverte de la poussière du chemin. Je reprochai à Meneghe sa négligence et sa cruauté.

- Anzi, me répondit-il, aben' fatto la colazione; bah! il a fait une bonne collation.

Je remontai sur l’åne avec la conscience agitée et de nouveaux doutes sur les bons sentimens du ciucciaïo.

Écoute-moi, lui dis-je tout en cheminant, pourquoi ne te maries-tu pas ?

- Gnor, répondit-il dans son dialecte original, non trovarrò n'Antonia.

-Tu ne trouveras pas une Antonia, c'est vrai; mais que n'épousestu Angelica ?

Il leva les yeux au ciel, et fit claquer sa langue contre son palais, ce qui voulait dire non.

- Et pourquoi, repris-je, ne veux-tu pas te marier? Meneghe tenait à la main un bouquet de fleurs, il me l'offrit pour rompre l'entretien.

- Il faut me répondre, poursuivis-je; est-ce que tu aimes encore Antonia ?

Meneghe saisit l'âne par la queue en poussant un cri sauvage, et l'infortuné animal fit une traite d'une lieue au galop, toujours harcelé par son maître. Je retournai ainsi promptement à Sorrente. Arrivé sur la place, je renouvelai mes questions.

Gnor, répondit enfin Meneghe, è fenutto ppe me. - Je te donnerai deux carlins de plus, lui dis-je alors, si tu me parles sincèrement; pourquoi dis-tu que tout est fini pour toi?

- Pecchè trovarrò na moglie, maje danaro e giubbettino colle sciure. Parce que je trouverai bien une femme; mais jamais d'argent ni de gilet à fleurs.

C'était sa belle toilette qui lui tenait au cœur. Mes doutes étant suffisamment éclaircis, je laissai là ce misérable ciucciažo pour aller voir la maison du Tasse.

PAUL DE MUSSET,

FERNANDE.

I.

A partir du lendemain tout changea dans la vie intérieure et extérieure de Fernande. Le bruit, le mouvement, les concerts, les spectacles, ne suffisaient plus au besoin qu'elle éprouvait de s'étourdir; elle voulut de nouveau être adorée, elle se refit l'ame de cette vie frivole qu'on appelle à Paris la vie élégante; son salon redevint le rendez-vous des lions les plus renommés, une succursale du JockeyClub. Plus de lectures, plus de travaux, plus d'études, une agitation perpétuclle, une fatigue physique destinée à donner un peu de repos à l'ame, voilà tout. La vie de courtisane, oubliée un instant, remontait du fond à la surface, et le souvenir de Maurice était refoulé dans les abîmes les plus profonds et les plus secrets de ce cæur qui, pendant tout un hiver, lui avait voué le culte du plus pur amour.

Le comte de Montgiroux, dont la présence avait amené chez Ferpande tout ce changement, devenait de jour en jour plus amoureux de sa maîtresse, mais en même temps plus jaloux. Fernande avait calculé ce qu'elle faisait en recevant chez elle M. de Montgiroux : c'était la réserve de sa liberté tout entière qu'elle avait stipulée. Plus heureuse que ne le sont les femmes mariées, qui ne peu

(1) Voyez la première partie dans les livraisons des 17, 24 et 31 décembre 1843 hal 7 janvier 1846.

rent aimer un autre homme sans trahir leur mari, Fernande n'avait jamais trompé un amant; mais elle avait toujours exigé qu'une independance absolue lui fùt accordée : il fallait se fier à sa parole ou la perdre. Elle voulait avoir la liberté d'admettre chez elle qui lui plaisait, de promener dans sa voiture qui lui paraissait agréable, de faire les honneurs de sa loge à qui bon lui semblait. Cette condition tacite qu'elle avait mise au marché qu'elle avait fait avec M. de Montgiroux désespérait le pauvre pair de France qui, tiraillé d'un côté par les craintes que lui inspirait toujours en pareil cas sa vieille liaison avec Mme de Barthéle, retenu de l'autre par une pudeur sociale, ne pouvait suivre Fernande dans tous ses plaisirs, et, se rendant justice en comparant ses vingt-deux ans à ses soixante années, était sans cesse poursuivi de l'idée qu'elle le trompait. Sa vie se passait donc en appréhensions continuelles, en craintes toujours renaissantes; la tranquillité morale, qui fait ce calme si nécessaire à la vieillesse, était détruite. A chaque heure du jour il arrivait chez. Fernande, et chaque fois il la trouvait souriante, car Fernande était reconnaissante des attentions que M. de Montgiroux avait pour elle, et elle, qui était si jalouse, elle avait pitié de sa jalousie. Il en résultait que, tant que le comte était là, tenant la main de Ferpande dans la sienne, il était confiant, il était heureux; mais des qu'il l'avait quittée, l'idée de Fernande au milieu de ces beaux jeunes sens, pour lesquels elle devait avoir toutes les sympathies d'un même age, lui revenaient à l'esprit, et ses craintes, apaisées un instant, renaissaient plus vives et plus poignantes au fond de son cæur. Et cependant si, doué de la faculté de lire jusqu'au fond de l'ame, quelqu'un eût pu comparer la situation du comte à l'état de la femme qui la causait sans le vouloir et sans le savoir, il l'eût certes enviée.

En effet Fernande, comme nous l'avons dit, n'avait adopté cette vie de bruit et d'agitation que pour échapper à elle-même, et tant qu'elle volait emportée par deux vigoureux chevaux, tant qu'elle se laissait aller à l'enivrement de la voix de Duprez ou de Rubini, tant qu'elle souriait du délicieux sourire de Mille Mars dans l'ancienne comédie ou qu'elle pleurait de ses larmes dans le drame moderne, tant qu'elle était adulée, fètée, soit comme reine de son salon, soit comme l'amc d'un joyeux repas, elle arrivait encore tant bien que mal au but qu'elle s'était proposé; mais lorsqu'elle était seule, la réalité, suspendue sur sa tete comme l'épée de Damocles, brisait le fil qui la retenait, et la pauvre femme retombait navrée par

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TOME XXV.

JANVIER

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