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nistratif, financier et judiciaire de l'Empire. C'est dans ces recueils d'immortelles décisions sur toutes les questions qui intéressent l'humanité en général et l'administration d'un grand empire, qu'on pourra apprécier ses vastes et prévoyantes pensées, son génie profond et organisateur, son éminent esprit d'ordre et ce vif amour du bien et de la France qui dévorait cette âme ardente et infatigable. La publication de ces importants documents serait un beau monument élevé à la mémoire de ce grand homme, et un grave sujet d'enseignement pour tous.

L'impulsion donnée par Napoléon à son siècle, la marche persévérante des esprits dans la voie d'une rénovation sociale, produiront sans doute des hommes de génie; mais aucun peut-être n'accomplira de plus grandes choses que celles qu'a réalisées cet être privilégié en si peu d'années et à travers tant d'obstacles, et qui ne sont pas au-dessus de celles dont les projets étaient en réserve dans sa tête puissante. Le souvenir de ce temps, des heures que j'ai passées auprès de cet homme vraiment prodigieux, me paraît un songe. Dans le sentiment exalté que ce souvenir excite en moi, je ne puis que m'humilier devant les impénétrables décrets de la Providence, qui, après avoir suscité ce merveilleux instrument de ses desseins, l'a sitôt enlevé à son œuvre imparfaite. Peut-être le divin créateur de toutes choses n'a-t-il pas permis que les

temps marqués par l'ordre invariable qu'il a établi fussent devancés; peut-être n'a-t-il pas voulu qu'un mortel dépassât à un trop haut degré les proportions humaines.

Après la signature d'un traité avec la Prusse, qui n'avait pu faire autrement que de s'allier à la France dans la guerre qui était imminente avec la Russie, et immédiatement après avoir signé avec l'Autriche un pareil traité, l'Empereur songea à faire un voyage à Dresde ayant de se rendre à l'armée; il désira y réunir ses alliés. Il espérait toujours que cette grande lutte pourrait être évitée ; il parla à l'Impératrice du projet qu'il avait d'inviter l'empereur d'Autriche à s'y trouver. L'Impératrice entra vivement dans ce projet; son plus grand désir était de revoir son père et sa famille, avec lesquels elle entretenait une correspondance suivie; en conséquence, notre ambassadeur à Vienne, M. le comte Otto, fut chargé de proposer à l'empereur François de venir à Dresde avec l'Impératrice, et mème avec les archiducs et les archiduchesses, frères et sœurs de Marie-Louise, qui se faisait un bonheur de passer quelques jours avec eux.

La nécessité de parer à une disette de subsistances dont la France était alors menacée, retarda d'un mois le départ de l'Empereur. Le 9 mai, Leurs Majestés partirent de Saint-Cloud, et arrivèrent le 11 à Mayence, où elle séjournèrent; elles y vi

rent le grand-duc de Hesse et la grande-duchesse de Darmstadt. Le voyage de Mayence à Dresde fut un hommage continuel, et les princes de la confédération du Rhin, dont Leurs Majestés traversèrent les États, les reçurent et leur offrirent l'hospitalité des grands vassaux; plusieurs vinrent les attendre sur la route, entre autres le roi de Wurtemberg et le grand-duc de Bade. On se tromperait cependant si l'on croyait que l'Empereur imposait à ses hôtes la charge de le défrayer, ainsi que sa suite; Napoléon ne voulait pas que son séjour fût incommode à aucun d'eux ; il se faisait précéder et suivre par sa maison, pourvue de tout ce qui était nécessaire à une grande représentation. Il trouva à quelques lieues de Dresde le roi de Saxe, qui était venu à sa rencontre, accompagné de la reine. L'Empereur et l'Impératrice firent leur entrée avec eux à Dresde, aux flambeaux. Le lendemain de leur arrivée vinrent à Dresde l'empereur et l'impératrice d'Autriche, les archiducs, et successivement la reine de Westphalie (le roi était déjà à l'armée), le grandduc de Wurtzbourg, le roi et le prince royal de Prusse, et une partie des princes de la confédération, les principaux ministres, et entre autres MM. de Metternich et Hardenberg.

L'empereur d'Autriche embrassa Napoléon avec une émotion visible; l'impératrice d'Autriche et les archiducs accueillirent Marie-Louise avec un em

pressement mêlé de déférence; le roi de Prusse présenta à l'Empereur le prince royal, en le priant de lui permettre de le suivre comme aide-de-camp, et demanda aux aides-de-camp de l'Empereur leur amitié pour son fils.

L'époque du séjour de Napoléon à Dresde fut l'apogée de sa puissance; les expressions manquent pour peindre l'effet qu'y produisit sa présence : jamais, peut-être, la grandeur humaine ne s'est élevée plus haut. On a dit que Napoléon était à Dresde l'Agamemnon, le roi des rois; mais c'était à sa supériorité intellectuelle autant qu'à sa puissance que ces témoignages involontaires de déférence et d'égards s'adressaient. Un empereur, des rois, des princes souverains, paraissaient plutôt ses courtisans que ses égaux; l'empereur d'Autriche, en sa présence, était oublié; il fallait que Napoléon s'effaçât pour appeler sur ce prince l'attention qui se portait sur lui seul. Que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse fussent sincères dans leurs démonstrations, ce n'est pas ce qu'il faut en conclure; si ces princes avaient pu oublier un moment leurs rancunes secrètes, ils avaient auprès d'eux des ministres puissants qui se seraient chargés de les en faire ressouvenir. L'impératrice d'Autriche, femme d'esprit et lettrée, arriva à Dresde, armée de sa dignité de jolie femme et d'impératrice, hérissée de préventions contre l'homme auquel la monarchie

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autrichienne avait dû ses plus grandes humiliations; elle venait décidée à résister à l'entraînement général et à se tenir dans une réserve voisine du dédain; mais Napoléon s'était promis de se concilier cette superbe ennemie : en peu de jours elle avait cédé à l'ascendant qu'il exerçait sur tous. J'ai eu de fréquentes occasions d'observer l'aspect de ces augustes assemblées; j'ai rencontré, dans les vastes appartements du palais de Dresde, le cortége royal dont Napoléon était le chef. L'impératrice d'Autriche était d'une santé si faible, qu'elle ne pouvait supporter la fatigue de la marche dans le trajet assez long des appartements; l'Empereur allait audevant d'elle; il marchait, tenant son chapeau d'une main, appuyé de l'autre sur la portière de la chaise à porteur de l'impératrice, en causant avec elle, souvent d'une manière enjouée. L'impératrice paraissait prendre à sa conversation un intérêt que témoignait l'abandon avec lequel elle l'écoutait et lui répondait. Tous les témoins de ces réunions s'accordaient à dire que Napoléon exerçait sur ses nobles hôtes un ascendant irrésistible par l'agrément de son esprit et par la séduction de ses manières. On eût dit que cet homme étonnant avait porté dès sa jeunesse le poids d'un grand empire, tant il savait relever, par son ton et par ses formes, la dignité de son rang. Eminemment spirituel, rien n'échappait à son œil observateur. Un tact exquis,

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