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à sévir contre eux, et il finit par devenir leur victime. Ceux qui ont représenté son gouvernement comme le type de la domination militaire, n'ont pas remarqué combien Napoléon, adoré de l'armée, a donné à ses lieutenants peu de part au pouvoir, et avec quel soin il a maintenu ses soldats dans la soumission à l'autorité civile. Doué au plus haut degré du génie militaire, il a effacé les plus grands capitaines; toutefois, ce n'est pas à la seule gloire des armes qu'il a dû sa renommée et l'Empire. Il a été administrateur, politique, publiciste, savant et tout ce qu'il a voulu être, autant qu'homme de guerre. Le but constant de ses méditations, de ses travaux, de ses conquêtes, but à l'accomplissement duquel le temps seul a manqué, peut se résumer en un mot: Assurer aux hommes le plein exercice et l'entière jouissance de toutes leurs facultés. › Napoléon s'est attribué cette haute ambition, et la postérité lui en laissera le mérite.

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Quant à ses relations privées, Napoléon était simple, naturel et observateur des convenances autant envers lui-même qu'envers les autres, d'un commerce facile dans la vie familière, généreux et bienfaisant. Il avait des mœurs régulières, des sentiments religieux et une grande tolérance. Il était bon père, bon mari, bon fils et bon frère.

La réunion, dans le même homme, des grandes qualités dont je n'ai tracé qu'une esquisse incom

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plète, couronnées par un ardent amour du pays, est ce qui distingue Napoléon du très-petit nombre d'hommes qui ont dominé, à de rares intervalles, la scène du monde. A mesure qu'il sera mieux connu, on trouvera qu'il a été un des hommes les moins imparfaits. Il parlait avec une entière conviction quand il disait qu'il se présenterait avec assurance devant le tribunal de Dieu, et qu'il y attendrait sans crainte son jugement. Si l'énergie de son caractère, un sentiment profond de l'honneur et l'horreur de l'injustice l'ont, dans quelques occasions, entraîné hors des bornes de la modération, il faut en chercher la cause dans l'exaltation de ces mêmes qualités. Si dans un petit nombre de cas particuliers, entre autres dans sa décision sur l'affaire de l'octroi d'Anvers (1), dans l'établissement des prisons d'État (2), il a cru l'ac

(1) En 1841, le résultat d'une vérification de la caisse du receveur de l'octroi d'Anvers, par les inspecteurs du Trésor public, apprit à l'Empereur que ce receveur, protégé par un chef de division de la préfecture et par le maire de la ville, portait sur de doubles livres les recettes de l'octroi. Des registres secrets contenaient les recettes réelles, et les registres patents les recettes légales, déduction faite des sommes indûment perçues que les concussionnaires se partageaient entre eux. Les juges auxquels l'affaire fut déférée acquittèrent les accusés. L'Empereur, qui avait dans les mains la preuve matérielle de leur culpabilité, dans le premier transport de son indignation, cassa, de sa propre autorité, le jugement qui les acquittait, et les traduisit devant un autre tribunal.

(2) Le décret qui instituait les prisons d'État, délibéré en conseil d'État, est du 5 mars 1810. Quoique cette mesure ait été entourée de précautions et de garanties qui pouvaient en corriger l'arbitraire, et qu'elle ait été exécutée avec l'esprit d'équité et de modération qui caractérisait généralement les actes émanés de Napoléon, je n'entreprendrai pas de la justifier. On conviendra cependant qu'elle a été

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tion des lois insuffisante ou aperçu des inconvénients dans leur application rigoureuse, il a toujours été déterminé dans cet exercice d'un pouvoir discrétionnaire, absolu mais jamais arbitraire (car l'arbitraire suppose le caprice et le bon plaisir), par des considérations puisées dans la morale et dans l'intérêt public. La situation extraordinaire dans laquelle nos éternels ennemis l'avaient placé peut servir à justifier la plupart de ces actes. Napoléon est-il coupable de n'avoir pas donné à la France le complément d'institutions pour lesquelles elle n'était pas mûre alors et qu'elle ne désirait pas, quand leur introduction aurait créé au gouvernement, sans

une des rigoureuses nécessités de la dictature de l'Empire. Sans entrer dans le détail des éléments constitutifs et du régime des prisons d'État, je dirai qu'elles ne s'ouvraient que pour des hommes qui ne pouvaient sans inconvénient être traduits devant les tribunaux ou être mis en liberté sans danger, tels que des chouans nourris dans la guerre civile, des machinateurs d'assassinats contre le chef de l'État ou des artisans de complots tendant à renverser le Gouvernement, des prètres fanatiques ou immoraux, etc. ; que nul ne pouvait être détenu que par une décision émanée d'un conseil privé, composé du premier président et du procureur-général de la Cour de cassation, et des hommes les plus indépendants par leur haute position dans l'État; qu'aucune détention ne pouvait se prolonger au delà d'un an sans une nouvelle décision du conseil privé; que deux conseillers d'État parcouraient chaque année ces prisons, et présentaient, à leur retour, un rapport à ce conseil assemblé ; qu'un quart des voix suffisait pour opérer la libération d'un prisonnier; que, du reste, les procureurs impériaux avaient la faculté de visiter les détenus, pour s'assurer qu'ils avaient été arrêtés en vertu d'une décision du conseil privé.

C'est dans une de ces prisons d'État (Vincennes) que fut enfermé un jeune Saxon nommé La Shala, qui fut arrêté à Paris au mois de fèvrier 1811, épiant l'occasion d'assassiner l'Empereur; il était porteur de plusieurs pistolets chargés. Il avoua son sinistre projet, et déclara que, s'il acceptait la liberté qui lui était offerte à la condition d'y renoncer,

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eesse menacé par la conspiration permanente de l'Europe, des embarras inextricables sous lesquels, malgré la puissance et le génie de son chef, il aurait succombé? On a dit avec raison que chaque époque a sa pensée et ses principes dont il faut comprendre l'opportunité et la légitimité, et qu'on ne peut demander au printemps les fruits de l'automne. L'expérience de trente années a prouvé que l'établissement du système représentatif a besoin, pour rallier tous les esprits en France, d'une modification dans nos mœurs et dans notre caractère. En jugeant le génie de Napoléon d'après une époque de transition, on a été porté à penser qu'il n'y avait pas en lui

il lui serait impossible de ne pas chercher les moyens d'en poursuivre l'exécution. Napoléon dicta ce qui suit en marge du rapport que le ministre de la Police lui fit à ce sujet : « L'âge du jeune homme est son ex<«<cuse (il avait dix-huit ans); on n'est pas criminel d'aussi bonne heure, << quand on n'est pas né dans le crime. Dans quelques années il pensera «< autrement, et l'on serait aux regrets d'avoir plongé une famille esti«mable dans un deuil qui aurait toujours quelque chose de déshonorant. << Il faut l'envoyer à Vincennes, et lui administrer les soins dont sa tête << paraît avoir besoin, lui donner des livres, écrire à sa famille, et lais<< ser faire au temps. » Ce jeune homme resta à Vincennes jusqu'en 1814; ses compatriotes le délivrèrent. Il paraît que ni l'âge ni la captivité n'avaient mûri sa tête, car La Sahla fut de nouveau arrêté, pendant les Cent-Jours, à la porte du palais du Corps Législatif, pendant la séance qui fut ouverte par l'Empereur. Il fut trahi par l'explosion d'un paquet de poudre fulminante qui éclata dans sa poche. Il fut aussitôt mis en liberté. L'Empereur ne voulut pas qu'on approfondit dans quel but La Sahla s'était muni de cette substance chimique, dont l'effet était plus menaçant que meurtrier. La Sahla resta à Paris; au mois d'août 1845, il entra à l'hospice de la Charité, atteint d'une fièvre lente nerveuse qui le conduisit au suicide peu de temps après sa sortie de cet établissement.

J'ai choisi, parmi les diverses accusations d'arbitraire portées contre l'Empereur, les deux faits dont je viens de parler, parce que ce sont ceux qu'on lui a le plus reprochés.

les éléments propres à faire un chef de gouvernement constitutionnel. Celui qui avait si bien compris, en arrivant au pouvoir, qu'il n'y avait de succès durable que dans une direction intelligente et forte des sentiments et des désirs de la nation, n'aurait pas lutté aveuglément contre une tendance générale vers des institutions dont l'effet eût été de garantir plus efficacement tous les droits et tous les intérêts, et d'assurer notre prospérité dans le présent et dans l'avenir. Qui oserait assurer que lorsque la paix générale nous aurait affranchis de toute crainte de guerre étrangère et de perturbations intérieures, et aurait laissé à Napoléon la faculté de détruire les barrières et les restrictions imposées par les circonstances, il n'aurait pas abdiqué de lui-même la dictature, renfermé son Empire dans ses bornes naturelles, et préparé à son fils un règne paisible, protégé par des institutions libérales sagement pondérées ? Napoléon a souvent avoué qu'il reconnaissait des vices et une nécessité de réforme dans les lois et dans les actes de son gouvernement, auxquels l'immensité de ses affaires ne lui avait pas permis de donner toute l'attention qu'ils comportaient. On pourra voir, dans les procès-verbaux du conseil des ministres et du conseil d'Etat, et dans les mémoires des mitres et des directeurs-généraux, s'ils en laissent après eux, les projets de réformes et d'améliorations que Napoléon méditait dans le système admi

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