Images de page
PDF
ePub

Rien ne peut excuser l'étrange frénésie;
Et

par mes actions je l'ai trop informé
Qu'il peut bien se flatter du bonheur d'étre aimé.
Sans employer la langue, il est des interprètes
Qui parlent clairement des atteintes secrètes :
Un soupir, un regard, une simple rougeur,
Un silence est assez pour expliquer un cour.
Tout parle dans l'amour; et sur cette matière
Le moindre jour doit être une grande lumière,
Puisque chez notre sexe, où l'honneur est puissant,
On ne montre jamais tout ce que l'on ressent.

.
J'ai voulu, je l'avoue, ajuster ma conduite,
Et voir d'un oeil égal l’un et l'autre mérite :
Mais

que contre ses væux on combat vainement,

la différence est connue aisément De toutes ces faveurs qu'on fait avec étude, A celles où du cour fait pencher l'habitude! Dans les unes toujours on paroit se forcer; Mais les autres, hélas ! se font sans y penser, Semblables à ces eaux si pures et si belles Qui coulent sans effort des sources naturelles. Ma pitié pour don Sylve avoit beau l'émouvoir, J'en trahissois les soins sans m'en apercevoir; Et mes regards au prince, en un pareil martyre, En disoient toujours plus que je n'en voulois dire.

ÉLISE. Enfin si les soupçons de cet illustre amant, Puisquc vous le voulez, n'ont point de fondement,

Et que

Pour le moins font-ils foi d'une âme bien atteinte;
Et d'autres chériroient ce qui fait votre plainte.
De jaloux mouvements doivent être odieux,
S'ils partent d'un amour qui déplaît à nos yeux :
Mais tout ce qu'un amant nous peut montrer d'alarmes
Doit, lorsque nous l'aimons, avoir pour nous des charmes;
C'est par-là que son feu se peut mieux exprimer;
Et plus il est jaloux, plus nous devons l'aimer.
Ainsi, puisqu'en votre âme un prince magnanime...

DONE ELVIRE.
Ah! ne m'avancez point cette étrange maxime :
Partout la jalousie est un monstre odieux;
Rien n'en peut adoucir les traits injurieux;
Et plus l'amour est cher qui lui donne naissance,
Plus on doit ressentir les coups de cette offense.
Voir un prince emporté, qui perd à tous moments
Le respect que l'amour inspire aux vrais amants;
Qui, dans les soins jaloux où son âme se noie,
Querelle également mon chagrin et ma joie,
Et dans tous mes regards ne peut rien

remarquer
Qu'en faveur d'un rival il ne veuille expliquer...!
Non, non, par ses soupçons je suis trop offenséc,
Et sans déguisement je te dis ma pensée :
Le prince don Garcie est cher à mes désirs,
Il peut d'un caur illustre échauffer les soupirs;
Au milieu de Léon on a vu son courage
Me donner de sa flamme un noble témoignage,
Braver en ma faveur les périls les plus grands,

M'enlever aux desseins de nos làches tyrans,
Et, dans ses murs forcés, mettre ma destinée
A couvert des horreurs d'un indigne hymenée :
Et je ne cèle point que j'aurois de l'ennui
Que la gloire en fût due à quelque autre que lui;
Car un coeur amoureux prend un plaisir extrême
A se voir redevable, Élise, à ce qu'il aime;
Et sa flamme timide ose mieux éclater
Lorsqu'en favorisant elle croit s'acquitter.
Oui, j'aime qu'un secours qui hasarde sa tête
Semble à sa passion donner droit de conquête;
J'aime que mon péril m'ait jetée en ses mains,
Et si les bruits communs ne sont

pas

des bruits vains, Si la bonté du ciel nous ramène mon frère, Les veux les plus ardents que mon coeur puisse faire, C'est que son bras encor sur un perfide sang Puisse aider à ce frère à reprendre son rang,

d'heureux succès d'une haute vaillance
Mériter tous les soins de sa reconnoissance.
Mais avec tout cela, s'il pousse mon courroux,
S'il ne purge ses feux de leurs transports jaloux,
Et ne les range aux lois que je lui veux prescrire,
C'est inutilement qu'il prétend done Elvire :
L'hymen ne peut nous joindre; et j'abhorre des neuds
Qui deviendroicnt sans doute un enfer pour tous deux.

ÉLISE.
Bien que l'on pût avoir des sentiments tout autres,
C'est au prince, madame, à se régler aux votres;

Et par

.

Et dans votre billet ils sont si bien marqués,
Que, quand il les verra de la sorte expliqués...

DONE ELVIRE.
Je n'y veux point, Élise, employer cette lettre;
C'est un soin qu'à ma bouche il me vaut mieux commettre;
La faveur d'un écrit laisse aux mains d'un amant
Des témoins trop constants de notre attachement :
Ainsi donc empêchez qu'au prince on ne la livre.

ÉLISE.
Toutes vos volontés sont des lois qu'on doit suivre.
Jadmire cependant que le ciel ait jeté
Dans le goût des esprits tant de diversité,
Et que ce que les uns regardent comme outrage
Soit vu par d'autres yeux sous un autre visage.
Pour moi, je trouverois mon sort tout-à-fait doux
Si j'avois un amant qui pût être jaloux;
Je saurois m'applaudir de son inquiétude :
Et ce qui pour mon âme est souvent un peu rude,
C'est de voir don Alvar ne prendre aucun souci...

DONE ELVIRE.

Nous ne le croyions pas si proche; le voici.

SCÈNE II.
DONE ELVIRE, DON ALVAR, ÉLISE.

D'ONE ELVIRE.

VOTRE retour surprend : qu'avez-vous à m'apprendre? Don Alphonse vient-il? a-t-on lieu de l'attendre?

D. ALVAR.

Oui, madame; et ce frère en Castille élevé
De rentrer dans ses droits voit le temps arrivé.
Jusqu'ici don Louis, qui vit à sa prudence
Par le feu roi mourant commettre son enfance,
A caché ses destins aux yeux de tout l'État,
Pour l'ôter aux fureurs du traître Maurégat:
Et bien que le tyran, depuis sa làche audace,
L'ait souvent demandé pour lui rendre sa place,
Jamais son zèle ardent n'a pris de sûreté
A l'appât dangereux de sa fausse équité:
Mais, les peuples émus

par cet!e violence
Que vous a voulu faire une injuste puissance,
Ce généreux vieillard a cru qu'il étoit temps
D'éprouver le succès d'un espoir de vingt ans:
Il a tenté Léon, et ses fidèles trames
Des grands comme du peuple ont pratiqué les âmes,
Tandis que la Castille armoit dix mille bras
Pour redonner ce prince aux væux de ses États;
Il fait

auparavant semer sa renommée,
Et ne veut le montrer qu'en tête d'une armée,
Que tout prêt à lancer le foudre punisseur
Sous qui doit succomber un làche ravisseur.
On investit Léon, et don Sylve en personne
Commande le secours que son père vous donne.

DONE ELVIRE.

Un secours si puissant doit flatter notre espoir; Mais je crains que mon frère y puisse trop devoir.

« PrécédentContinuer »