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leur que de goût, plus de mouvement que de charme : on y remarque quelques heureuses imitations de Virgile, mais en général de l'embarras et de la prolixité.

Quelques auteurs modernes se sont exercés dans l'Héroïde, mais presqu'aucun nes'y est exclusivement consacré, ce qui prouve la difficulté d'un genre où il faut sans cesse lutter contre l'ingratitude du sujet. Il faut pourtant savoir gré à ceux qui ont eu assez de ressources dans l'imagination et dans le style pour trouver dans l'Héroïde le secret de plaire et de toucher.

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(Héloise , dans sa cellule du Paraclet, est censéa

occupée à lire une lettre d'Abeilard; elle y répond.)

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Da

Ans ces lieux habités par la simple innocence,
Oùrègne avec la paix un éternel silence,
Où les cæurs, asservis à de sévères loix,
Vertueux par devoir, le sont aussi par choix,
Quelle tempête affreuse, à mon repos fatale,
S'élève dans les sens d'une faible vestale?
De mes feux mal éteints qui ranime l'ardeur?
Amour, cruel amour! renais-tu dans mon cour?

me trompais; j'aime, je brûle encore.
O nom cher et fata!... Abeilard... je t'adore.
Cette lettre, ces traits,

à mes yeux

si

connus, Je les baise cent fois, cent fois je les ai lus:

Helas! je

De sa bouche amoureuse Héloïse les préssê...
Abeilard! cher amant!... Mais quelle est ma faiblesse?
Quel nom dans ma retraite osé-je prononcer?
Ma main l'écrit... hé bien! mes pleurs vont l'effacer.
Dieu terrible, pardonne; Héloïse soupire...
Au plus cher des époux tu lui défends d'écrire :
A tes ordres cruels Héloïse souscrit...
Que dis-je? mon cæur dicte... et ma plume obéit.

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Prisons où la vertu, volontaire victime,
Gémit et se repent, quoique exempte du crime;
Où l'homme, de son être imprudent destructeur,
Ne jette vers le ciel que des cris de douleur;
Marbres inanimés, et vous, froides reliques,
Que nous ornons de fleurs, qu'honorent nos cantiques, like
Quand j'adore Abeilard, quand il est mon époux,
Que ne suis-je insensible et froide comme vous !
Mon Dieu m'appelle en vain du trône de sa gloire;
Je cède à la nature une indigne victoire;
Les cilices, les fers, les prières, les

veux,
Tout est vain, et mes pleurs n'éteignent point mes feux.

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Au moment où j'ai lu ces tristes caractères,
Des ennuis de ton cæur secrets dépositaires,
Abeilard, j'ai senti renaître mes douleurs.
Cher époux! cher objet de tendresse et d'horreurs!
Que l'amour dans tes bras avait pour moi de charmes!
Que l'amour loin de toi me fait verser de larmes!

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fifacer.

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Tantôt je crois te voir, de myrte couronné,
Heureux et satisfait, à mes pieds prosterne;
Tantôt, dans les déserts, farouche et solitaire,
Le front couvert de cendre, et le corps sous la haire,
Desséché dans ta fleur, pâle et défiguré,
A l'ombre des autels, dans le cloître ignoré.
C'est donc là qu'Abeilard, que sa fidèle épouse,
Quand la religion, de leur bonheur jalouse,
Brise les næuds chéris dont ils étaient liés,
Vont vivre indifférens, l'un

par

l'autre oubliés !
C'est là
que,

détestant et pleurant leur victoire, 14

Ils fouleront aux pieds et l'amour et la gloire!
Ah! plutôt écris-moi; formons d'autres liens:

Partage mes regrets... je gémirai des tiens.
tíqueis L'écho répétera nos plaintes mutuelles:
5,

L'écho suit les amans malheureux et fidelles.

Le sort, nos ennemis ne peuvent nous ravir e; Le plaisir douloureux de pleurer, de gémir;

Nos larmes sont à nous... Nous pouvons les répandre.
Mais Dieu seul, me dis-tu, Dieu seul y doit prétendre.
Cruel! je t'ai perdu, je perds tout avec toi!
Tout m'arrache des pleurs... tu ne vis plus pour moi!
C'est

pour toi...pour toi seul que couleront mes larmes ; Aux pleurs des malheureux Dieu trouve-t-il des charmes?

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Ecris-moi, je le veux:ce commerce enchanteur,
Aimable épanchement de l'esprit et du ceur,

Tome XI.

2

Cet art de converser sans se voir, ni s'entendre,
Ce muet entretien, si charmant et si tendre,
L'art d’écrire, Abeilard, fut sans doute inventó
Par l'amante captive et l'amant agité.
Tout vit

par

la chaleur d'une lettre éloquente: Le sentiment s'y peint sous les doigts d'une amante; Son cæur s'y développe; elle peut sans rougir Y mettre tout le feu d’un amoureux desir. Hélas! notre union fut légitime et pure; On nous en fit un crime, et le ciel en murmure! A ton cæur vertueux quand mon cæur fut lié, Quand tu m'offris l'amour sous le nom d'amitié, Tes yeux brûlaient alors d'une douce lumière; Mon ame dans ton sein se perdit toute entière: Je te croyais un Dieu, je te vis sans effroi; Je cherchais une erreur qui me trompât pour toi. Ah! qu'il t'en coûtait peu pour charmer Héloïse! Tu parlais... à ta voix tu me voyais soumise; Tu me peignais l'Amour bienfaisant, enchanteur... La persuasion se glissait dans mon cour: Hélas ! elle y coulait de ta bouche éloquente; Tes lèvres la portaient sur celle d'une amante. Je t'aimai... je connus, je suivis le plaisir; Je n'eus plus de mon Dieu qu’un faible souvenir. Je t'ai tout immolé, devoir, honneur, sagesse: J'adorais Abeilard, et, dans ma douce ivresse, Le reste de la terre était perdu pour moi; Mon univers, mon Dieu, je trouvais tout en toi.

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