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Ta le sais, quand ton ame, å la mienne enchaînée,
Me pressait de serrer les næuds de l'hymenée,
Je t'ai dit: «Cher amant, hélas! qu'exiges-tu?
L'amour n'est point un crime; il est une vertu:
Pourquoi donc l'asservir à des lois tyranniques?
Pourquoi le captiver par des neuds politiques?
L'amour n'est point esclave, et ce pur sentiment
Dans le ceur des humains baît libre, indépendant.
Unissons nos plaisirs sans unir nos fortunes:
Crois-moi, l'hymen est fait pour des ames communes,
Pour des amans livrés à l'infidélité;
Je trouve dans l'amour mes biens, ma volupté;
Le véritable amour ne craint point le parjure.
Aimons-nous, il suffit, et suivons la nature:
Apprenons l'art d'aimer, de plaire tour à tour;
Ne cherchons en un mot que l'amour dans l'amour,
Que le plus grand des rois, descendu de son trône,
Vienne mettre à mes pieds son sceptre et sa couronne,

m'offrant sa main pour prix de mes attraits,
amour fastueux me place sous le dais,
Alors on me verra préférer ce que j'aime
A l'éclat des grandeurs, au monarque, à moi-même.
Abeilard, tu le sais, mon trône est dans ton cøur;
Ton cæur fait tout mon bien, mes titres, ma grandeur:
Méprisant tous ces noms que la fortune invente,
Je porte avec orgueil le nom de ton amante;
S'il en est un plus tendre et plus digne de moi,
S'il peint mieux mon amour, je le prendrai pour toi.

Et que,

Son

Abeilard, qu'il est doux de s'aimer, de se plaire!
C'est la première loi; le reste est arbitraire.
Quels mortels plus heureux que deux jeunes amans
Réunis

par

leurs goûts et par leurs sentimens, Que les Ris et les Jeux, que le penchant rassemble, Qui pensent à la fois, qui s'expriment ensemble, Qui confondent la joie au sein de leurs plaisirs, Qui, jouissant toujours, ont toujours des desirs ! Leurs cæurs, toujours remplis, n'éprouvent point de vide; La douce illusion à leur bonheur préside.; Dans une coupe d'or ils boivent à longs traits L'oubli de tous les maux et des biens imparfaits: S'il est des cours heureux, ils sont heureux sans doute. Nous cherchons le bonheur; l'amour en est la route; L'amour mène au plaisir, l'amour est le vrai bien. Tel fut, cher Abeilard, et ton sort et le mien.» Que les tems sont changés! O jour! jour exécrable! Jour affreux où l'acier, dans une main coupable, Osa... Quoi! je n'ai point repoussé ses efforts! Malheureuse Héloïse! ah! que faisais-je alors? Mon bras, mon désespoir, les larmes d'une amante Auraient... Rien ne fléchit leur

rage

frémissante!... Barbares! arrêtez, respectez mon époux; Seule j'ai mérité de périr sous vos coups: Vous punissez l'amour, et l'amour est mon crime. Oui, j'aime avec fureur; frappez votre victime! Vous ne m'écoutez pas! le sang coule... Ah, cruels! Quoi! mes cris, quoi! mes pleurs paraîtront criminels!

Quoi! je ne puis me plaindre en mon malheur funeste!
Nos plaisirs sont détruits... ma rougeur dit le reste:
Mais quelle est la rigueur du destin qui nous perd!
Nous trouvons dans l'abyme un autre abyme ouvert!

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O mon cher Abeilard! peins-toi ma destinée :
Rappelle-toi le jour où, de fleurs couronnée,
Où, prête à prononcer un serment solennel,
Ta main me conduisit aux marches de l'autel;
Ow, détestant tous deux le sort qui nous opprime,
On vit une victime immoler la victime;
Où, le cæur consumé du feu de mes desirs,
Je jurai de quitter le monde et ses plaisirs :
D'un voile obscuret saint tamain faibleet tremblante
A peine avait couvert le front de ton amante;
A peine je baisais ces vêtemens sacrés,
Ces cilices, ces fers à mes mains préparés,
Du temple tout à coup les voûtes retentirent,
Le soleil s'obscurcit , et les lampes pâlirent,
Tant le ciel entendit avec étonnement
Des veux qui n'étaient plus pour mon fidèle amant;
Tant l'Eternel doutait encor de sa victoire !
Je te quittais... Dieu même avait peine à le croire.
Hélas! qu'à juste titre il soupçonnait ma foi!
Je me donnais à lui quand j'étais toute à toi.

Viens donc, cher Abeilard, seul flambeau de ma vie ;
Que ta présence encor pe me soit point ravie;

C'est le dernier des biens dont je veuille jouir:
Viens; nous pourrons encor connaître le plaisir,
Le chercher dans nos yeux,

le trouver dans nos ames.
Je brûle... de l'amour je sens toutes les flammes.
Laisse-moi m'appuyer sur ton sein amoureux,
Me pâmer sur ta bouche, y respirer nos feux :
Quels momens, Abeilard! les sens-tu? quelle joie!
O douce volupté... plaisirs... où je me noie!
Serre-moi dans tes bras! presse-moi sur ton cœur!
Nous nous trompons tous deux, mais quelle douce erreur!
Je ne me souviens plus de ton destin funeste:
Couvre-moi de baisers... je rêverai le reste.
Que dis-je? Cher amant, non, non, ne m'en crois pas;
Il est d'autres plaisirs, montre-m'en les appas:
Viens, mais pour me traîner aux pieds du sanctuaire,
Pour m'apprendre à gémir sous un joug salutaire,
A te préférer Dieu, son amour et sa loi,
Si je puis cependant les préférer à toi;
Viens, et pense du moins que ce troupeau timide
De vestales, d'enfans a besoin qu'on le guide.
Ces filles du Seigneur, instruites par ta voix,
Baissant un front docile, et s'imposant tes loix,
Marcheront sur tes

pas

climat

sauvage.
De ces remparts sacrés l'enceinte est ton ouvrage;
Et tu nous fis trouver sur des rochers affreux
Des campagnes d'Eden l'attrait délicieux.
Retraite des vertus, séjour simple et champêt
Sans faste, sans éclat, tel enfin qu'il doit être,

dans ce

Les biens de l'orphelin ne l'ont point enrichi,
De l'or du fanatique il n'est point embelli;
La piété l'habite, et voilà sa richesse.
Dans l'enclos ténébreux de cette forteresse,
Sous ces dômes obscurs, à l'ombre de ces tours
Que ne peut pénétrer l'éclat des plus beaux jours,
Mon amant autrefois répandait la lumière:
Le soleil brillait moins au haut de sa carrière:
Les

rayons de sa gloire éclairaient tous les yeux.
Maintenant, qu’Abejlard ne vit plus dans ces lieux,
La nuit les a couverts de ses voiles funèbres;
La tristesse pous suit dans l'horreur des ténèbres:
On demande Abeilard, et je vois tous les cœurs,
Privés de mon amant, partager mes douleurs.

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Des larmes de ses sæurs Héloïse attendrie,
De voler dans leurs bras te conjure et te prie...
Ah! charité trompeuse ! ingénieux détour!
Ai-je d'autre vertu que celle de l'amour?
Viens, n'écoute que moi, moi seule je t'appelle;
Abeilard, sois sensible à ma douleur mortelle.
Toi, dans qui je trouvais père, époux, frère, ami,
Toi, de tous les amans l'amant le plus chéri ,
Ne vois-tu plus en moi ton épouse charmante,
Ta fille, ton amie, et surtout ton amante?
Viens; ces arbres touffus, ces pins audacieux
Dont la cime s'élève et se perd dans les cieux;

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