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Mais quelle voix gémit dans mon ame éperdue?
Ah! serait-ce... Oui, c'est elle, et mon heure est venue.
Une nuit... je veillais à côté d'un tombeau,

La torche funéraire, obscur et noir flambeau, - Poussait

par

intervalle un feu mourant et sombre: A peine il s'éteignit et disparut dans l'ombre, Que du creux d'un cercueil des cris, de longs accens Ont porté jusqu'à moi cette voix que j'entends: « Arrête, chère sour; arrête, me dit-elle; « Ma cendre attend la tienne, et ma tombe t'appelle: « Du repos qui te fuit c'est ici le séjour. « Comme toi j'ai vécu victime de l'amour; « Comme toi j'ai brûlé d'un feu sans espérance: « C'est dans la profondeur d'un éternel silence « Que j'ai trouvé le terme à mes affreux tourmens. « Ici l'on n'entend plus les soupirs des amans; « Ici finit l'amour, ses soupirs et ses plaintes; « La piété crédule y perd aussi ses craintes. « Meurs, mais sans redouter la mort ni l'avenir: « Ce Dieu que l'on nous peint armé pour nous punir, « Loin d'allumer ici des flammes vengeresses,

« Assoupit nos douleurs, et pardonne aux faiblesses. » j

O mon Dieu! s'il est vrai, si telle est ta bonté,
Précipite l'instant de ma tranquillité.
O grâce lumineuse! ô sagesse profonde!
Vertu, fille du ciel, oubli sacré du monde,
Vous qui me promettez des plaisirs éternels,
Emportez Héloïse au sein des immortels.

Tome XI.

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Je me meurs... Abeilard, viens fermer ma paupière;
Je perdrai mon amour en perdant la lumière:
Dans ces derniers momens viens du moins recueillir
Et mon dernier baiser et mon dernier soupir.

Et toi, quand le trépas aura flétri tes charmes,
Ces charmes séducteurs, la source de mes larmes;
Quand la mort de tes jours éteindra le flambeau,
Qu'on nous unisse encor dans la nuit du tombeau;
Que la main des Amours y grave notre histoire;
Et
que
le

voyageur, pleurant notre mémoire,
Dise:Ils s'aimerent trop; ils furent malheureux:
Gémissons sur leur tombe, et n'aimons pas comme eux.

Par COLARDEAU.

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FRAGMENT

D'UNE RÉPONSE

D'ABEILARD A HÉLOISE.

QoʻA1-12 lu! qu'as-tu fait, malheureuse Héloïse !
Au joug de tes devoirs je te croyais soumise;
Je croyais que ton cæur, puni d'avoir aimé,
A de froids sentimens s'était accoutumé.
Moi-même, plus tranquille et dans la solitude,
Sous le poids de mes fers courbé par l'habitude,
Inconnu, séparé du reste des mortels,
N' nt que le Dieu dont je sers les autels,
J'oubliais qu'Héloïse, aux larmes condamnée,
Achevait loin de moi sa triste destinée;

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Je n'abandomais plus mes esprits détrompés
Au regret des plaisirs qui me sont échappés,
Et je goûtais la paix que j'ai tant poursuivie.
Ton amour partagea le trouble de ma vie:
Il était juste aussi que ton ceur généreux
Pût jouir d'un repos nécessaire à tous deux.
Je t'écris... je me peins dans cet état paisible
Qui suit l'épuisement d'une ame trop sensible,
Et ma froide raison t'invite à partager
· Les trompeuses douceurs d'un calme passager...
Héloïse! Héloïse!... ah! quelle est ta réponse!
Le
repos

m'abandonne et ma rage y renonce;
La flamme qui te brûle a ranimé mes feux:
Oui, je t'aime... et t’aimer est un supplice affreux,

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Trop déplorable amante, ô ma chère Héloïse!
De mon amour troublé pardonne la surprise;
Indigne d'être aimé j'ai douté de ton cæur:
Pouvais-je me flatter d'inspirer tant d'ardeur,
Moi qui, sous le fardeau d'une vie importune,
N'ai plus de sentiment que pour mon infortune;
Qui redoutais surtout de réveiller en toi
Un amour désormais inutile

pour

moi?
Ce n'est plus ce mortel dont l'ardeur dévorante
Se rallumait sans cesse aux feux de son amante,
Et qui , plein d'un amour accru par les desirs,
Sut t'en prouver l'excès par l'excès des plaisiỊs.

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Hélas! tu le sais trop! le ciel dans sa vengeanco,
Le ciel ne m'a laissé qu'un reste d’existence.
Ménagemens cruels autant que superflus!
J'existe

pour
sentir

que je n'existe plus!
O mort! m'as-tu frappé sans pouvoir me détruire?
L'homme est anéanti dans l'homme qui respire;
Et de l'humanité

qui survit en moi
Fait rougir la nature et la glace d'effroi.
Image affreuse, hélas! que tu m'as retrai e'l...
Crains-tu qu'elle n'échappe à ma triste pensée?
Tu me crois donc heureux

par propres

malheurs? Va, mes lâches bourreaux et tes persécuteurs En flétrissant les sens de leur faible victime

pu dénaturer le cœur qui les anime: C'est au fond de ce caur qu'ils devaient te chercher; C'est ce cæur, en un mot, qu'il fallait m'arracher.

mes

N'ont

Depuis l'instant cruel où, dans sa rage extrême,
Le sort m'a pour jamais séparé de moi-même,
Toujours enseveli dans l'ombre des déserts,
J'ai dérobé ma honte aux yeux de l'univers;
Et toi-même, Héloïse, abandonnant ce monde,
Tu cachais ta douleur dans une nuit profonde.
J'ai cru que devant Dieu ton cœur humilié
Oubliait un amant digne d'être oublié;
Et qu'enfin, ramenée à ton indifférence,
Tu vivais plus tranquille au sein de l'innocence.

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