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Je l'ai cru... Cette idée, en des tems plus heureux,
Aurait livré mon ame à des tourmens affreux:
Aujourd'hui je voudrais qu'elle adoucît ma peine;
Mon cæur à ton amour préférerait ta haine.
Vois combien cet amour accroît mon désespoir!
Déjà docile au joug d'un rigoureux devoir,
J'embrassais sans effort des vertus mercenaires:
Dieu même, plus sensible à mes larmes amères,
Au pied de ses autels, dans le sein de la paix,
Sur mon cæur affligé répandait ses bienfaits:
Je me flattais enfin que sa main consolante
Versait les mêmes dons sur ma plaintive amante...
Douce et trompeuse erreur dont j'ai trop peu joui!
Mon bonheur commençait, il s'est évanoui!
Ta lettre , cette lettre où ton ame exprimée
A peint toute l'ardeur dont elle est consumée,
Cette lettre brûlante a porté dans mes sens
Ces desirs autrefois si vifs et si puissans...
Trop cruelle Héloïse! ah! pourquoi ta tendresse
N'a-t-elle pas du moins ménagé ma faiblesse?
Pourquoi montrer encore à mes yeux entr'ouverts
L'image de ces biens qui me furent si chers;
Et pourquoi rappeler à mon ame sensible
D'un bonheur qui n'est plus le souvenir horrible?
Toi-même tu l'as dit; ton malheureux amant,
Par ses persécuteurs privé du sentiment,
N'est plus qu'un spectre vain,n'est plus qu'une ombreerrante,
Désormais insensible aux baisers d'une amante:

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Et cependant, en proie à tes brûlans desirs,
Ton cæur à cet amant demande des plaisirs !
Tu brûles de le voir quand sa vue importune
Ne peut que te montrer toute son infortune!
Quand lui-même, pressé par tes embrassemens,
Ne pourrait dans tes bras sentir que des tourmens!
Epargne à tous les deux ce supplice barbare:
L'excès de ton amour et t'abuse et t'égare...

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(Il faut supposer qu'Abeilard dans sa retraite est envie ronné de livres saints à l'instant qu'il veut répondre : Héloise.)

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D'une triste morale interprètes austères,
Loin de moi, livres saints! vos dogmes, vos mystères,
Ces sombres vérités qu'on adore en tremblant
Ne peuvent rassurer mon esprit chancelant.
Quem'offrez-vous ? Des biens que la crainte empoisonne.
Vous montrez le bonheur : Héloïse le donne.
Laissez-moi parcourir ce gage de sa foi,
Cette lettre où son caur s'élance encor vers moi:
J'y puise à tout moment une erreur qui m'enchante,
J'y respire les feux dont brûle mon amante...

(*) Dorat a pris dans cette pièce plusieurs vers du frage ment de la réponse paz Colardeau.

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*

Mon cour, luin d'étouffer ces cruels souvenirs,
Semble former encor de criminels desirs.
Trop coupable Abeilard! trop sensible Héloïse !
Amans infortunés!.... quelle fut ta surprise
Quand ton æil reconnut ces traits baignés de pleurs
Où ma tremblante main a tracé mes malheurs?
Le ciel m'a-t-il chargé d'empoisonner ta vie?
La paix te restait seule, et je te l'ai ravie!
Pardonne... que veux-tu, comme toi je languis;
Laisse-moi dans ton sein répandre mes ennuis,
Me plonger dans l'amour, m'y concentrer sans cesse,
Et pour l'accroître encor parler de ma faiblesse...
Au plus cruel regret condamné pour toujours,
Quand je vis loin de toi s'envoler nos beaux jours,
la sagesse,
et surtout que

la

grace
Pouvaient de mon esprit en effacer la trace.
Pour vaincre mon amour j'osai m'ensevelir;
Contre lui par des vœux je croyais m’aguerrir:
Vaine précaution; contre sa folle ivresse
Que peuvent la raison, la grâce, la sagesse?...
Mais que dis-je, Héloïse, et que dois-je penser?
Entre le ciel et moi pourrais-tu balancer?
Le ciel triomphe-t-il de mon humeur jalouse?
Voudrait-il me ravir le coeur de mon épouse?
Héloïse, peux-tu rougir de tes transports ?
Ta passion n'a point consumé tes remords:
Tes remords! qu'ai-je dit ! est-ce à toi d'en connaître ?
A la voix de l'amour ils doivent disparaître;

J'ai cru que

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Qu'ils ne flétrissent point tes innocens attraits:
Mets-tu donc ta faiblesse au nombre des forfaits?
Va, notre Dieu n'est point un tyran formidable.
Un feu qu'il alluma peut-il être coupable?
Pourrait-il s'offenser d'un impuissant desir,
Lui dont le souffle pur enfanta le plaisir?
Ce doux frémissement, ce trouble, cette ivresse,
Que l'amant fait passer au sein de sa maîtresse,
Est un tribut tacite, un hommage enchanteur
Que l'homme anéanti rend à son créateur...
A de vains préjugés cesse d’être soumise:
Qu'Abeilard soit ton Dieu; le mien est Héloïse.

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Oui, fidelle moitié d'un malheureux amant,
Je t'aime, et mon amour s'accroît par ton tourment;
Malgré le ciel et moi je brûle au fond de l'ame;
Dans un corps tout glacé je porte un cæur de flamme;
Et je rassemble en moi, par un contraste affreux,
La vie et le néant, la froideur et les feux.
Est-ce là ce mortel dont l'ardeur dévorante
Se rallumait sans cesse aux feux de son amante,
Et qui, plein d'un amour accru par les desirs,
Sut t'en prouver l'excés

par

l'excès des plaisirs?
Jememeurs.... C'est en vain que, bornant sa vengeance,
Le ciel me fait jouir d'un reste d'existence;
Ménagemens cruels autant que superflus!
J'existe

pour
sentir

que je n'existe plus!
O mort! m'as-tu frappé sans pouvoir me détruire?
L'homme est anéanti dans l'homme qui respire!

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