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Et de l'humanité ce qui survit en moi
Fait rougir la nature, et la remplit d'effroi!
Devrais-je faire, hélas! un aveu qui t'offense?

Que veux-tu, je t'adore, et n'ai plus d'espérance.
| Ah! pardonne aux transports d'un malheureux époux

Qui faisait de t'aimer son bonheur le plus doux !...

Pour te rendre à ton Dieu je te rends à toi-même;
La paix renaît bientôt quand c'est lui

que

l'on aime.
C'est du ciel désormais qu'il faut t'entretenir,
Et du fond de ton cæur c'est moi qu'il faut bannir.
Peux-tu m'aimer encor! C'est moi de qui l'adresse
Par l'attrait des faux biens égara ta jeunesse;
Séduite

par

moi seul, par mes discours trompeurs,
Tes lèvres ont touché la coupe des pécheurs.
Ne pense plus à oi; te donne l'exemple:
Dieu sera ton soutien, il t'appelle à son temple;
Et mon fatal amour qui blesse sa grandeur
Sans cesse me punit, et te sert de vengeur...

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Ce calme prétendu dont je t'offre l'image
N'est dans mon cour brûlant qu'un éternel orage.
Peins-toi le désespoir de ce cour furieux:
Mes desirs font encor étinceler mes yeux.
Le fer qui m'a laissé cette triste ressource
De la nature en moi n'a pu tarir la source.
Plein de tes traits, de toi, de tes feux immortels,
Je retrouve Héloïse aux pieds de nos autels.

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En vain ton Dieu, le mien, que je ne puis comprendre ,
A la voix d'un ministre est forcé d'y descendre;
Je n'adresse qu'à toi mes væux et mon encens;
Je n'adresse qu'à toi mes douloureux accens.
O d'une ame captive impérieux murmure!
Dieu lui-même se tait où parle la nature!
Arbitre souverain de mon funeste sort,
A l'excès du malheur pardonne ce transport.
Les morts dans le tombeau t'offrent-ils leur hommage?
Rien ne vit plus en moi que ma honte et ma rage:
Sans cesse déchiré par de cruels combats,
L'univers est pour moi comme n'existant pas...
Frappe, achève, ou signale aujourd'hui ta puissance;
Venge-toi, mais en Dieu, d'un mortel qui t'offense.
Toi dont la voix forma tous ces êtres divers,
Et du sein du chaos appela l'univers,
Accorde à mes soupirs la grâce que j'implore:
Qui m'a déjà créé peut bien le faire encore :
Brise ces fers honteux dont mes sens sont liés;
Rends-moi mes droits, la vie, et je tombe à tes pieds...
Héloïse, ah! plutôt, dans mon ardeur nouvelle,
J'irais tomber aux tiens, et te serais fidelle :
Que la mort à jamais puisse me consumer
Si pour revivre il faut renoncer å t'aimer!

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Ainsi, toujours en proie à ce trouble funeste,
Je vois s'évanouir des jours que je déteste!

age?

unce;

Séparé des humains dans ces sombres réduits, tre, Je dévore en secret mes pleurs et mes ennuis.

Tels des feux resserrés au centre de la terre
Dans ces abymes sourds font gronder leur tonnerre,
Se détruisent enfin

par
leurs

propres ardeurs,
| Et s'exhalent dans l'air en stériles vapeurs.

Tout ce qui s'offre à moi me confond, m'importune,
Semble me reprocher ma cruelle infortune:
Je n'ai

que

la douleur de régner dans ces lieux,*
Où je sers de ministre à la rigueur des cieux.
J'appesantis le joug de mes jeunes victimes;
Mon triste désespoir les punit de mes crimes :
A de sévères lois j'aime à les asservir;

leurs tourmens, je vois avec plaisir
Sur leurs fronts abattus, dans leurs regards avides,

La pâle austérité graver ses traits livides;
! Et, de ces malheureux sans cesse environné,

Je me trouve plus calme et moins infortuné.
Héloïse, à quel point le désespoir m'égare!
Qui l'eût pensé qu'un jour je deviendrais barbare?...
J'en atteste l'amour, si je vivais pour toi
Mes sermens et mes võux ne seraient rien pour moi,
Quels sont donc les liens d'un devoir si farouche ?
Ah! vaut-il un baiser imprimé sur ta bouche?
Quand je vis de mes jours s'éteindre le flambeau
Ton dieu fut mon asile aux portes du tombeau.

(*) Les moines de l'abbaye de Ruys élurent Abeilard pour
leur supérieur.
Tome XI,

4

Vengé par

se.

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Qu'aurais-je fait alors? tes yeux pleins de tendresse
Par des larmes semblaient accuser ma faiblesse.
Il fallait t'éviter. Ce nouveau culte, hélas !
Dut fixer un amant arraché de tes bras:
Mais qu'il est languissant! quelle faible puissance
En captivant mon cœur y laisse un vide immense?

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La nature pour moi n'est qu'un désert affreux
Où parmi des débris se traîne un malheureux.
Sur les plus beaux objets ma vue appesantie
Etend le voile épais dont elle est obscurcie:
Le soleil, que toujours je préviens par mes pleurs,
Ne trace pour moi seul qu'un cercle de douleurs;
Le silence des bois, le cristal des fontaines,
La verdure, les fleurs et l'émail de nos plaines,
D'un ciel pur et serein le spectacle riant,
Ne font que redoubler mon ennui dévorant.
Je cherche les rochers et les antres funèbres;
J'aime à m'ensevelir dans l'horreur des ténèbres:
Là, plein de mon outrage, indigné de mes fers ,
Je voudrais me cacher aux yeux de l'univers ;
Là j'appelle Héloïse , et, dans ma sombre ivresse,
Je crois entendre encor ta voix enchanteresse:
Un lamentable écho, sur les ailes des vents,
Semble me renvoyer tes longs gémissemens;
Et, sans cesse frappant mon oreille surprise ,
Répète en sons plaintifs: Héloïse !... Héloïse !...
Jusque dans le repos ton image me suit;
Je soupire le jour, et je brûle la nuit;

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e

Et quand je crois saisir, embrasser ce que j'aime,
A mes regards confus je disparais moi-même...
Cette nuit même un songe, un songe séducteur
Avait rempli mes sens de leur première ardeur;
J'expirais sur ton sein, et mon ame enivrée
Errait avec transport sur ta bouche adorée.
O douce illusion! ô funeste réveil!
Mon rapide bonheur fuit avec le sommeil!
Jetant les yeux sur moi j'ai détesté tes charmes :
Ils ont fait mes plaisirs; ils m'arrachent des larmes.
Quel état! Mais pourquoi t'offrir ces noirs tableaux,
Et t'accabler encor du récit de mes maux ?

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Retrace-toi plutôt ce moment de ma gloire
Où l'Amour malgré toi m’accorda la victoire.
L'astre du jour baissait, un vent paisible et frais
Se jouait à travers les ombres des forêts:
Je volai dans tes bras, et ta pudeur secrète
Au lieu de te défendre assura ta défaite.
Quels transports redoublés! hélas! t'en souviens-tu?
Abeilard triomphait dans ton cæur combattu.
Ta voix éteinte en vain me reprochait mon crime;
J'embrasais de mes feux ma mourante victime:
La foudre aurait grondé je n'entendais plus rien,

par mon transport, plus heureux par le tien!

Heureux

La bienfaisance alors, sûre de mon hommage,
Pour entrer dans mon cœur empruntait ton image.

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