Images de page
PDF
ePub

Ce fut là que ton cæur, embrasé par l'amour, A Sapho qui t'aimait demanda du retour; Ce fut là, cher Phaon, qu'au gré de ta tendresse Je fis en rougissant l'aveu de ma faiblesse. Comment aurais-je pu résister à tes feux? Tout ce que tu disais était peint dans tes yeux: L'amour d'un doux éclat faisait briller ses charmes, Et tes yeux attendris se remplissaient de larmes. Qu'à la tendre Sapho tu parus enchanteur! Oui, je crus voir un dieu qui séduisait mon cæur. Que dis-je? de tes traits, moi-même enorgueillie, En voyant ta beauté je me crus embellie. Hélas!j'aurais voulu dans des instans si chers Te cacher dans mon sein aux yeux de l'univers. Un jour en soupirant, je n'en souviens encore, Je te dis : cher amant, tu m'aimes, je t'adore ; Mais, hélas! un soupçon vient troubler mon plaisir... « Quelle crainte, dis-tu, Sapho, vient te saisir? « Quand mon cæur sent pour toi la flimme la plus pure « Pourrais-tu soupçonner ma bouche d'imposture? « Ah, Sapho! ne crains rien; tu verras chaque jour « Par le feu des plaisirs s'accroître, mon amour. « Oui, qu'à ce même instant la mort la plus cruelle « Couvre plutôt mes yeux d'une nuit éternelle , « Si, de notre union brisant les næuds charmans, « Je dois nn jour changer et rompre mes sermens. » Qu’aisément quand on aime on croit ce qu'on desire! L'Amour seul, ai-je dit, est le dien qui l'inspire,

Le soupçon

s'envola de mon cœur amoureux; Je n'opposai plus rien, et Phaon fut heureux.

[merged small][ocr errors][ocr errors]

Rappelle-toi ce jour si cher à ma tendresse,
Ces momens où, plongés dans la plus douce ivresse,
Nous étions l'un et l'autre au comble du bonheur;
Où, serré dans mes bras, tu mourais sur mon cæur:
Ma bouche, cher amant, respirait sur la tienne;
Ton ame avec transport s'élançait dans la mienne,
Et nos feux, toujours vifs et toujours renaissans,
Semblaient pour les plaisirs multiplier nos sens.
O rapides instans! ô jours remplis de charmes!
Deviez-vous être, hélas ! suivis de tant de larmes!

[ocr errors]

Quoi! tout est donc changé.... Funeste souvenir,
Pour jamais de mon cæur ne puis-je te bannir?
La fidèle Cidno, par l'amitié conduite,
D'un air pâle et défait vient m'annoncer ta fuite.
Je doute quelque tems de mon triste destin;
Je crains de m'éclaircir, et, d'un pas incertain,
Sur la rive en tremblant je me traîne éperdue:
Quel spectacle, grands dieux! vient s'offrir à ma vue!
Ton vaisseau sur les mers s'enfuit au gré des vents!
Le souffle de la mort glace aussitôt mes sens;
Je tombe, et sur ces bords je demeure expirante.
Je r'ouvre à peine au jour ma paupière mourante:

rête! m'écrié-je, arrête!... Mais en vain;
Ton vaisseau fuit toujours, et disparaît soudain.

[ocr errors]
[ocr errors]

De mes cris effrayans je remplis le rivage:
Je ne me connais plus; dans l'excès de ma rage
Je déchire mon sein, j'arrache mes cheveux;
J'appelle enfin la Mort : mais, repoussant mes voeux,
Vingt fois au même instant la déesse barbare
Ouvre et ferme à mes yeux les portes du Ténare.

Depuis ce triste jour, ce funeste moment,
Que le tems à mon gré s'écoule lentement!
Quesanstoices beaux lieux ont pour moi peu de charmes!
Je ne me plais, hélas ! qu'à répandre des larmes.
Sur les ailes des vents quand tout fuit avec toi,
Quel plaisir, cher Phaon, peut être encor pour moi?
Pour orner les présens que m'a faits la nature
Ma main n'emprunte plus l'éclat de la

parure.
Moi me parer! pour qui? si tes feux sont éteints,
EL!

que m'importe à moi le reste des humains?

Tandis qu'aux noirs chagrins ton amante est en proie,
Que tu dois essuyer les pleurs où je me noie,
Phaon, tu vis content et tu braves mes maux.
Quels droits ai-je en effet de troubler ton repos?
Dois-tu, brûlant toujours pour une ipfortunée,
A ses tristes destins voir ton ame enchaînée?
S'enflammer, se quitter, se tromper tour à tour,
Ce n'est qu'un jeu frivole applaudi par l'Amour.
Les sermens ne sont plus qu'une fragile chaîne
Qu'on forme sans plaisir et qu'on brise sans peine.

Quoi! tu brûles pour moi, tu m'inspires ton feu,
Tu me quittes, je meurs.... et ce n'est là qu'un jeu!
Ah, Phaon! à ton cæur je rends plus de justice:
Ton amour pourrait-il n'être qu'un vain caprice?
Ne m’as-tu pas cent fois dit dans ces mêmes lieux
Qu’un amant infidèle était un monstre affreux?

Du plus tendre des dieux mère plus tendre encore,
Déesse des plaisirs, ó Vénus! je t’implore;
Toi qui, propice aux veux d'un mortel enflammé,
Donnas un cæur.sensible au marbre inanimé,
A mes cris pourrais-tu n'être pas

favorable?
Il ne faut point toucher une ame inexorable:
Je te demande, hélas ! qu'en ces lieux rappelé
Phaon brûle des feux dont son cæur a brûlé.

Dès l'instant que pour toi je conçus cette flamme,
L'Amour en traits de feu t’a gravé dans mon ame:
Je ne vis que pour toi; je t'aime avec fureurg
Et rien ne peut jamais t'arracher de mon cæur.
Quand par l'éclat du jour la nuit est effacée,
Ton image, Phaon, vit seule en ma pensée;
Et, par le doux sommeil quand mes maux sont calmés,
Un songe vient t'offrir à mes regards charmés:
Je te vois t'avançer à ma voix qui t'appelle;
Tu souris.... dans tes yeux le plaisir étincelle.
Je renais à l'instant; tous mes sens sont émus :
Je vole t'embrasser.... et ne te trouve plus !

Juste ciel! quel réveil à mon repos funeste!
Je n'ai plus mon amant... et mon amour me reste!

O nuit, charmante nuit favorable à l'amour,
Nuit cent fois à mon gré plus belle que le jour,
Par tes illusions reviens tromper mon ame,
Sans cesse montre moi cet objet qui m'enflamme,
Et, par le faux plaisir d'un mensonge charmant,
Viens de la vérité m'épargner le tourment!

Est-il vrai, cher Phaon, que ta main infidelle
Ait rompu pour jamais une chaîne aussi belle?
De quoi peux-tu te plaindre? ai-je trahi ta foi?
Dans mon cæur un rival l'emporte-t-il sur toi?
Ai-je franchi des mers cet immense intervalle
Pour troubler ton repos et braver ma rivale?
Tu ne te plains de rien, ingrat, et tu me fuis!
Tu me laisses en proie aux plus tristes ennuis!
Non, cruel! ne crois pas que ma trop juste haine,
Sans cesse menaçante et sans cesse incertaine,
En frivoles transports s'exhalera toujours;
Que tu sois maître encor d'en arrêter le cours:
Des cours tels que le mien portent tout à l'extrême:
Si j'aime avec fureur, je déteste de même.
Je te suivrai partout; partout mes tristes vers
Publieront mon amour, ta fuite et mes revers:
On saura que Sapho, de son sièc admirée,
Sapho des plus grands rois vainement adorée,
Tome XI.

5

« PrécédentContinuer »